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Juliette Guerreiro : les pléthores de l’être
mardi 29 juillet 2008 par Philippe Nadouce

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Pourquoi lire, réfléchir et finalement écrire sur un poète contemporain ?
Il y a bien sûr le besoin de remettre sur le tour nos « nous » et nos « je ». Ils se trouvent toujours plus exposés, plus vulnérables, dans les vers d’un autre.
Besoin de nettoyage. Nécessité de remise en ordre.

« Je ne t’aime pas.

Tu es bien trop nombreux

J’envisage doucement une bouche

Que brûlent mille langues scellées »

Juliette Guerreiro – Extrait de « Brouillons de parole » - 2007

Lire Juliette Guerreiro (Barbezieux. 1973) est une expérience édifiante car elle dépasse dès les premiers vers le jeu du retour à nous-mêmes. Ou plutôt non. La remise en ordre a bien lieu et elle est heureuse mais une fois achevée, il nous reste toute la dimension du poète qui expose et nous effare.

Les voix plurielles

« Nous creusions la racine / De moi à moi »

Juliette Guerreiro va loin, là où peu de ses contemporains s’aventurent. Et ce qu’elle ramène provoque souvent le refus du lecteur timoré. Mais le « refus n’est qu’une question de réglage »[1] nous dit-elle.
Sans doute, mais pénétrer l’univers d’un grand poète, c’est d’abord suivre des carte illisibles qui pourtant mènent quelque part. Au coeur d’une dimension paradoxale où rien ne nous est étranger mais où tout est mystérieux.

Il faut renoncer à ses propres règles de perception pour assumer celles du poète, le temps de s‘acclimater.

L’aventure débute donc une fois le troc achevé. Avancer « les yeux troués [avec] la chair de demain »[2] est déjà le plus beaux des tributs. Mais le voyage ne fait que commencer.
A l’instar de l’homme Artaud qui confiait à Jacques Rivière cette « effroyable maladie » qui l’empêchait de se posséder et l’obligeait à être perpétuellement « en–dessous » de lui-même, la poésie de Juliette Guerreiro décortique l’espace et la distance incompressible qui sépare la source des sentiments, des sentiments eux-mêmes. Mais elle fait cependant de l’autre la pièce fondamentale de son dispositif vital :

« Tu es ma convivance, l’amas de mes fragments tassés d’un comme ces mille fontaines d’une ».[3]

L’autre est vertébrant, l’antidote à « l’effroyable maladie », à la dilution de l’être conjurée dans ces phrases admirables :

« La peau est une bouche d’incendie »[4]

Et

« Ici mon je est infini et c’est toi qui me lie vraisemblablement tandis que je me cogne, me transperce à la réticence d’un repli ».[5]

Elle ne tombe cependant jamais dans l’idéalisation et offre au lecteur toute la
palette des contradictions dans la passions et les défaites :

« C’est entre je et vous que le nous murmure le souffle lent des démolitions »[6].

Et

« Parce qu’il me recompose

Celui qui me comprend

M’achève chaque fois

Outrageusement, moi »

Chez Juliette Guerreiro, au-delà du sens vient le rythme. Et au-delà du rythme, un langage, une polyphonie de l’être s’installe au fil des vers, des strophes et des poèmes. Polyphonie : c’est-à-dire pluralité des voix et des visions, pluralité des idées, inséparables des voix qui les portent.[7]
C’est à l’intérieur même du mot que ces voix sont confrontées, se tournent, se détournent, sont poussées à l’interaction et à la coexistence. Chez Guerreiro, penser l’être, c’est envisager ses différents contenus dans leur simultanéité et exposer leurs relations sous l’angle d’un moment unique. Et l’existence même de ce moment unique nous révèle alors l’incarnation de l’être unique et polyphonique qui nous hante. Entité qui, de Platon à Freud, a incarné notre vraie nature.
La poétique de Guerreiro ne s’arrête pas à ce travail d’identification. Elle nous montre que la communication peut s’établir et elle use du plus ancien des artifices : l’amour.

Et nous voilà au coeur des hautes futées de l’amour, là où, « sans voix l’ourlet des lèvres se couture d’infini »[8]. L’amour dans les poèmes de Juliette Guerreiro est souvent associé à la pitié, à la compassion mais le détachement que l’on sent dans son regard sur l’autre finit par nous sembler naturel tant l’amour pour celui-ci est puissant et vrai. C’est toute la force d’une madone.

Le portail de Juliette Guerreiro :


[1] Juliette Guerreiro - Extrait de « De l’air dans les petites boîtes – Tentative de correspondance » II

[2] Item.

[3] Juliette Guerreiro - Extrait de « De l’air dans les petites boîtes – Tentative de correspondance » II

[4] Juliette Guerreiro - Extrait de « De l’air dans les petites boîtes – Tentative de correspondance » I

[5] Item.

[6] « Brouillons de parole » - « Lettre de jointement »

[7] Cf. « La poétique de Dostoïevski » de Mikhail Bakhyine - Seuil

[8] Juliette Guerreiro – Extrait de « Brouillons de parole »

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