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Le Valanvron, trois détours, Jean-Paul Comtesse

Editions Racines du Rhône, 2008

jeudi 19 mars 2009 par Alice Granger

Trois nouvelles de Jean-Paul Comtesse pour dire le Valanvron, comme une terre de détours avec retour. L’évasion, ce détour, ou bien l’amour, ramène toujours au seul monde au monde. « On revient toujours à ce que l’on est. », écrit Jean-Paul Comtesse. Le Valanvron, où ce n’est pas un village mais des maisons dispersées comme autant de solitudes – et cette solitude comme l’évasion par excellence – symbolise le lieu originaire, plus fort que l’amour, une sorte de lieu de sauvegarde de soi-même. Qui détrône, dans ces trois nouvelles, l’amour dans tout son romantisme.

La première nouvelle, « Aucun doute, Thomas », Thomas retrouve l’écrivain qu’il avait connu vingt ans plus tôt, et s’étonne qu’il soit devenu un fantôme. Ils échangent des silences. D’une certaine manière, ce silence est le Valanvron au sein duquel ils se retrouvent. Autrefois, le coléreux écrivain avait reproché à l’étudiant Thomas d’être si incrédule et le surnomma « Didy », du Didyme de l’Evangile, ce Thomas disciple de Jésus qui douta. Cordélia avait fait irruption dans le bureau de l’écrivain. En somme, elle incarnait le personnage féminin prenant un sens oedipien pour Thomas dans la situation triangulaire qui s’était formée entre elle, l’écrivain et l’étudiant. Elle suscitait le désir chez le jeune homme, mais c’était impossible puisque l’histoire d’amour s’avéra être entre l’écrivain et Cordélia. Premier temps : Thomas désire d’autant plus Cordélia qui a fait irruption qu’il semble ne rien y avoir entre elle et l’écrivain, il n’y a entre eux que des joutes intellectuelles vigoureuses. Deuxième temps : le jeune homme découvre que Cordélia, c’est l’écrivain qui en jouit, et qu’elle, c’est l’écrivain qu’elle désire. Fermeture de la chambre au nez du jeune homme, écriture de l’interdit de l’inceste. En rester là, ce serait cependant faire croire que l’amour est romantique, que la femme est le lieu, le giron, où va s’éterniser l’homme. Or, le troisième temps dit tout à fait autre chose, et c’est justement en quoi l’écrivain, comme le dit Cordélia, est un homme vivant, est un homme qui s’écarte de cette fin que serait l’amour romantique. Dans ce troisième temps, Cordélia réapparaît à l’étudiant, certes impossible, distante, mais avec un regard désirant sur son corps de garçon, justement au moment où il s’écarte, dans sa solitude, lorsqu’il n’est plus incrédule. Thomas, dans ce troisième temps, n’est plus incrédule à l’égard de la parole de l’écrivain : l’amour romantique n’est pas une fin. Le choix est celui de ce retour, après le détour, vers quelque chose de plus originaire, ce lieu de solitude symbolisé par le Valanvron. Vingt ans plus tard, Thomas apprend de l’écrivain que Cordélia est mariée, et qu’elle ne veut pas d’enfant. Nous entendons : cette femme a pris de la distance par rapport à un amalgame avec l’image de la mère aux yeux des hommes, c’est clair, en disant qu’elle ne veut pas d’enfant elle affirme que ce à quoi ils doivent croire, ces hommes, c’est qu’elle, une femme, ne sera jamais une mère, pour eux. D’où l’aspect de fantôme de l’écrivain, en regard de cet enfant qu’il ne peut espérer rester pour elle. Ce lieu, le Valanvron, symbolise la séparation entre la mère et une femme. L’écrivain, cet homme, « préfère » ce lieu impossible, le Valanvron : ainsi, il « castre » aussi la femme d’une toute-puissance, et l’amour ne sera plus romantique. Le jour de l’enterrement de l’écrivain, Cordélia, comme un éclair, vient jeter un bouquet de fleurs et disparaît derrière les cyprès.

La deuxième nouvelle, « Le sergent et le colonel », un colonel n’est pas de caractère facile, il a besoin de respecter ceux qu’il commande. Il se sent pris à la gorge par la vie militaire, où le système hiérarchique est un univers carcéral pour lui, car il n’arrive pas à authentifier son rôle. Un jour, la section commandée par le sous-lieutenant Dorval (il n’est pas encore colonel) se trouve au contact de l’ennemi, engagée près d’une passerelle sans nom près d’une rivière sans identité. Le feu partout. Certitude d’avoir fait le mauvais choix. Des flammes aveuglantes, puis le noir absolu, comme si le définitif avait surgi. Le sous-lieutenant se réveille blessé, dans les bras de son sergent Hermann. Plus tard, le sergent Hermann devient colonel, et il a la réputation d’un supérieur dont l’éthique et la rigueur sont des forces invincibles. Et ses liaisons successives sont… des échecs successifs : au niveau de la passerelle… le définitif, on pourrait dire ce que la première nouvelle a déjà dit, les femmes ne sont pas des mères, le mauvais choix oriente vers ce qui reste de la mère, et qui est symbolisé par un lieu plutôt qu’une femme, par Valanvron. Solitude. Vérité qui s’est transmise au sergent devenu colonel, comme de l’écrivain à Thomas. Les chemins de la solitude. Une lettre de l’épouse d’Hermann au colonel Dorval, plus tard, dit que son mari a été très fier de recevoir des nouvelles de son ancien sous-lieutenant. Comme si l’essentiel était pour lui la transmission de cette vérité sur le caractère sacré de cette solitude ? L’ancien sous-lieutenant va rendre visite au couple dans leur maison au milieu des vignes. Le colonel Hermann a toujours son regard d’acier qu’il avait sur la passerelle mais il a incroyablement vieilli. Son épouse a exigé sa part d’héritage des biens familiaux et gère ses affaires, indépendante en sa solitude. Allure de patriarche du colonel Hermann, il sert les vins à table, découpe le gigot. Son épouse est sensible à la voix chaleureuse de Dorval. La présence de l’épouse, évidemment, change tout par rapport à la situation d’autrefois, près de la passerelle. Cette femme est volontaire et indépendante… Le statut d’une femme y est transformée, après le « mauvais choix » de la passerelle : cela se voit à son indépendance. Correspondance secrète pendant deux ans entre le colonel Dorval et Alice l’épouse du colonel Hermann. Là aussi, la situation triangulaire… « Comme le jour de la passerelle, un coup de foudre sous le regard d’Hermann. » Leurs amours, enfin. Flammes près de la passerelle… Alice se détache de ces flammes libre, femme affranchie. Liaison, tandis que le mari Hermann est solitaire de son côté, comme laissant se faire l’écriture de la perte originaire par quelque chose de l’amour incestueux. La liaison est d’autant plus vive qu’elle inscrit la dépossession entre mari et femme. Alice, cette femme, s’incarne dans cet écart de flammes qu’elle s’autorise. Un beau jour, comme une comète qui disparaît en plein ciel étoilé, Alice meurt d’une crise cardiaque. Au colonel Dorval aussi elle est arrachée. Hermann savait qu’elle serait enlevée aussi à Dorval ! Bien sûr, c’est pourquoi il laissait faire…

La troisième nouvelle, « Vive la gare de Perpignan » conclut ce recueil. C’est le dernier détour, c’est le retour. Andreï va prendre le train fantôme Paris-Barcelone, parmi la foule des voyageurs sans retour. Il pense aux dernières vacances avec sa sœur Lucia, elle les précédait sur sa moto, lui et Aurélie, il la voyait de dos, reins cambrés serrant la machine entre ses cuisses. Il réglait la vitesse de leur Suzuki sur la vitesse de sa sœur devant, il sentait Aurélie se coller à son dos. Plus tard sur la plage, sa sœur lui confiait qu’elle était libre d’aimer qui elle voulait, donc elle l’aimait lui. Sur la base de cet amour incestueux, de cet amour impossible, de cet amour tranché, il alla rejoindre un peu plus loin Aurélie. Quelques jours plus tard, Lucia annonça qu’elle ne rentrait pas à Paris avec eux, mais qu’elle allait à Barcelone et dirait bonjour à son père en passant. Aurélie, ne cherchant pas à la retenir, était triste à pleurer. Elle aussi, par cet écartement qu’elle pressentait définitif, devait faire le deuil d’une image d’elle-même, renvoyée par le frère amoureux de sa sœur, très fusionnelle avec cette sœur mère de l’identité. Aurélie est plus amoureuse de Lucia que d’Andreï… Lucia avait enfourché sa moto dans un éclat de rire pour un voyage sans retour. Elle disparut dans un accident, fauchée par un automobiliste. Andreï prend le train pour Barcelone, la ville de Salvator Dali qui s’était écrié « Vive la gare de Perpignan », un révolver dans la poche, pour abattre l’automobiliste. Le paysage défile, le passager du train en est fatigué. Le compartiment est une cellule. Il sent en lui s’élever le désir de s’évader. Alors, lui revient à la mémoire le désir de Lucia de s’évader, elle-aussi. L’accident mortel comme l’évasion. Comme s’écarter définitivement de l’amour incestueux, comme la séparation elle-même, pour atteindre la solitude ? Le train s’arrête en gare de Perpignan . Andreï descend du wagon, pour savoir la raison de cet arrêt prolongé. Le train démarre sans lui, le laisse sur le quai. Il prend une chambre. Dans un cauchemar, il tire sur un fantôme, mais ce fantôme reste debout. Le lendemain matin, il jette le revolver dans une bouche d’égout, prend le train pour Paris et retrouver Aurélie.

Comme au Valanvron, le jour se lève sur un jour nouveau, dans le deuil d’un amour originaire d’essence incestueuse c’est tous les jours pareil. La magie opère car tout est commencement dans cette sortie définitive de la matrice incestueuse… La vie simple et tranquille… Trois nouvelles de Jean-Paul Comtesse qui immortalise le Valanvron comme le lieu symbolique, lieu du deuil originaire qui ouvre sur la vie du dehors infini.

Alice Granger Guitard



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