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Inassouvies, nos vies, Fatou Diome

Editions Flammarion, 2008

mardi 4 novembre 2008 par Alice Granger

Pour Fatou Diome, le français est « une lame étincelante » dont à l’évidence elle sait se servir mieux que les Français, lame qui se fait fine notamment par la trouvaille de métaphores à l’infini, le maniement du sens figuré, une lame fine faite pour trancher. Le « je vous en prie » qui invite à entrer dans cette écriture en langue française dit aux Français qui n’écriraient pas aussi bien que cette écrivaine africaine « foutez le camp » !

C’est incroyable comme elle a su s’emparer, très jeune, de la langue française pour s’en faire le ventre de l’Atlantique, pour le développer comme le tissage de l’enveloppe placentaire capable de la retenir, de l’emmener dedans, bercée par les vagues mélancoliques, faisant entrevoir une identité érotique auto-suffisante ! L’inassouvissement dont elle parle, qu’elle n’en finit pas de débusquer, de faire voir, de dénoncer, sert à retenir l’assouvissement, à ralentir toute une éternité la perte.

Langue française, autre langue, celle des « envahisseurs », très tôt comprise comme le « médium » idéal pour rester à l’intérieur du ventre bercée par ses vagues puissantes, le ventre de l’Atlantique, de l’enfance éternisée, langue pour devenir l’envahisseuse fœtale. Rester à l’intérieur de ce ventre fait de mots, de figures de rhétorique, de style, et en même temps en être armée, pourvue, donc être une fille qui en a ! Qui a les moyens de trancher en permanence. A la lecture se fait entendre un très fort sentiment de puissance tandis que la vague de la mélancolie ravit en arrière l’auteure si rieuse, au corps et à la richesse d’esprit qui auraient pu tenter ce primitif d’Adam. Suscitant par son corps, son rire, sa vitalité, le désir, et s’y soustrayant, le seul homme avec lequel Betty se sent en symbiose est un homme qui meurt.

C’est très curieux comme l’héroïne du roman de Fatou Diome, Betty, se fait Loupe pour épier la vie de personnages qui, chacun d’eux, sont en train de subir une sorte d’anéantissement qui les « transfèrent » dans une autre vie, voire dans la mort, c’est-à-dire qu’ils sont la proie, la victime, d’un acte qui, plus fort qu’eux, les soustrait mais en même temps concentre le lieu de l’assouvissement éternellement en train d’être perdu. Ce lieu de l’assouvissement, c’est justement l’assurance d’en être arraché toujours qui l’éternise, l’inassouvissement étant fonctionnel par rapport à l’assouvissement qui est comme « protégé » par la logique paranoïaque. Il s’agit de croquer, durant toute une vie, les fruits d’une même saison…

Betty la Loupe, en embuscade dans son appartement sous les toits qui a pour elle la forme d’un bateau renversé vers le ciel où elle jouit des immensités océaniques, depuis sa solitude on dirait presque jalouse, comme si corps et âme elle s’était délibérément soustraite à l’autre pour le grand Autre tout en affirmant ne pas avoir renoncé à l’amour, épient les personnages qu’elle devine dans les appartements de l’immeuble d’en face. La première dont la curiosité de Betty la Loupe s’est emparée est une vieille dame seule avec son chat, qu’elle rencontre chez le boulanger où elle achète des kugelhofs, que Betty adore aussi. Betty nomme très vite cette vieille dame seule Félicité, alors même que sa vieillesse, puis le départ en maison de retraite qui précipite les choses, en fait un personnage en train d’être happé par la mort. Etrange ! Nom qui en dit long sur un goût pour l’océanique, pour la lame de la vague en train d’emporter. Tableau de la solitude, vie repliée sur elle-même et dans un deuil éternel puisque le mari est mort à la fleur de l’âge à la guerre. Mais le nom, Félicité, nous dissuade de nous apitoyer. Elle n’a jamais voulu en revenir, de cette vague de sensations négatives venue la saisir de manière brutale en lui prenant son époux. Comme si elle avait voulu éterniser au contraire ce « vécu » totalisant son corps. Comme si la cruauté de la vie, par la guerre, avait été l’acte de coupure capable de la transférer, paradoxalement, dans une sensation d’éternité, et rester en souffrance signifiait rester dans la sensation océanique d’une vague n’ayant plus de fin, signifiait flotter à nouveau dans un sens total, auto-suffisant, capable de tout résumer, de tout concentrer, de faire le tour de tout, lovée au sein du manque. La cruauté de la guerre se mit à signifier un acte d’amour unique et sans fin, grand Autre océanique laissant à la porte les autres. Même son chien est mort. Alors, Félicité prend une chatte, et achète ses kugelhofs. Puis la chatte, elle aussi, meurt. Tout autour de Félicité, cela s’en va, répétant la disparition du mari à la guerre. Lui infligeant ça, elle une femme victime de ça, souffrance de la victime à qui ça fait toute la souffrance du monde. Corps et âme entre les mains de ça. Restés entre les mains de ça, une curieuse « passivité », ou bien le goût pour une certaine forme de jouissance, découvert par la cruauté de la guerre ? On imagine aussi que Félicité, si son mari était revenu de la guerre, se serait laissée aller entre les mains d’une vie de femme mariée, elle se serait laissée faire emportée par les mots balisés du mariage. Dehors, ça imprime des choses, et la douleur qui s’imprime sur la page corporelle de la « passivité » du corps qui ne résiste pas ne se tournerait-elle pas en jouissance, en sensation de totalité, en flottements au sein du ventre de l’Atlantique, en retour au temps d’une enfance entendue comme au sein d’un ventre suave ? Tigra la chatte de Félicité est aussi une métaphore de l’enfance idéalisée : c’est une petite boule de douceur. On imagine ainsi la petite Betty, choyée par sa grand-mère. Ensuite, la réalité est un tremblement de terre qui détruit une telle totalité idyllique. On imagine qu’il fallait quelque chose pour refouler le désastre. Une langue pour organiser de manière paranoïaque le refoulement de ce désastre, la perte des sensations océaniques amniotiques : il suffirait de manier la lame fine qu’est une langue ? Sauter dans les métaphores, la métaphore fait ventre retrouvé, abri, si on excelle à s’en servir. Fatou Diome, dans ce roman comme dans les autres, excelle à débusquer, montrer (ses métaphores sont de véritables tableaux de vies avec victimes et méchants, ceci sur la base du colonialisme, ensuite les personnes âgées seules et abandonnées en maison de retraite, la bourgeoisie et ses « esclaves », etc.) ce qu’on fait aux « victimes » de toutes sortes, elle-même est par excellence cette victime, corps et âme elle le crie, mais en même temps nous la voyons parfaitement installée dans la langue française, donc pas du tout une victime que le sort aurait privé de moyens pour se défendre.

Au contraire, la voici tout armée par cette langue. Envoyant des salves de métaphores et de dénonciations : « comme l’enfant crie, en sortant du ventre maternel, la doyenne pleura, en quittant son domicile », « la part de l’autre dans notre existence, c’est le rond-point qui empêche le carambolage intellectuel. », « dans le bouillonnant bain contemporain, il y nage parfois autre chose que du poisson d’élevage », « la soldate de la maison de retraite », « La société moderne fait tout pour garder ses dents de lait et ne supporte pas ceux qui ont perdu leurs dents de sagesse », « comme les Noirs et les Juifs naguère, on tente, aujourd’hui, d’évincer les vieux du circuit », « cette quête d’une jeunesse éternelle, c’est le mépris des vieux », « Nous sommes là, comme des petits poissons jetés dans la nacelle du monde » (à noter ce goût pour la sensation d’être soumis à quelque chose de non maîtrisable, d’être aux mains de quelque chose, d’être… dedans ! puisqu’on fait la preuve visible qu’on peut sans cesse dénoncer des choses intolérables qu’on fait aux pauvres victimes impuissantes, vulnérables, toujours des mains plus fortes… jouissance en négatif d’être enveloppé entre ces mains, cette puissance, ces vagues, comme de petits poissons dans la nacelle énorme…), « une musique vous propulse dans la sécurité d’un doux souvenir », « qui a tété la vie connaît le sein de l’angoisse », « prendre le soleil pour un bol de lait », « A force de ramener des dossiers à la maison, ils finissent par laisser l’amour au bureau » (il s’agit de montrer la scène de la femme bourgeoise entretenue par son mari mais est en même temps dérangée dans son assouvissement par l’indifférence de son mari), « épouser un type plus attentif à sa carrière qu’aux dessous chics de sa Gertrude », « Akinétiques, dans des eaux stagnantes, beaucoup se damneraient pour humer les embruns du large » (ici les eaux stagnantes figurées par la bourgeoise sont violemment éclaboussées par les embruns du large offert par celle qui vient du ventre de l’Atlantique : elle se voit très belle, très puissante, et hors de portée bien sûr à susciter le désir, mais ce ne sont que des primitifs Adam.), voici des femmes réduites à jouer des porte-jarretelles, à quémander des bisous, et la championne de la langue française use de l’humiliation, castre, « les riches n’ont jamais aimé la proximité des pauvres », « sa pimbêche de luxe, une de celles qui choisissent le standing avant le bonhomme », « à défaut de grimper aux rideaux, madame gravit les marches de tous les magasins » et Fatou Diome jouit encore et encore et encore des coups qu’elle donne par son écriture, sûre que la matière ne manquera jamais, « embrasser les joues ravinées d’une mamie, c’est tremper les lèvres dans un millésime de vie », « les produits cosmétiques étaient ses soldats américains, au moindre pli adipeux, elle sonnait le débarquement », « j’ai des fossettes, pour contenir le miel du sourire ; une moelleuse cambrure, pour ralentir les caresses de Cupidon ; ma douce mère m’a faite bien en chair, on peut donc m’embrasser partout, sans se prendre une écharde », « les yeux boulimiques des hommes », et oui, Fatou Diome semble bien savoir qu’elle a le pouvoir de les orienter vers elle donc de les arracher aux femmes esclaves de leur apparence, donc il s’agit pour elle de se mettre en relief en profitant des obsessions de celles qui sont apparemment plus jolies, plus riches, plus du bon côté ; en somme toujours la même chose, pouvant aussi se résumer par le fait que la « pauvre » Africaine s’avère savoir utiliser la langue française mieux que les Français qui, d’abord, lui parlaient petit nègre alors qu’elle préparait un doctorat de lettres, « les chattes s’habituent au pâté qu’on leur donne », « l’état de sangsue suffisait au bonheur de la belle dame du troisième », quel plaisir a donc Fatou Diome en ayant l’arme, la lame, pour humilier, elle sans doute qui s’est sentie humiliée et jouit de se venger ?, « danser à mort », voilà, « Se laisser porter. Suivre la pente douce, comme ceux que rien ne retient… C’est tellement plus reposant de lâcher prise », et oui, la peur de la vie, alors imaginer qu’on est toujours victime, que ce sont les autres puissants qui sont responsables de l’impossibilité de vivre, de l’assouvissement barré, leur tirer dessus par la langue pour mieux montrer que c’est de leur faute, que ce sont pourtant eux dans un renversement magistral des choses qui sont de pauvres gens… Betty va chercher son bonheur dans la bouse, « tamiser la boue du quotidien » mais elle a besoin d’un ciel pur elle la pure évidemment, « l’homme était arrivé, devancé par une lourde odeur de fromage trop mûr », « elle n’était qu’un comestible dévolu à leur appétit. Ce primitif d’Adam voudra toujours une pomme », et oui la voilà qui maltraite aussi les hommes… qui humilient les femmes… des pommes !, « mes hanches tiendraient bien un tutu », voilà, prouvant à chaque occasion sa supériorité érotique sur les autres femmes, pouvant leur prendre les hommes, « ordinateur sur pattes, la poupée mécanique, animée et sensible », « le tourisme intelligent, quelle hypocrisie bourgeoise… les autochtones comme des insectes », « une escale hors de tout… où la simplicité de la vie et le dénuement des habitants vous rappellent vos privilèges », « tout le personnel s’aplatit, sans vergogne, sous les bottes made in Europe… L’esclavage n’a pas disparu, il a changé de nature ; devenu économique, il avilit et tue en silence. Et on ose dire que l’Afrique est libre ! », voir l’autre du bon côté non seulement dans son idyllique statut assouvi mais en pleine lumière pris en flagrant délit de soumission esclavagiste, alors en dénonçant renverser cet autre, lui faire par l’humiliation retournée contre lui ce qu’il a fait, et dans cette entreprise vengeresse bien structurée, assouvir le secret désir de s’installer amniotiquement dans la langue plébiscitée par ceux du mauvais côté qu’elle a bien vengés, toujours tapi en elle le désir de retrouver l’amie de l’adolescence disparue dans les nouveaux amis, et la nouvelle amie qui a la clef de son appartement tandis qu’elle a disparue (inversion du couple des deux adolescentes où l’amie meurt et Betty reste seule profondément dérangée par la perte de la symbiose, cette fois-ci c’est Betty qui disparaît, on pourrait dire comme l’auteure qui a fini son roman, et l’amie reste seule telle une lectrice se sentant en symbiose avec cette écriture, avec cette militance par la langue, avec cette façon de se sentir « victime » sachant retourner contre les agresseurs la lame fine).

Finalement, sous la plume de Fatou Diome, l’inassouvissement est toujours la « faute » de ceux qui monopolisent pour eux cet état d’assouvissement, l’inégalité flagrante déracinant les pas du bon côté, alors les pas du bon côté, forcément plus intelligents car forcés d’être batailleurs, voueront leur vie à… foutre en l’air l’état d’assouvissement des privilégiés en dénonçant leurs fautes, leurs travers, leurs pauvretés… Que chacune des vies, sans exception, soit inassouvie ! Et celle qui vise ça, la fine lame en mains, assouvit son désir de revanche, de renversement de la hiérarchie. Inassouvies, nos vies !

Félicité avait essayé de battre des ailes dans un tunnel, mais son besoin d’un cocon familier resta inassouvi. Voilà : en négatif, le cocon familier est sauvegardé, le moment où il est arraché étant éternisé. C’est toujours en train d’être arraché, chacune des scènes dénoncées éternise ce que le « mal » détruit, et l’écriture ne s’intéresse à aucune autre scène.

La Loupe écrivante s’arrête sur les amples jupes paysannes des vieilles femmes dans leur maison de retraite, sur les odeurs, elle dénonce ces créateurs qui oublient le troisième âge, elle ignore délibérément ce « troisième âge » qui s’habille jeune, la scène réelle ne montre pas que de l’indigence, le parti-pris de ne faire voir que du négatif est à lire ! N’y aurait-il que l’apparence de ploucs, tandis que son décolleté à elle, bien sûr, est prêt à apaiser mille soif de tendresse, heureusement qu’elle est là, et aussitôt celle qui ne serait qu’un « comestible dévolu à leur appétit » dégaîne… La vaniteuse bonté se mue en bulldozer… Madeleine intacte au milieu de l’assiette ébréchée, bien sûr… Percée militaire. Les déjà endormis… Les mots sont des germes invasifs… Ah ! l’épouse abandonnée ! Toute proportion gardée, l’écrivaine se reconnaît dans la détresse de cette femme… Ses enfants sont transformés en chiens d’attaque… papa poule pédophile… L’Afrique est une princesse violée qui se souvient de son rang, l’Europe a-t-elle, elle, encore un rang, devant ce tableau colonialiste où elle voyait les Africains comme des insectes ? Le Nord doit aider le Sud à ne plus avoir besoin de lui… L’Atlantique est sucré… Les confidences coulent vers la grande Betty si parfaite… Ainsi, elle se jette dans les bras de l’océan amniotique narcissique. Elle passe les frontières comme on pousse la porte de sa grand-mère. Dauphin libre de traverser toutes les mers (mères) du monde. Toute-puissance infantile. Je vais casser la gueule à Newton avant de m’écraser : je suis une bombe… Je suis leur soleil, leur palliatif, heureusement que je suis là… Couette de tendresse : on a tous pied dans l’océan amniotique. Et chacun fait le ménage comme il peut… On finit par n’être plus que des grains de poussière éliminés par le vigoureux chiffon dénonciateur d’une écrivaine qui fait un si parfait portrait d’elle-même en semblant disparaître, nous laissant les clefs de chez elle, nous y prenant au piège de la dévotion littéraire comme elle, autrefois, lorsque l’amie mourut, s’enferma dans la fidélité mélancolique, se laissant aller dans le sillage d’une image spéculaire gémellaire l’emmenant dans les vagues de l’en deçà. La lecture suggérée de l’œuvre ressemble étrangement à la tentative de faire venir dans l’intérieur de l’écrivaine, une fois celui-ci déserté avec l’achèvement du livre, comme à l’intérieur du mausolée qui entretient son image.

Alice Granger Guitard



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