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Le Guépard, Giuseppe Tomasi di LAMPEDUSA

Editions du Seuil

vendredi 10 avril 2009 par Alice Granger

C’est l’unification de l’Italie en train de se faire, cette année 1860 ( le roi du Piémont Victor-Emmanuel II et son ministre Cavour se tournent vers la France pour qu’elle les aide à faire l’unité de l’Italie, et en remerciement seront donnés à la France la Savoie et le comté de Nice, Garibaldi conduisant les troupes pour chasser les Bourbons de Sicile et de Naples), qui donne son sens à l’histoire que raconte ce roman : une sorte de tremblement de terre politique est en train de tout détruire, nous assistons à la disparition d’une famille aristocratique de Sicile, avec sa figure emblématique le Prince Salina, ce don Fabrice qui se laisse aller de manière indolente à son agonie en faisant un avec l’immobilisme légendaire de la Sicile, tandis que son neveux Tancrède, que le Prince voit comme un fils idéal, en suivant Garibaldi saute joyeusement dans la nouvelle histoire inaugurée par l’unification, afin que « si nous voulons que tout continue, il faut d’abord que tout change ». Le neveu Tancrède, aristocrate ruiné, rétablira sa fortune en épousant une riche et belle roturière, Angélique, dont il s’est romantiquement épris sans doute parce que de toute sa personne elle incarne la richesse retrouvée avec l’unité faite, alors tout continue parce que tout a changé, dans le sillage d’hommes comme le père d’Angélique, qui possèdent cette intelligence qu’il faut pour s’enrichir, devenir les nouveaux riches par-delà leurs mauvaises manières de roturiers qui choquent les aristocrates siciliens.

Il y a donc dans l’air du temps cette volonté irrémédiable de faire l’unité de l’Italie, et c’est comme une très puissante lame de fond qui ne laisse aucun espoir à cette aristocratie de Naples et de Sicile décrites dans le roman de survivre dans le même faste : Lampedusa sait admirablement trouver les expressions pour dire l’agonie, le crépuscule, la destruction en acte d’une manière de vivre sur les terres immobiles de Sicile. Le Prince se laisse aller à ce processus de mort annoncée avec une certaine jouissance crépusculaire. Mais tout ceci a un sens de transmission inter-générationnelle : le personnage de don Fabrice Prince Salina prend tout son relief d’aristocrate anachronique parce qu’il y a son neveu Tancrède, certes aristocrate ruiné, mais si tourné vers la vie qu’il devient garibaldien pour mieux s’assurer de rester aristocrate. C’est-à-dire que par-delà l’unification de l’Italie réalisée à un niveau politique national, qui incarne la progression inéluctable de la perte du passé avec toute son indolente immobilité fastueuse, ce qui se joue est aussi un parricide. Le Prince se laisse tuer symboliquement par son neveu Tancrède, qui le fascine par sa vitalité. Et, sur un plan plus général encore, ne s’agit-il pas, par le nivellement et la démocratisation inéluctable des niveaux de vie qui s’avéreront de nos jours se faire de manière planétaire en unifiant par l’uniformisation des besoins créés de toutes pièces par la « monarchie » des images s’imposant par la télé et Internet dans chaque vie, d’un renversement de l’ancienne génération par la nouvelle génération faisant table rase des valeurs du passé ? Mais avec toujours cette idée au centre du roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, prononcée par Tancrède, selon laquelle pour que tout continue il faut d’abord tout changer, c’est-à-dire tout détruire, c’est-à-dire commencer par accomplir le parricide symbolique pour retrouver ensuite les valeurs du passé transmises, héritées, dans une vie nouvelle s’inventant.

La question de la ruine est en effet très importante dans le roman. Bien mise en valeur. C’est-à-dire que se pose la question des revenus de la famille aristocratique ancienne, pour entretenir un train de vie conforme à son rang, pour réparer les palais, pour s’occuper des terres. On dirait que, comme dans la famille aristocratique du Prince Salina, les revenus commencent à manquer comme s’il y avait une lente et maligne perte d’énergie de la part des serviteurs fidèles, un désinvestissement insidieux, un dévouement qui se distend. On dirait des enveloppes matricielles menaçant déjà de se désagréger, de se décoller, même si la vie semble continuer comme avant. La mort est annoncée, le processus d’apoptose a commencé son compte à rebours, l’unification de l’Italie qui a commencé ses attaques à Naples et en Sicile sonne l’heure de la destruction d’un style de vie qu’on pourrait qualifier de fœtal sur les terres indolentes et immobiles de Sicile. Tancrède le neveux incarne l’aristocrate né, déraciné du lieu riche matriciel, le passé fœtal est ruiné, la vie est garibaldienne pour retrouver autrement les richesses.

Pour assurer cet état immobile aristocratique, avec du patrimoine dont jouir, et des hommes au service du fonctionnement de cette jouissance, l’idée de Lampedusa ( et l’idée à la base de l’unification non seulement de l’Italie mais plus tard se réalisant dans l’uniformisation planétaire des humains par leur traitement de masse en particulier en maîtrisant et créant leurs besoins) est de tout changer pour que tout continue, en unifiant. C’est-à-dire d’offrir à chaque humain ce dont, autrefois, jouissaient seulement les aristocrates. Transmission des images, on pourrait dire, d’une vie désirable dont ne jouissaient que des privilégiés, désormais emportés par le compte à rebours de leur agonie, afin qu’elles mettent en acte de manière très perverse leur hégémonie, créant littéralement de nouveaux besoins très très dictatoriaux, en semblant pourtant vouloir faire justice et que chaque humain ait droit à la jouissance. Ainsi, le tour de passe-passe est joué : c’est la masse des humains, ou bien le peuple d’une nation unifiée (mais non sans l’impression que cette unité n’est jamais vraiment faite, tellement reste la résistance à mettre, en quelque sorte, tout le monde dans le même traitement), qui par leur désir de jouissance, vont littéralement entretenir le patrimoine qui, autrefois, se représentait par le patrimoine aristocratique. Le peuple, tenu en mains par la promesse de jouir eux aussi de ce patrimoine enfin partagé, dans l’unification, va avoir intérêt à en assurer, par son énergie, la matérialisation : par une voie infiniment détournée et perverse, de nouveaux aristocrates vont pouvoir tranquillement reprendre possession de leurs biens, patrimoines, serviteurs, ces nouveaux très riches. La société de consommation et son peuple de masse addict sont des serviteurs pour les nouveaux riches en place des anciens aristocrates infiniment plus fidèlement attachés… La phrase de Tancrède est toujours d’actualité, réalisée : tout a en effet changé pour que tout continue, et que la dénégation de la disparition du temps matriciel triomphe. Le superbe roman de Lampedusa a une signification politique encore extrêmement pertinente pour notre monde globalisé et ses très riches à l’abri… Il faut le lire et le relire à partir de cette unification qu’est l’uniformisation à grande échelle de la vie des humains littéralement téléguidés dans tous leurs désirs et besoins, si bien que leur consommation elle-même est ce qui assure la richesse dont ont besoin les nouveaux « aristocrates » pour l’entretien du cadre fastueux de leurs vies indolentes immobiles comme sur les terres siciliennes du Prince Salina. Le processus parricide suit alors la pente de l’addiction perversement maîtrisée. Occultant tout son aspect infanticide… On pourrait dire que le blason du « Guépard dansant » inventé par Lampedusa symbolise, contre toute agonie d’une manière de vivre aristocratique sur des terres matricielles éternelles, le triomphe de l’aristocrate qui a réussi, en fait, à faire continuer ses privilèges, ce que nos très riches confirment…

Alors, une lecture actuelle de ce chef-d’œuvre classique pourrait regarder d’un autre œil cette description soignée d’un processus agonique : la profusion même des détails crépusculaires de la mort annoncée mettrait la puce à l’oreille. On devrait croire que la disparition d’un mode de vie des privilégiés aristocrates est définitive ! Or, est-ce si vrai ? Le roman veut faire croire que le parricide est réalisé, que les roturiers ont pu se partager les biens arrachés. Mais…

Voici les détails du processus d’apoptose s’écrivant dans la lente agonie : le jardin des Salina a un aspect claustral, sépulcral, c’est un jardin pour aveugles (dans le ventre, la vision n’existe pas encore), les plantes ont dégénéré. A Naples, où le Prince Salina a une audience avec le roi Bourbon, la monarchie est de plus en plus impuissante et le Prince se sent inutile auprès du monarque. La monarchie porte déjà le signe de la mort. Chez le Prince, le faste est ébréché, les services d’assiettes dépareillés, la nappe est reprisée. La villa de Tancrède est en ruines. Sur les pentes, au crépuscule, les troupes rebelles de Garibaldi font luire leurs lumières. Palerme a un aspect funèbre. Stella, l’épouse du Prince, qu’il a épousée à 20 ans, dont il était amoureux, est désormais une épouse tyrannique et pudibonde. Le Prince a ses habitudes au bordel. Tandis que l’administration fantomatique du Roi lui tient lieu de morphine, le Prince se passionne pour l’astronomie, il contemple les étoiles, les comètes, comme si cette queue de comète valait le coup de s’y accrocher… Soins palliatifs ? Ou vision à très longue distance dans le temps ? Les petits libéraux campagnards sont en train de s’enrichir, et les revenus du Prince ne rentrent plus aussi bien. On est au pays des accommodements, une sorte d’étrange tolérance, de laissez-faire… Comme une façon de pérenniser la place, en fait, en semblant se laisser prendre cette place privilégiée… Une insensible substitution de classe… Mais en fin de compte, pour que tout continue… Idée géniale que c’est le peuple, si on lui donne l’illusion que lui aussi a sa part du gâteau, qui va assurer la continuité… Le père Jésuite a, lui, peur de perdre les biens de l’Eglise…

En route pour les terres de campagne de « Donnafugata » : très significatif nom, Donnafugata : Dame enfuie… Une beauté qui s’est échappée… Une perte… Les arbres qui apparaissent après le décor chauffé à blanc, les villages hébétés par la chaleur que les voyageurs ont traversés, offrent une satisfaction pleine de lassitude. Attente vaine de la pluie. Juste avant l’oasis des terres de Salina, se fait sentir la sinistre dureté du paysage. Aux abords des terres plus douces, la Princesse s’endort, le Prince est heureux. Tancrède est promu capitaine sur le champ de bataille, il est en intimité avec les vainqueurs. A Donnafugata, Tancrède amène, pour une soirée qui sera idyllique, deux Piémontais. Le lendemain, au village, le Prince est accueilli par les paysans comme d’habitude, mais… avec l’écharpe tricolore toute nouvelle… Tout va bien, mieux qu’avant peut-être… Même si le village de Donnafugata semble inchangé depuis 50 ans, et que les paysans ont toujours de l’affection pour leur tolérant suzerain. Dans la cathédrale, le Prince apparaît comme un lion repu et paisible, la Princesse à son bras, comme dans la certitude, par-delà la disparition apparente en marche, d’une éternisation dont la matérialisation reste invisible derrière le rideau de fumée de l’unification, c’est son sens inné de l’adaptation, son art des nuances, qui lui ont fait percevoir la vraie continuité dans un changement renversant. Alors, le Prince peut laisser voir le déclin de son prestige. L’intendant lui raconte les nouvelles du village, c’est-à-dire la rapide ascension d’un roturier, Sedara, et sa ravissante fille Angélique, qui se pavane depuis son retour d’un collège de Florence : et oui, le nouveau riche peut lui aussi donner à sa fille une éducation d’aristocrate, et celle-ci prendra sa revanche par rapport à une mère non montrable… Le Prince est très curieux de voir cette « bergère endimanchée »… Elle va le séduire. D’un côté, une « Donnafugata », à l’image de la Princesse Stella superbe à 20 ans et devenue si tyrannique, et de l’autre avec l’unification, les nouveaux riches, cette jeune fille apprenant très vite le raffinement, les bonnes manières, concentrant sur elle tous les regards, en un monde incarnant par sa personne tout le pouvoir séducteur d’un nouveau « régime », où les roturiers peuvent aussi avoir leur part du gâteau. Angélique symbolise le pouvoir séducteur de la nouvelle vie, elle est la preuve que, avec intelligence, les roturiers aussi peuvent intérioriser les signes culturels, patrimoniaux, les bonnes manières du milieu aristocratique. C’est par Angélique, une nouvelle sorte de femme, en un sens parfaitement produite par l’éducation raffinée, sortie du giron de Florence où son père roturier eut les moyens de la mettre, que Tancrède l’aristocrate ruiné redevient aristocrate riche… A la soirée organisée par le Prince Salina, le père d’Angélique arrive en habit, donc triomphant, tandis que Salina a choisi de rester en costume d’après-midi, comme pour écrire son renversement consentant apparent. D’ailleurs, le Prince voit tout de suite que l’habit du père d’Angélique n’est pas d’un bon drap ni d’une belle coupe… Ce détail, comme chaque détail de Lampedusa, en dit long sur le personnage qui est en vérité en train de pérenniser son hégémonie identificatoire en semblant se laisser renverser, en s’offrant à l’identification : personne n’arrive à l’égaler, question raffinement. Angélique, belle à couper le souffle, venge en quelque sorte son père vulgaire jusque dans son habit… Un coup d’un côté, un coup de l’autre… Une atmosphère sensuelle envahit la maison. Et oui… la torpeur envoûtante du confort, du raffinement aristocrate partagé. Mais Concetta, fille du Prince, amoureuse de son cousin Tancrède, est la seule à souffrir, l’amour consanguin n’a aucune chance devant Angélique triomphante et… si riche, Concetta se venge en débusquant les détails vulgaires qui restent chez Angélique…

La lumière était autoritaire, mais laissait vivre les couleurs… Et oui… Ce commencement d’un diktat, lame de fond amenant l’unification… On a tous une part du gâteau… Le Prince est prisonnier de la situation évoluant rapidement. En vérité, il jouit de l’immémorial silence de la Sicile pastorale. Quant à Tancrède, il est en pleine période romantique par son amour pour Angélique, tandis qu’en Italie naît dans une stupéfiante accélération de l’histoire le nivellement des classes sociales. Parti à la chasse, le Prince contemple du haut de la montagne la campagne aride à l’infini, désolée et irrationnelle. Détails fournis par l’auteur Lampedusa pour signifier qu’en vérité c’est le désir accordé aux roturiers d’avoir par l’unification part au gâteau qui redonne vie, matière, couleurs, richesses, à un décor désolé, appauvri à l’extrême comme en fin de gestation matricielle, donc il se passe une sorte de prolongation artificielle d’un état d’indolence fœtale qui devrait avoir connu sa fin… Blottie sur elle-même, Donnafugata se cache dans un pli anonyme du terrain. Quelle significative image ! Mais, par le vent léger, se répand partout une odeur de fiente et de charognes… La chaleur méridionale endort les hommes, mais rien ne peut interrompre l’ardeur des fourmis… ou bien l’ardeur du peuple mis en train par le traitement de masse… Voici que les fourmis brûlent de s’emparer des débris moisis… Que d’ironie ! En marche pour l’avenir prospère… ! Sur des bases si fragiles, sur ces terres de Sicile, un échafaudage complexe ! Une méchante fée est certainement présente… Pour prolonger la paresseuse logique gestationnelle, avec les petits dedans ? Le vampire père d’Angélique fait comme si le Prince n’avait jamais existé. Vampire : eh oui, avidité pour le sang ombilical et placentaire, et sensation dans cette logique-là que le Prince n’a jamais existé, c’est-à-dire qu’il n’est jamais né, il est resté lui-même relié au flux sanguin nourrissant, symbolisé par l’énergie active des serviteurs de l’aristocratie. Bien sûr, avec les nouveaux riches, les rapports entre les maîtres et les serviteurs se sont précipités, ils n’ont plus cet aspect paternaliste d’avant, avec de justes récompenses du dévouement.

Don Calogero, père d’Angélique, n’a pas comme don Fabrice la capacité innée d’adapter ses vêtements aux circonstances, c’est un chacal mal rasé mais aux yeux brillants d’intelligence. C’est le côté chacal qui compte, l’animal qui flaire le cadavre dont se nourrir, à imiter, et qui a besoin en quelque sorte de maintenir visible les deux pôles, d’un côté l’aristocrate, de l’autre le roturier, et entre, l’incorporation symbolique possible, une sorte d’amour anthropophage… Le roturier se laisse dans une jouissance masochiste fouetter par le prestige immense de l’aristocrate qui le domine totalement, mais pour mieux laisser en lui grossir monstrueusement le désir de le dévorer, de se l’incorporer, pour devenir lui, inversant la jouissance masochiste en jouissance sadique, par voie d’identification : je deviens lui. Le Prince, peu à peu, sent monter en lui de l’admiration pour don Calogero père d’Angélique : le rapport s’inverse, le dominant est dominé, la jouissance passive s’empare du Prince, le roturier nouveau riche lui fait quelque chose ! Son intelligence est époustouflante ! Le neveu Tancrède, devenant gendre de don Calogero, apprend de lui le sens des affaires, tout en gardant un charme aristocratique que son beau-père n’a pas. Tout est, dans ce magnifique roman, dans la hiérarchie toujours active des relations. Dominant, dominé. Un pôle reste dominant. On dirait que c’est une condition sine qua none pour que tout continue…

Le couple Tancrède/Angélique incarne le centre moteur d’une excitation contagieuse, romantique… Voici une femme, qui n’est plus que la Belle, alors que sa mère est à la fois la Belle et la Bête, qui a des moyens à redonner à un homme lui-même ruiné. Elle inaugure un temps où c’est une femme qui en a, grâce à son père le nouveau riche, qu’elle peut offrir comme modèle, comme tuteur, à son mari. Elle est fille pourvue d’un père qui en a. Son mari aristocrate ruiné… n’en a pas tout en ayant la nébuleuse aristocrate, grâce à son père c’est elle la fille qui en a (comme une mère est affublée de toute puissance aux yeux du petit enfant fantasmant de rester dans son giron plein d’aristocratie indolente) tout en étant en puissance blessée d’être née privée d’aristocratie… Castration, réparation, aristocratie qui reste comme l’hégémonie d’un état matriciel comme seule référence, comme le pôle dominant… Matérialisme naissant, dont le la est dicté par une référence anachronique, par une dénégation fondamentale du bouleversement sans remède de la naissance, cette perte. Le préfet invité par le Prince Salina subit évidemment avec timidité les fastes de cette maison aristocratique, toutes ces pièces à l’ameublement raffiné, ces richesses qui en mettent plein la vue. Torture de l’homme modeste dans un milieu supérieur, inscription d’une jouissance masochiste qu’il se laisse subir. Le nom du Prince, dans l’évolution de la situation politique, reste bien évidemment illustre ! Lampedusa nous parle d’une particularité de la Sicile : depuis toujours elle a été envahie, elle a donc toujours adhéré à des religions et des gouvernements différents, mais sans jamais participer. L’aristocrate Salina, qui reste le modèle par excellence au cœur de ce changement radical de l’unification, c’est pareil. Il reste à sa place, parce que ce qu’il incarne comme valeurs est fonctionnel pour le désir de jouissance de ceux qui, traités alors en masse, fêtent le partage enfin possible du gâteau… Chez les Siciliens, aucune civilisation n’a germée, écrit Lampedusa. Elles sont toutes venues d’ailleurs. Mais attirées par quoi ? Colonisée, la Sicile ? Ou bien anachronie immobile colonisante ? Nous sommes las et vides, pourtant, dit l’auteur. Comme pour énoncer une vérité toujours repoussée : la matrice est en vérité vide ! Pourquoi faire croire qu’elle est, toujours, réintégrable ? Pourquoi revenir, encore et encore, la coloniser, aujourd’hui de manière massive ? Voilà : peut-être est-ce ce sommeil qui attire ? Les Siciliens dorment, leurs manifestations sont oniriques. Volupté immobile. Paresse du voyage vers avant. Paysages qui ignorent le juste milieu entre la mollesse lascive et la sécheresse infernale. Le Prince, qui reste à sa place, sans illusions de vrai changement, feignant de dire qu’il faut des jeunes, et lui qui se retire, incarne le désir généralisé et pourtant occulte de cette paresse, de cette torpeur tapie dans tant d’activités développées par les nouveaux riches atteints par la voracité qui les habite. La volonté des Siciliens qui ne voudront jamais s’améliorer s’étend à la masse humaine qui ne voudra jamais quitter l’abri originaire. La Sicile planétaire a choisi de dormir. Ceci au cœur de ce magnifique et magistral roman si actuel ! Dans l’œil sicilien brille le sentiment de supériorité, peut-être ce savoir que le désir de dormir, de rester dans le giron originel, de ne pas naître, est si général ? Cet aveuglement. Ces yeux qui refusent de s’ouvrir sur les couleurs et la lumière du dehors, comme à la naissance. Qui privilégient la sensation indolente gardant les corps, les enveloppant. Une hégémonie de cela. Nous fûmes, dit le Prince, des Guépards, des Lions, ceux qui nous succéderont seront des Chacals, des Hyènes, des Brebis, mais ils continueront à nous considérer comme le sel de la terre… Quel extraordinaire résumé de notre temps ! Tout a changé pour que tout continue ! Cette aristocratie matricielle reste la référence maligne, dominante, maîtrisant l’avidité ayant colonisé la masse humaine, le temps de s’en sevrer, d’en sortir, de laisser le placenta se décomposer, n’est pas encore arrivé. A l’oreille du père Pirrone, Jésuite, beaucoup de secrets arrivent. L’Etat italien est en train de se former, athée et rapace. Le Prince dit qu’en vérité, il n’y a pas eu vraiment de révolution, que tout continue comme avant. Le jeune couple romantique qui danse est un spectacle pathétique. Ce sont de candides acteurs auxquels un metteur en scène occulte fait jouer les rôles de Romeo et Juliette ? Ils ne sont pas très bons… Le Prince est fatigué de tout cela, mais se ragaillardise en dansant avec Angélique, qui, sorte de nouvelle femme, a le pouvoir de réanimer, ou bien est palliative.

Le Prince meurt. Son petit-fils est si vivant ! Mais il partage avec ses camarades de classe, comme les gosses d’aujourd’hui littéralement circonvenus d’attentions, de jeux éducatifs et d’éveil, de recettes pour leur bien, dans sa mémoire des images banales, de masse, les goûters, etc. …, ensuite viendra un mariage d’argent… Garibaldi a triomphé, le petit-fils se souvient de son grand-père non pas comme d’un aristocrate d’un autre temps mais comme d’un homme âgé et coléreux. Juste un grand-père, et non pas un homme, non pas un quelqu’un… Parricide réalisé. A lui la vie… Et le quelconque.

La dernière scène du roman raconte la visite de Monseigneur le Vicaire chez les filles âgées du Prince, pour vérifier l’authenticité des reliques religieuses, dans la chapelle. Evidemment, le verdict est qu’il y en a très peu d’authentiques… Piteuse position des Salina par rapport aux autorités ecclésiastiques… Pour mieux marquer que le pôle dominant a changé de côté, sans doute. Quant à la Princesse Angélique, devenue veuve et âgée, elle a évidemment gardé sa beauté, et son fils Fabrice, petit-fils du Prince, rend hommage… à Garibaldi, scellant l’union de l’ancienne et de la nouvelle Sicile. Concetta, vieille fille qui apprend à quel point Tancrède l’avait aimée, se replie sur la jouissance masochiste de son incurable douleur. Et elle fait jeter les restes empaillés du vieux chien. Place au temps nouveau.

Un roman qui est infiniment plus qu’une histoire liée à l’unification de l’Italie. A lire comme l’histoire plus planétaire de l’unification des désirs humains, responsable d’une sorte de paresse à l’image de la torpeur sicilienne d’êtres qui veulent éternellement dormir dans l’abri originaire en déniant que cette matrice un jour reste vide et détruite.

Alice Granger Guitard

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