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A la recherche du Temps Perdu - Proust
dimanche 8 février 2009 par Meryème Rami

La quête d’une identité fragmentaire dans La Recherche de Marcel Proust


À la recherche d’un Moi fragmentaire

Meryème Rami


À la recherche du temps perdu est inclassable car synthèse de formes narratives originellement incompatibles, notamment le roman et l’autobiographie. Bâtie sur une suite d’antithèses, l’œuvre de Marcel Proust fait cohabiter réalité et fiction. Délimiter nettement les frontières entre les deux serait une mission impossible. Cette fictionnalisation du réel inscrit l’œuvre dans ce genre antinomique qu’est l’autobiographie fictive. La stratégie proustienne du « je, qui n’est pas moi » n’exclue guère l’éventualité d’une rencontre ou le rapprochement –aux limites de la fusion- de ces deux instances.

Cherchant à faire revivre, à travers une psychologie de l’espace, des moments privilégiés de la vie et à savourer les fragiles bonheurs simples, le héros est curieux de tout, à commencer par lui-même. Il s’étonne de tout, s’interroge sur toutes les banalités qui, grâce à un regard subtil, gagnent indéniablement en profondeur. Le monde est précieux dans ses moindres détails. Chaque chose ou individu a des faces cachées, a des secrets à révéler. La simplicité est toujours trompeuse. La futilité, source de connaissance, favorise la re-naissance infinie de l’être.

Parallèlement à la parcellisation du monde, l’identité est fragmentaire. Sa re-constitution emprunte plusieurs chemins, mobilise des moyens divers. Pour se recomposer et recoller ses morceaux, le sujet se soumet avant à sa propre dispersion, s’oblige à briser le confortable modèle d’unicité, qui n’est qu’un leurre.

Par ailleurs, les désolants spectacles mondains obligent le protagoniste à une retraite contemplative, son passe-temps favori. Tout s’expose à cet exercice. Ainsi, après sa théorie sur le sommeil, Proust analyse le processus du réveil, un thème récurrent dans l’œuvre. Ce qui l’intéresse, c’est moins l’état de veille que ce passage du sommeil à l’éveil, c’est-à-dire ces états intermédiaires entre l’inconscience et la conscience.

Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin, après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi et, quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais ; j’avais seulement dans sa simplicité première le sentiment de l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal ; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes ; mais alors le souvenir – non encore du lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et où j’aurais pu être – venait à moi comme un secours d’en haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul ; je passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi.(Du côté de chez Swann, 1913)


Au delà de l’anecdote, Proust s’intéresse aux spéculations sur la pensée en mouvement. Le texte proustien est rarement descriptif ou narratif, il se présente, souvent, comme discours analytique. Le narrateur ne décrit pas son réveil, ne le raconte non plus. Dans cette digression, il s’intéresse à la philosophie de ce moment de transition. On part d’un fait banal pour en faire l’objet d’une réflexion profonde interpellant de grandes questions : les notions d’espace, de temps, des sensations… Le narrateur s’attarde sur le rôle de la mémoire corporelle quant à la perception de l’espace et du temps.

La figure du cercle donne au sommeil une configuration de clôture qui traduit la suspension du réel dans ses manifestations spatio-temporelles. Inversement, le réveil rétablit le contact rompu et amène la « fusion » instinctive avec ces notions. C’est le retour au réel après la rupture. L’endormissement correspond à l’éviction du principe de raison, du monde de la logique puisque les notions de temps et d’espace se trouvent écartées. Le degré de rupture avec le réel est proportionnel à la nature du sommeil (posture, type, profondeur). Le point culminant crée un dépaysement total, à la source de cette impression d’étrangeté recueillie au réveil. Plus la posture est insolite, plus le contact est difficile à établir.

Au sentiment d’étrangeté s’ajoute une confusion identitaire : impossibilité de se situer sur le plan spatio-temporel, incapacité à se reconnaître. Que ce soit à l’égard du monde qui nous entoure ou à soi, le déphasage est total.

Marcel Proust retrace le parcours qui mènera le sujet à se rendre compte de son Ego et, par extension, de son être. Le sentiment de l’existence renvoie à un temps préhistorique. Si, d’un côté, l’homme des cavernes suggère un sentiment primaire de l’existence que renforce l’image parallèle du frémissement instinctif de l’animal, de l’autre, il interpelle le mythe de la caverne où, selon Platon, « toute connaissance est réminiscence ». L’image de nudité assimile ce sentiment instinctif à une nouvelle naissance, à une naissance originelle véhiculant une prise de conscience partielle, impossible à conceptualiser car s’inscrivant dans une période fort éloignée. D’ailleurs, les tropes choisis ne sont guère aléatoires : ils servent à évoquer une vie qui se rapproche de celle de l’animal, c’est-à-dire excluant la raison au profit de l’instinct.

La reconstitution du Moi ne se produit pas d’un seul coup, ne se fait pas de manière abrupte. Elle suit le chemin inversé d’un voyage dans le temps. Il s’agit de remonter le temps, du passé (celui de l’homme des cavernes) au présent, pour une reconquête progressive du je. Pour donner sens à la confusion et comme échappatoire au néant, il faut solliciter la Mémoire. Incontestablement, c’est le domaine proustien par excellence, avec ces deux variantes Volontaire et Involontaire. Une forme dérivée de cette dernière et qui reste des plus originales, est celle du corps.

Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Toujours est-il que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où j’étais, tout tournait autour de moi dans l’obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop engourdi pour remuer, cherchait, d’après la forme de sa fatigue, à repérer la position de ses membres pour en induire la direction du mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres où il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles, changeant de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en rapprochant les circonstances, lui, - mon corps, - se rappelait pour chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la pensée que j’avais en m’y endormant et que je retrouvais au réveil. Mon côté ankylosé, cherchant à deviner son orientation, s’imaginait, par exemple, allongé face au mur dans un grand lit à baldaquin, et aussitôt je me disais : « Tiens, j’ai fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire bonsoir », j’étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien des années ; et mon corps, le côté sur lequel je reposais, gardiens fidèles d’un passé que mon esprit n’aurait jamais dû oublier, me rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme d’urne, suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes grands-parents, en des jours lointains qu’en ce moment je me figurais actuels sans me les représenter exactement, et que je reverrais mieux tout à l’heure quand je serais tout à fait éveillé. (Du côté de chez Swann, 1913)


Le rapport du Moi au monde est motivé par le type de perception adopté : le mouvement du monde est lié à celui de l’esprit. C’est son activité qui fait bouger les choses. Autrement dit, l’immobilité des choses ne leur est pas intrinsèque ; c’est la pensée qui en décide. Après ce constat général qui véhicule une vérité vacillant entre le probable et une conviction encore boiteuse, le narrateur rapporte le processus du réveil. La première étape est celle du demi réveil qui exclue naturellement la lucidité parfaite. Indirectement, on fait appel à l’imagination dans le but de créer un dynamisme autour de soi. Dans cette perspective, il suffit d’imaginer autrement les choses, de les concevoir différemment. La confusion, conséquence de cette phase intermédiaire entre l’inconscient et le conscient, se traduit par la figure du tourbillon. L’agitation de l’image perçue s’explique par ce lieu -où on se trouve- qui renvoie, de manière amplifiée, à une infinité d’espaces dans des temporalités différentes. Le voyage dans le temps est sans destination déterminée.

Après la mobilisation de la pensée, se terminant sur un échec, intervient une prise de conscience corporelle consistant à se connaître physiquement afin de se situer ultérieurement dans l’espace. Le physique est le terrain de maintes remémorations : les membres, les gestes renvoient à des endroits précis, notamment les chambres occupées dans le passé ou projetées dans le futur. La mémoire n’est pas univoque ; elle est divisée ou multiple proportionnellement aux membres qui composent l’organisme. Elle est pluridimensionnelle : on ne cherche pas à se situer dans le présent, mais à faire revivre l’ensemble des chambres fréquentées auparavant. L’exploration des espaces s’effectue à travers un voyage temporel. À ce niveau, l’idée n’est pas encore claire, le foisonnement d’images, comme celle des ténèbres, en témoigne. Dans cette quête, s’établit une concurrence entre l’esprit et le corps. Mais, l’appréhension passe d’abord par ce dernier élément. Sa mémoire fait continuellement la liaison entre le passé et le présent. Dans cette étape de transition (le héros est à moitié éveillé), les frontières temporelles sont fragiles, floues et entremêlées. Egalement, les frontières matérielles ou spatiales ne sont plus de mise puisque tout est mouvant. À chaque sphère temporelle interpellée par le souvenir, correspond nécessairement un endroit imaginaire.

Le réveil est une épreuve pénible. Adoptant une logique inhabituelle,   il paraît comme un événement insolite : les obstacles (insistance sur la fatigue) se transforment en adjuvants. Le processus est compliqué : d’un constat d’engourdissement, on passe à l’analyse de la fatigue et finir par localiser ses membres. Pour pouvoir s’orienter dans l’espace, il faut l’identifier au préalable. Dans ce parcours, la précipitation n’a pas sa place ; la technique à adopter est celle du ralenti extrême afin de savourer chaque instant dans ses éléments infimes. Ce ralentissement délibéré laisse le narrateur disposer largement de son temps pour premièrement sentir les choses, les comprendre ensuite et prendre le recul nécessaire à cela.

L’être protéiforme, à l’aide du souvenir, traverse les périodes et les lieus. Chaque composant de l’ensemble des Moi correspond à un espace-temps défini. Par cette qualité, il s’assimile à une divinité renaissant éternellement comme un phénix : « Mon désir de ne pas être séparé de moi-même par la mort, de ressusciter après la mort… »1.

Si à l’évidence, l’écriture proustienne exprime un rapport « litigieux » entre l’être et le monde –litige à l’origine de l’exposition de soi car l’écriture est, communément, l’expression d’une insatisfaction, il faut reconnaître que le sujet proustien est d’abord en conflit avec lui-même. L’Autre est un autre Moi. Je est « la superposition de [ses] états successifs »2 ; il est plusieurs consciences à la fois. L’altérité, fort intime, est également solipsisme : « […] c’était [le monde] qui était enclos en moi… »3.

Ainsi, le Moi multiple est la seule réalité. La relation du sujet à ses doubles est motivée par la faculté de perception. Le regard véhicule l’étrangeté et le questionnement. Le cogito proustien serait : « je m’étonne, donc je suis ». La volonté ferme de tout connaître fait que les réponses ne sont jamais définitives, il faut sans cesse renouveler les questions, multiplier les hypothèses. Le credo du doute enchanté remplace celui de la certitude radicale. La mise à distance s’accompagne d’une volonté d’investigation ou d’éclaircissement afin d’apprivoiser ces étrangers co-locataires d’un même corps et faire la paix avec eux. Se réconcilier avec soi est tributaire d’une unité à rétablir.

Aussi, la connaissance de soi est inhérente à celle d’autrui qui, à son tour, n’échappe pas à la règle. Il est rarement identique puisque se profile, tout au long de l’œuvre, cette conviction presque obsessionnelle que la réalité –du moins visible- n’est qu’apparence illusoire :

C’est peut-être parce qu’étaient si divers les êtres que je contemplais en elle à cette époque que plus tard je pris l’habitude de devenir moi-même un personnage autre selon celle des Albertine à laquelle je pensais : un jaloux, un indifférent, un voluptueux, un mélancolique, un furieux, recréés, non seulement au hasard du souvenir qui renaissait, mais selon la force de la croyance interposée pour un même souvenir, par la façon différente dont je l’appréciais. 4

En plus de sa tonalité tragique, le drame du coucher, entre autres, est à lire dans son sens scénique, ne serait-ce que par la présence d’une parole sceptique. L’ironie est l’indice d’une dramatisation du sujet qu’atteste la traduction hyperbolique de cette difficulté, susmentionnée, à s’identifier et à se repérer, en plus du souvenir désigné exagérément comme un salut divin pour venir à bout de ce problème. Aussi, la traversée démesurée des siècles de civilisation s’apparente à une aventure fantastique à bord d’une machine à remonter le temps. Dans son cosmos privé et inventé de toutes pièces, le héros se produit flottant comme un astronaute libéré des lois de la gravitation. La « conquête de l’espace » emprunte le chemin de la fiction. Mais, théâtraliser n’exclue guère ici l’authenticité d’un état ou la sincérité de l'individu.

La visualisation de cet épisode, se déroulant dans le champ de la pensée, pourrait inspirer un jeu mimique puisque le langage est l’apanage d’une voix ultérieure. En effet, la gestuelle est favorisée par la décomposition du corps en ses éléments divers.

Après son renoncement à l’univers du théâtre et des mondanités, le protagoniste, dans son désoeuvrement voué à la méditation émerveillée, s’invente, en échange, un monde où il joue des rôles différents au gré de ses doutes permanents. L’égocentrisme se joint à une mise en scène du je dans un theatrum mundi dépourvu de transcendance car interne. La théâtralité du monde, inclus dans le Moi, est celle des apparences fausses. Le principe de métamorphose part de cette évidence que la vérité est toujours ailleurs. En se rappelant des situations passées ou en anticipant le récit, le héros envisage des scénarios, projette les répétitions d’un événement à venir. Les représentations du Moi trahissent un jeu de vérité adoptant, paradoxalement, la stratégie du mensonge. Ce terme est à concevoir non dans son sens éthique, mais comme mystère à élucider, énigme à résoudre.


De par ses apparitions variées, le sujet transmet une seule certitude, celle d’un être de dispersion, difficile à cerner, déroutant dans ses manifestations, presque imprévisible. Sa conscience de l’altérité est un fait irréfutable. Seulement, l’édification du je se réalise au fil des révélations successives que clôt la vocation littéraire.





1M. PROUST, La Fugitive, Paris, éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, T. 3, 1987, p. 517.

2Idem, p. 440.

3M. PROUST, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Paris, éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, T. 1, 1987, p. 753.

4Idem, p. 764.

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