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Devoir d’insolence, Jean-Marie Rouart

Editions Grasset, 2008

dimanche 4 mai 2008 par Alice Granger

Ce livre est une sorte de journal dans lequel Jean-Marie Rouart a noté ses réflexions, au jour le jour, tout au long de la première année au pouvoir du président Sarkozy. Ces réflexions insolentes, c’est-à-dire sans complaisance, sont un exercice de la pensée autour des personnages politiques parmi lesquels Nicolas Sarkozy mène la danse. Nous notons tout de suite que l’auteur se laisse « impressionner » par le personnage d’exception au sommet de l’Etat, c’est-à-dire qu’il accorde exceptionalité à cette autre scène qui s’ouvre et s’impose à chaque citoyen, qui est mis en position d’en penser quelque chose, tout autre chose qu’une adhésion fascinée ou qu’une haine inconditionnelle. Ce livre est avant tout exercice de la pensée, face à quelque chose qui la suscite.

Jean-Marie Rouart a toujours été « passionné par le pouvoir autant par ses pompes que par ses œuvres. » A l’évidence, sa vie reste dans un temps « d’impressionnisme »… Il aime les ambitieux, il aime la politique. Mais il ne fait pas totalement confiance aux politiques. Pour lui, vivre c’est écrire, mais aussi aimer, s’indigner et témoigner, c’est ce qu’il fait avec ce livre. Le pouvoir produit donc des pompes, c’est-à-dire des images qui impressionnent, des tableaux forts, et des œuvres, des paroles, des promesses, des actes, des changements d’orbites. Tout cela fait, littéralement, quelque chose à celui qui écoute, parle, juge, critique, du point de vue du citoyen. Ces réflexions témoignent d’une béance entre un président qui a dit qu’il tiendra ses promesses électorales et s’avère en actes frustrer les attentes, et le jugement des citoyens. Ce jugement impitoyable, ces critiques, ces déceptions, sont comparables à des tirs ennemis de l’autre côté de la rive. On espérait quelque chose, et c’est autre chose. Ce que démontre l’écrivain, c’est que nous avons affaire à du critiquable.

Au fond, Jean-Marie Rouart voit Sarkozy en train de s’engager sur le pont d’Arcole, tout seul, inexplicablement fanfaron et suicidaire peut-être…

Pour bien écouter ce livre, il ne faut pas seulement considérer Nicolas Sarkozy, pour lequel le premier élan de Rouart est celui de l’admiration, il faut aussi s’intéresser à celui qui dit faire de l’insolence un devoir. D’une part, il y a ce président hyperactif omniprésent qui a l’air de s’engager sur le pont d’Arcole en échappant miraculeusement aux tirs qui pleuvent dans sa direction, de l’autre il y a l’Académicien qui évoque dans les pages de ce livre l’expérience émouvante de l’Académie à propos de tout ce qui touche la mort. « On lit son avenir sur le visage de ses confrères plus âgés… A l’Académie, on est subitement doté de plusieurs grands-parents adoptifs qu’on voudrait protéger contre les ravages du grand âge et la malédiction de la mort. … C’est à nous-mêmes que nous adressons ces sourires aimables… au vieillard qui est en nous et prendra notre place, dissipant tous les feux de la jeunesse. » L’Académicien, au sein d’une Institution hautement symbolique d’où l’on ne sort que mort, semble avoir choisi non pas exactement la nuit, non, plutôt un très lent et sûr crépuscule parmi les sages, impossible sans doute de ne pas penser à la mort sous la Coupole, et dans la réalité, depuis un certain temps déjà il y a cet homme politique beaucoup plus jeune, Jean-Marie Rouart en a un sentiment d’éblouissement, c’est un phénomène qui sait en mettre plein la vue, plein les oreilles. Un tel frère cadet, agité, turbulent, piaffant d’impatience, l’agace, oui, d’avoir cette énergie folle, mais, peut-être, réussit à communiquer de la vie, sous forme de devoir d’insolence, au côté crépusculaire… A nouveau, les impressions sont fortes, les tableaux politiques le et nous concernent. Le personnage hyperactif produit des tableaux de rêves à profusion, sans jamais pourtant épargner à personne la déchirure sur une réalité impitoyable, dure, où il s’agit de travailler… plus ! Nous imaginons, au fil des lectures de biographies nombreuses, le petit Nicolas que le père lointain fait rêver par des images de luxe être toujours irrémédiablement ramené dans cette faille, cette déchirure d’une réalité où il faut travailler. Nous imaginons le petit Nicolas face à ce père qui, certes, lui ouvre un ailleurs fabuleux, mais ne lui « guérit » en rien son quotidien, où il doit en son nom propre œuvrer, devenir « grand », lui qui ne peut ignorer qu’il est plus petit. Sarkozy, sur la scène du pouvoir, ne met-il pas en scène la leçon paternelle qui déchira tant cette enfance qu’il confie ne pas avoir aimée ? Des images folles, impressionnantes, ce père si élégant, avec les signes extérieurs de richesse, des femmes très belles, une débrouillardise de ce père fabuleux, et puis le garçon, tel le citoyen d’aujourd’hui, se rend compte que ce père si enviable, tel ce président dans des scènes de luxe, ne lui économise jamais d’avoir à se battre, donc à devenir capable d’être auteur de sa propre vie à vivre.

En tout cas, l’écrivain, frappé par ce passage du non abouti au trop tard, à l’inachevé, cette manière dont il parle de ceux qui écrivent, ne regarderait-il pas ce politique d’exception, en un sens accompli, Nicolas Sarkozy, avec autre chose que de l’admiration, une sorte de curiosité infinie pour l’énigme qui réussit à tant « booster » un être humain ? J’imagine que celui qui « paie » l’inimaginable privilège et la sensation d’être reconnu de l’élite sous la Coupole par l’impression désormais de compter au nombre des vieux, illustres bien sûr, mais tôt ou tard en partance (pardon pour cette… insolence !), bénit, littérairement parlant, cet homme politique qui est un vrai phénomène. Je trouve donc très intéressant de considérer ces deux personnages face à face. D’une part, un itinéraire qui va du non abouti au trop tard, au non achevé, c’est cela écrire, vivre en écrivant, et d’autre part Sarkozy et sa frénésie pour accomplir, pour achever. Mais achever quoi ? L’ouverture de cette béance originaire ? La politique, ne serait-ce pas ça ? Rendre capable chaque citoyen d’être auteur de sa propre vie, non pas d’être des personnages en quête d’auteur dont le président serait l’incarnation par excellence ? C’est fou comme sous la plume insolente de Jean-Marie Rouart, qui n’économise pas ses tirs, justement, contre le personnage napoléonien qui s’aventure seul sur le pont d’Arcole, le président, tout en faisant rêver par de fabuleuses images d’un ailleurs hors de portée, sur une scène qui a l’air de se mettre à la portée du grand public tel un feuilleton, impose peu à peu l’irruption d’une réalité différente, dans laquelle chaque citoyen doit advenir comme auteur, comme travailleur de sa propre vie et non pas dans une réalité déjà préparée par un père. La frustration qu’excelle à faire vivre ce président qui prétend tenir ses promesses ne serait-elle pas celle dont lui-même fit l’expérience enfant, imprimée par ce père pourvoyeur d’images follement belles mais qu’il ne partageait pas ? L’énergie du petit Nicolas ne venait-elle pas de l’inscription de cette frustration ? Tenir ses promesses, ne serait-ce pas cette énergie que chaque citoyen trouverait en lui comme un inestimable cadeau ?

Soudain, sur la scène de la politique, avec Sarkozy, apparaissent des héros de légendes, même avec les paillettes d’un show, et l’amour, la passion. Rouart confie qu’il est passé par toutes les émotions qui font palpiter un cœur. Tel un père d’ailleurs qui fait rêver son fils abandonné.« La politique se nourrit impitoyablement de tous les indices qui aident à construire un personnage politique de première grandeur comme l’est Sarkozy. » Bien sûr que toutes les images produites par l’hyperactivité et la vie amoureuse présidentielle et relayées par les médias sont comme un film qui capture un très grand public, qui ne laisse personne indifférent, qui envahit le quotidien, qui force l’admiration ou suscite la haine. D’une certaine manière, c’est vrai, Sarkozy ne laisse personne indifférent… Il semble vivre sur une autre scène les rêves que chaque citoyen vit par délégation sur lui, il met en images l’impossible, la frustration.« Mais que je l’admire ou qu’il m’énerve, je ne peux me départir d’un mouvement de sympathie, celui qu’on a envers un personnage d’envergure, dont l’envie de bien faire est incontestable, même si la manière est discutable. »

En effet, comme c’est curieux, il se fait élire président pour tenir se promesses, et la première chose qu’il fait, c’est faire advenir sur la grande scène des images de luxe, de contes de fée, de show, de milliardaires ! Comme si ces images, c’était plus fort que lui de les produire ! Comme si elles venaient d’ailleurs, ou d’un autre temps ! Marque imprimée de son père, qui s’était éloigné, était devenu riche, et aimait un certain luxe. Les images de luxe d’autrefois, un ailleurs impressionnant, inoubliable, entrevu. Et maintenant, c’est moi… Enfin ! Vous, les citoyens, vous allez voir ce que cela va vous faire, d’où j’ai puisé mon énergie… !

Bien sûr, comme l’écrit si justement Rouart, l’important pour le journaliste, l’écrivain, c’est de mettre les politiques en face de leurs grandes responsabilités. Mais quelle est cette responsabilité ? Sarkozy insiste tellement sur le fait de mettre les citoyens au travail, de les faire sortir de la passivité d’enfants anesthésiés par une politique d’assistance, qu’on se demande ce qu’il veut dire, ce qu’il veut faire entendre, et son propre cas fait alors énigme, se fait paradigme, on se demande dans son sillage infatigable comment l’énergie éparse peut se rassembler, comment se mettre à l’œuvre de sa propre vie en le voyant lui depuis longtemps écrire et mettre en scène sa propre vie s’inventant au fur et à mesure. Pour que lui, à son tour, sur cette grande scène élyséenne, se précipite à ce point dans la production d’images luxueuses inaccessibles, fallait-il qu’il sache que son énergie à lui venait de la frustration sans remède que lui infligea son père avec de semblables images d’ailleurs qu’il ne partagea pas avec son fils ? Comme s’il était de sa responsabilité de président de faire entendre à chaque citoyen, à chaque enfant de la république, que l’énergie à mettre en œuvre pour inventer sa propre vie, pour être auteur de sa propre vie, était mise en acte à partir d’une frustration sans remède et sans solution infligée symboliquement par le père.

A sa manière, Jean-Marie Rouart est donc extrêmement sensible à cette production d’images au sommet, à ce qui se donne à voir mais aussi à lire, puisqu’il parle de feuilleton de l’été à propos de Cécilia qui en serait, dit-il, la vedette. Rouart est fasciné par Cécilia, dont il dit que c’est un vrai personnage, complexe, contradictoire, décalée, qui séduit, déroute et irrite « tout en gardant une réserve de silence qui fait d’elle une belle et hautaine énigme. » Soulignons que Rouart pense que la vedette du roman de la vie est (forcément ?) une héroïne. Alors que Sarkozy, en vérité, subvertit peut-être cette croyance, et enlève à l’héroïne la vedette, en direct… Jean-Marie Rouart, presque en amoureux de Cécilia, s’étonne du silence assourdissant à propos de Cécilia dans le livre de Yasmina Reza, qu’il appelle Bécassine. « Pourquoi l’avoir effacée du paysage alors que c’est elle l’héroïne du roman ? » Mais ne pourrions-nous pas, au contraire, entendre ce silence du côté d’un Sarkozy qui aurait su qu’elle n’était pas vraiment revenue, puisque son cœur était resté ailleurs. Les images elles-mêmes ne la montraient-elles pas ailleurs ? Comme si elle n’était revenue que provisoirement, le temps d’une élection, et ensuite, quitte, elle allait partir, et lui le savait, il ne la retiendrait pas. Et si c’était cette écoute de ça, dans le livre de Yasmina Reza ? Et si, justement, au rythme de sa vie avec Nicolas Sarkozy, Cécilia s’était aperçue que ce n’était pas vraiment elle, l’héroïne ? Celui qui sourit toujours, celle qui ne sourit jamais ? Elle refuse la prison dorée de l’Elysée ? Aveu de l’homme blessé Sarkozy : « Mon seul souci, c’est Cécilia. » Paroles d’un metteur en scène tyrannique qui commence à avoir du souci parce qu’il se rend compte que ce n’est pas la bonne actrice pour jouer sur l’autre scène ? C’est quand même très curieux que cette femme ait tellement œuvré pour que s’accomplisse le destin politique de son mari et que, lorsque la ligne d’arrivée s’aperçoit au loin, elle se soit découvert pour elle une autre issue où elle reconnaît enfin l’homme de sa vie ! Cécilia, Nicolas Sarkozy l’avait prise à un premier mari, Jacques Martin, plus âgé qu’elle, et célèbre. On ne peut s’empêcher d’imaginer que, à la place du maire de Neuilly célébrant le mariage de Cécilia et de Jacques Martin, Sarkozy se sentit redevenir enfant subjugué par les ravissantes femmes de son père. Là, il peut enfin parier de la prendre à son père, puisque lui-aussi, maintenant, se trouve à une place enviable. Il est, à Neuilly, auréolé d’une image politique déjà atypique et époustouflante de désir mis en œuvre, à la hauteur de son père. Le coup de foudre pour Cécilia, le pari de l’avoir à lui, ne serait-ce pas la jubilation devant le miroir, je suis comme mon père enfin vérifié ? Cécilia ne s’invente-t-elle pas elle-même à travers le destin politique que Nicolas Sarkozy se construit infatigablement ? Mais Nicolas Sarkozy sait intimement d’où lui vient l’énergie : d’une frustration originaire toujours active, toujours actuelle. Alors, Cécilia n’est-elle pas en dépossession, en perte, n’incarne-t-elle pas cette frustration dont Sarkozy a besoin comme d’un carburant, comme de quelque chose qui garde béant un masochisme originaire qu’il ne veut surtout pas guérir ? Alors, un beau jour Cécilia sait de manière certaine disparaître avec un autre homme, celui qui la fait incarner son vrai rôle, celui qui frustre. Apparaît l’homme blessé dont parle Rouart : mais cette blessure est beaucoup plus ancienne que Cécilia. C’est cette blessure qui est l’héroïne du roman. Blessure originaire. Le silence de Yasmina Reza n’aurait-il pas désigné la vraie héroïne ? La blessure. La mère de Sarkozy, n’est-ce pas la référence féminine pour le président : une femme irrémédiablement blessée par le départ de son mari, et qui s’avéra si forte, si battante, pour devenir l’auteur de sa propre vie ? On peut imaginer aussi la confrontation entre Cécilia et Madame Sarkozy mère…

Président au cœur d’artichaut ? Rouart pose la question. Sur la scène politique élyséenne, même la vie privée fait partie de la vie publique, est quelque chose de politique en ce sens que cela touche le citoyen comme si au sommet de l’Etat c’était papa maman ? Autrefois, le père de Nicolas n’eut-il pas plusieurs femmes, pas une femme unique, et chacune belle, singulière ? Donc, imaginons que pour Sarkozy, même ayant la plus belle des femmes, celle qu’il a réussi à prendre au personnage célèbre au statut paternel, elle n’est pas la seule. En puissance, celle-ci sait qu’elle n’est pas l’unique héroïne du roman. L’unique pourrait n’être que… la mère, et celle-ci fut et reste « blessée » par la séparation, quelque chose de redondant pour dire « femme », pour dire non pourvue de quelque chose, de « pouvoir » garder ! Celle témoin de la blessure de son fils, et ne pouvant y remédier ! Cécilia accompagna très activement le destin politique de son mari, mais resta pourtant dans une certaine ombre paradoxale. Elle est l’arme qui, par l’adultère, certifia la blessure dont son mari aimait l’inscription. En retour, Carla incarne le pas-toute de Cécilia, le coup de grâce que lui envoie son ex-mari. Ne s’agit-il pas d’entendre la guerre entre homme et femme ? Carla la libre par toute sa vie indépendante et luxueuse avant Sarkozy semble étrangement ressembler au père de celui-ci…Carla depuis longtemps est l’auteur de la vie qu’elle s’invente, et sur la scène élyséenne c’est un nouveau rôle qu’elle joue en son propre nom. La différence entre elle et Cécilia qui ne se voyait pas vivre dans la prison dorée de l’Elysée, c’est qu’on la sent elle aux commandes de sa vie, alors que Cécilia, même d’une grande beauté énigmatique, semblait rester un personnage mis en scène par son auteur, habillé par un grand couturier. Carla, on sent bien qu’elle a en quelque sorte son propre groupe électrogène, et que c’est cela qu’aime Nicolas Sarkozy : une autre à côté de lui, par l’indépendance irréductible qui l’habite, entretient une béance, une blessure, de l’indomptable, avec laquelle il fait sa vie. Imaginons l’incroyance bonheur d’un homme, sur la grande scène élyséenne, qui a une femme qui n’est pas en quête d’auteur, qui ne l’immobilise pas, lui, en l’auteur. Désormais, la première dame de France est l’auteur de sa propre vie, même avec des images insolentes de beauté, de luxe, d’impossible, ne donne-t-elle pas une leçon singulière à chaque femme ? En cette femme, Nicolas Sarkozy n’aurait-il pas trouvé une héroïne à la hauteur, d’autant plus capable de jouer le rôle dans la prison dorée qu’elle s’y est mise elle-même ? Ne serait-ce pas pour son propre compte qu’elle s’est lancée dans cette aventure sous haute surveillance ? Sous prétexte de romance élyséenne, ne rejoindrait-elle pas sa propre histoire ? Jean-Marie Rouart espère qu’elle saura assumer son rôle dans les œuvres de bienfaisance qui incombent à la première Dame de France, comme Madame Chirac avait ses pièces jaunes, mais elle, sur cette autre et haute scène, ne joue-t-elle pas la partition de la reconnaissance ? D’emblée, parce qu’elle fut mannequin, puis chanteuse, joueuse de guitare et riche membre de la jet-set, les citoyens sont persuadés qu’elle n’est pas vraiment à sa place, voire à la hauteur, paradoxalement elle doit faire ses preuves, elle doit prouver qu’elle est bien … légitime ! Voilà que sur la scène au sommet de l’Etat, Carla peut être reconnaissante à son mari de pouvoir remettre sur le métier son histoire, pour écrire un nouveau chapitre. Comme s’inventant une nouvelle naissance. Nous pouvons imaginer que cette femme a tellement baigné dans la célébration narcissique, dans la reconnaissance de sa beauté, de ses talents artistiques, de son appartenance à la jet-set et à une illustre et riche famille, qu’elle a atteint un temps de sevrage par rapport à l’addiction narcissique. Idem, à sa manière, Nicolas Sarkozy couronné par l’élection. Peut-être leur mariage signifie-t-il un sevrage, par-delà le rideau de fumée des images luxueuses de l’inauguration de leur histoire d’amour. Désormais, n’y a-t-il pas plus d’invisible ? Carla a tout eu, désormais elle désire autre chose… Idem notre président : en étant élu, il a aussi « tout » obtenu, il peut passer à autre chose en s’offrant, justement, aux tirs… ceux que par exemple Jean-Marie Rouart ne lui épargne pas.

La « midinette » Yasmina Reza s’est exposée à une castration magistrale ! Degré zéro du racolage ! Autant Jean-Marie Rouart peut se montrer fasciné par ces très belles femmes que sont Cécilia, Carla, autant Yasmina, le moins qu’on puisse dire, il ne la rate pas !

Sur la grande scène impressionnante, Rouart voit Sarkozy et ses ministres en faire des tonnes dans le domaine de la compassion. Sa notation est très fine : cela produit beaucoup de… frustrés ! Sarkozy n’est-il pas, justement, un génie de la frustration ?

Le romancier n’aurait-il pas vocation de redonner vie en titillant ce qui reste en souffrance par la frustration, telle cette image emblématique de nounours oublié et jamais retrouvé, ouvrant la béance irrémédiable ? Il imagine à Sarkozy enfant non pas un nounours en peluche, mais un tigre ! Mais comme si un tigre en peluche ne pouvait pas mener au roman, mais seul l’ourson. N’y aurait-il pas un roman à ciel ouvert en train de s’écrire sur la grande scène publique, et à lire, ce que fait d’ailleurs Rouart par ces réflexions insolentes dans ce livre ? Et il y a peut-être même des « midinettes » amoureuses du président…

Ségolène la madone défaite, qui chute de son piédestal en faisant son autocritique, en se laissant aller au lamento. « La politique est un combat impitoyable où les plaintes sont malvenues. » C’est fou comme il est tellement question de… castration, et de masochisme qu’on pourrait dire primaire, finalement, sur cette scène politique. Même Sarkozy, l’homme blessé !
« L’Europe ne se soucie guère de ses arbres. » En Grèce, les incendies de l’été ont ouvert des plaies indicibles, et les arbres n’ont pas pu protester.

Villepin, l’archange déchu, qui a fini par se mettre hors jeu par le péché fatal d’orgueil. Charme aristocratique d’énarque atypique, tirant de manière napoléonienne sur Sarkozy, d’un poète de sa fin, un peu méprisant envers les pauvres humains besogneux, s’éloignant dans un romantique crépuscule.

Jean-Marie Rouart regarde avec les yeux d’une mère le mauvais élève, qui se sent mal aimé. Il ne l’idéalise pas, mais se dit que parmi ceux qui ont raté leur bac, il y a de jeunes Malraux ou Sacha Guitry. On pourrait dire aussi que notre société ne met pas du tout en avant ces paradigmes puissants et atypiques qui pourraient faire signe à des élèves atypiques…

Sur la scène politique, Fillon, avec ses sourcils. Couple mal assorti, avec Sarkozy ? Fillon personnage pas facile à manier, mais qui avale quand même des couleuvres ? Jean-Marie Rouart excelle à dessiner des portraits contradictoires. Des séquences de films.

Sarkozy Guronsan. Cela réveille, la caféine ! Mais il devrait prendre le temps d’interroger ce conseiller austère : le silence.

Cécilia n’aime pas Brice Hortefeux !

Rama Yade, à la place où elle est, n’a pas à être sentimentale et compassionnelle. Mais la recherche d’ADN pour les immigrés, non, peut-on jamais être sûr de son père ? Ajoutons que Rama Yade s’identifie beaucoup à Sarkozy dans ses coups de gueule désobéissants, ainsi elle se met en scène en ne ratant aucune occasion… Elle produit de l’image à son service, elle fait parler d’elle, elle s’impose en ne se laissant pas tout à fait cadrer… C’est une maligne…

La police qui prenait des prostituées pour des sandwichs… Une femme est-elle un sandwich ?

« Il faut vraiment que le PS soit dans la panade et essoufflé comme un vieux pneu crevé pour prendre en selle un homme charmant… mais dont le mérite principal est d’avoir mis du sable sur les bords de la Seine et des vélos dans la capitale. » Une politique du garage à bicyclettes ? Exemple d’insolence…

Jean-Marie Rouart a le sentiment de ressembler à Jospin, cet homme politique qui marche à ce point en arrière et n’envisage la vie qu’à travers un rétroviseur, à la nostalgie paralysante qui lui donne un sacré coup de vieux face à un sarkozysme galopant. « Jospin ressasse, rumine, remâche. » « Son passé le fascine comme un cimetière d’illusions perdues et de rendez-vous manqués. » « Les écrivains peuvent sculpter leur œuvre dans le marbre noir de l’échec ; les politiques qui ont laissé passer leur chance de réussite n’ont aucun avenir dans la nostalgie. » Le mieux serait que Jospin aille finir ses jours dans la maison de retraite pour socialistes qu’est le sarkozysme… Il y serait le ministre du Futur Antérieur. Impressionniste aura été…

« Le fatalisme a ankylosé nos esprits. » « … ces hommes qui refusent de se laisser enrégimenter dans la loi tyrannique du profit. »

Chez Le Pen, Jean-Marie Rouart est assailli par deux dobermans menaçants…

Quelle idée Sarkozy a-t-il eu d’aller chercher des sportifs de haut niveau, telle Maud de Fontenay, pour meubler le gouvernement ! Cette rescapée d’un si éclatant naufrage semble nourrie de laitages, de beurre fermier et de romans d’Alexandre Jardin.

Décalage de Fillon face à la grande parade Sarkozyste. Pas là pour rigoler ! Cabrioles pimpantes de Kouchner, Fadela Amara, Eric Besson. Sarkozy est arrivé comme une fermière dans la basse-cour, son tablier rempli de grains, et disant « Petits petits ! » et la volaille s’est précipitée… « C’est un paradoxe de voir qu’un président de droite s’immisce dans la refondation socialiste. »

Toujours à propos de Maud Fontenoy : « Allons-nous avoir un gouvernement composé de surfeurs qui gagnent leur poste sur la vague médiatique ? »

A propos d’Attali, Attila du petit commerce : « On se demande pourquoi Sarkozy est allé chercher derrière les fagots cette vieille potiche chinoise du mitterrandisme… » Habileté ? Qui pense à ces villages qui ne veulent pas devenir des cimetières ?

Avec le « couac de l’Arche de Zoé… pas d’immunité pour les humanitaires. » « Aujourd’hui il faut embrasser la carrière humanitaire. On vous tiendra quitte du reste. C’est la carte de visite qu’il faut avoir. Elle vous ouvre toutes les portes, tous les ministères et tous les cœurs. » Et oui…

L’intouchable Kouchner, ultra-sympathique ! « Peut-être aime-t-il soigner les plaies qu’il n’a pas hésité à causer ? Parfois, on a l’impression qu’il a une bombe de napalm dans une main et une bouteille de mercurochrome dans l’autre. » Et oui, il s’agit de toujours voir la bouteille à moitié vide, asseoir son fond de commerce sur le fait qu’elle se vide encore plus… Quant à son devoir d’ingérence, c’est une théorie qui ne tient pas la route pour Rouart. Puisque notre pays, patrie des Droits de l’Homme, est le plus gros vendeur mondial d’armes… Les mères surprotectrices ont besoin que leurs enfants soient malades pour que leur belle image de parfaites soigneuses s’impose sacrée…

Il n’y a pas que les enfants de banlieue qui sont défavorisés ! Et oui ! Les enfants d’agriculteurs, de marins, etc., ne brûlent pas pour autant une bibliothèque… « Justifier la violence par l’injustice sociale, c’est entrer dans un cercle vicieux dont on ne sortira jamais. » Cela pourrait être sorti de la bouche de Sarkozy.

La vulgarité de Fadela Amara. « Désolé, le peuple, que ce soit celui des quartiers difficiles ou d’ailleurs, n’a jamais été défini par la vulgarité. C’est le mépriser que de vouloir le faire incarner par cette créature vociférante. »

« On est dans ce monde luchinien, c’est-à-dire hyperbolique, tendu vers l’idéal, animé de cette soif d’absolu propre aux néophytes et aux adolescents. » Détourné de son salon de coiffure par Philippe Labro, ce Luchini… Depuis, il ne lâche plus les mots… C’est bien sûr autre chose que Fadela Amara… Un grand acteur, sensible, écorché vif, explosif. En un mot : très vivant ! Sarkozy est venu pour son « Céline » six fois, avant l’élection…

A propos du mariage imminent avec Carla Bruni : « Le chef de l’Etat n’a pas la liberté de se comporter comme une star du show-biz. » Des Français pas invités à la noce, alors qu’ils voudraient l’être ? La porte de la chambre à coucher se ferme bien visiblement. Il se passe quelque chose, les enfants restent dehors… Mais en ayant entendu les paroles : il se passe quelque chose, cela ne vous regarde pas. Scène originaire qui laisse dehors. Aujourd’hui que tout se passe dans l’image, pourquoi cette scène-là élyséenne ne jouerait-elle pas papa-maman en direct qui sont un homme et une femme qui ont une vie qui ne regarde pas les enfants ? C’est politique d’une manière différente, ce « allez vivre vous-mêmes votre propre vie ! »

« Tout ce qui touche à l’avortement me remplit d’effroi. » « Il serait temps que l’Etat cesse de se mêler trop ouvertement de nos débats intimes, personnels, qui touchent à la liberté des personnes. » Bien sûr ! C’est pour cela qu’une porte de chambre à coucher qui se ferme en direct au nez de citoyens enfants voyeuristes va dans ce sens-là…

Cette Ségolène Royal qui exhibe sa blessure et met en cause son ex-compagnon premier secrétaire du PS… « … on sent une lassitude de l’opinion vis-à-vis des problèmes conjugaux des hommes qui nous gouvernent et des femmes qui aspirent à les supplanter. » Les deux candidats à la présidentielle se sont fait largués… C’est incroyable comme c’est cette blessure originaire qui se présente… Ce masochisme originaire, cette douleur… Lassitude, envie de contes de fée, d’un président qui fasse bien ? Mais n’est-ce pas cette blessure politique qui fait son chemin, à force d’images d’épreuves ? Cela semble braver cette opinion qui voudrait se défendre par le conformisme et le conservatisme. Chacun voudrait refuser d’être mis nez à nez avec sa propre béance, voudrait croire au remède, et qu’il vienne du politique…

Vendre les hardes de Mitterrand ? Qui les vend ? Ouste, dehors… Ce temps a trop duré, où il fallait, comme autrefois chez les bons bourgeois, sauver les apparences… Qui veut acheter ses pantoufles, ses vieux manteaux… ? Il y a bien quelqu’un qui ne les veut plus à la maison…

Ah Nicolas Sarkozy qui, justement, se croyait protégé chez les Immortels ! Les tirs sur le pont d’Arcole, oui ! A quoi attribuez-vous votre baisse dans les sondages ? Le doigt en plein dans la blessure narcissique béante ! Et là, Jean-Marie Rouart est sûr que la date de son mariage avec Carla est déjà arrêtée. A-t-elle mesuré les sacrifices, la future première Dame de France ? Rouart se pose étrangement la question. Sacrifice ? Plutôt : sevrage. Il s’agit de personnages particulièrement gavés, du pont de vue narcissique. Ils n’ont peut-être plus besoin de se prouver quelque chose. De s’être laissés aller à une sorte d’addiction jusqu’au bout ne les a-t-il pas conduits, justement, au sevrage, à une non faim ? Cette autre femme, ce n’est pas n’importe laquelle. C’est une gavée d succès, de richesse, de notoriété, de visibilité, d’aventure, et ce dont désormais elle a faim, c’est d’autre chose. Cécilia, c’était différent. C’était une femme en quête de son image, difficilement visible entière, dans le miroir.

Comme par hasard, Jean-Marie Rouart évoque la blessure que lui avait infligée Revel dans sa jeunesse. Revel redoutable lutteur sur le ring du débat d’idées.

Martinon est agaçant. … « le pauvre garçon fait trop fils à papa élevé dans les serres chaudes de Neuilly-Passy avec tous les privilèges et l’arrogance de sa caste. » Le problème c’est qu’avec Sarkozy président, c’est comme s’il y avait désormais une caméra pour voir ce genre de choses… Impression monarchique qu’il y a un fief familial à préserver ? En même temps, comme cela ne peut échapper aux médias, c’est suicidaire, c’est se faire prendre à coup sûr… Carla à Versailles, à la Lanterne : « Elle ferait mieux d’aller visiter les enfants malades dans les hôpitaux. » L’ex-mannequin prend son sac à main et obéit à maman…

Chez les abeilles, la reine est redoutable. Les abeilles sont poétiques : elles butinent les fleurs et ont une organisation bien hiérarchisées.

Au Salon de l’Agriculture, le président perd son sang-froid. Il a le sang chaud et la tête près du bonnet. Il aurait du rester à la hauteur de ses fonctions.

Giscard : la seule limite de ce grand homme est de ne pas aimer Rouart, et ceux qui ne lui ressemblent pas.

Villepin, qui n’était pas avare de son mépris, n’est désormais l’objet d’aucune compassion.

Mme Parisot, la Jeanne d’Arc du patronat, décharge sa colère sur Gautier-Sauvagnac, qui a reçu comme prime de licenciement, c’est-à-dire pour prix de son silence, un million et demi d’euros. Mais celui-ci n’a pas parlé… Lassé des trafics de caisses noires, il avait avoué le montant de son indemnité, mais n’a rien dit de cet argent que le patronat a toujours donné aux syndicats à la belle conscience… Cette indemnité : « Une paille par rapport aux dizaines de millions d’euros qu’il avait distribués de la main à la main aux nécessiteux du monde syndical. »

Le président, étrangement absent des municipales, peut-il se dire heureux ? « Sa fonction n’est-elle pas par essence la plus exposée au tragique ?… Comment peut-il être heureux, lui qui a ce pouvoir d’agir sur le monde et certainement l’angoisse d’être impuissant à l’améliorer ? » Mais craint-il vraiment cette impuissance ? Lui dont le père si élégant, lorsqu’il eut les moyens justement d’améliorer la vie de ses fils, ne le fit pas ? On se demande quelle boussole il a, notre président… Un statut symbolique s’atteint-il en visant le bien à faire ? Ou la frustration ? Rouart y pense en voyant la magnifique pièce de Montherlant, « La Reine morte ». La Reine morte !

« En politique, nous attendons tous le messie. Pour mieux le crucifier. » Mais sur le pont d’Arcole, sous les tirs, se fait-il tuer ? C’est curieux comme ce personnage présidentiel joue la partition du deuil à faire d’une figure paternelle capable de donner accès au paradis. C’est plutôt, en guise de paradis, vous qui entrez laissez tout espoir, la voie droite est perdue, allez par un autre chemin…

En conclusion : « Entre les Français et lui, j’ai l’impression d’assister à une véritable psychanalyse... Il les excite en voulant les soigner. » J’ajouterais à cette fine remarque de Jean-Marie Rouart que lui-même fait partie de ces Français.

Comment Sarkozy va-t-il rebondir, se demande Rouart, très curieux. « En prenant de la hauteur, c’est certain. » Oui ! Une hauteur symbolique. Il ajoute : « En s’appliquant à maintenir de la distance avec l’émotionnel c’est moins sûr… » Mais tout ce qui finit en politique ne commence-t-il pas en émotionnel ?

Ce qui est extraordinaire dans ce texte de Jean-Marie Rouart, outre bien sûr cette insolence de sa pensée libre, c’est que ses réflexions sont aussi comme la caméra qui filme, qui voit entrer sur la scène une infinité de personnages sous l’angle le plus pertinent, ou le plus engagé, voire parfois le plus partial.

Sur le pont d’Arcole qu’est ce livre, le napoléonien Sarkozy échappe miraculeusement aux tirs insolents.

Alice Granger Guitard

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