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Pèlerinages, André Blanchard

Editions le dilettante, 2009

mardi 14 avril 2009 par Alice Granger

« Est-ce déjà du pèlerinage, de nous rendre chaque jour là où nous reprenons le collier, fût-il bijou ? » Première phrase du livre d’André Blanchard, qui chaque matin, tel le prêtre à son autel, retourne à sa table d’écrivain, avec tout le rituel, la maniaquerie, tel papier, crayon, chat, encre, théière ou cafetière. Tout doit être nickel, chaque chose à sa place pour accueillir la phrase, et l’inspiration qui descend en lui. Au sein de cet intérieur qui ne change pas, le pèlerinage vers les lieux du passé va pouvoir mesurer ce qui a tellement changé avec le temps, même si le clocher de l’église est toujours à sa place. Le pèlerinage est aussi l’alibi pour écrire la transformation radicale de la société, les héritiers n’ayant pas respecté l’héritage, ne l’ayant pas laissé tel quel, ceci sous la pression d’un temps nouveau, plus fort que le respect des anciens. Les lieux anciens, sous la plume d’André Blanchard, ne sont plus les mêmes. Même les locaux de l’éditeur le Dilettante ne sont plus les mêmes, depuis Gavalda… Infiniment plus luxueux…

Style parfait, pour décrire. Le clocher du village semble avoir résisté à travers les siècles aux boulets, aux bombes, le voici toujours là, droit dans le ciel, comme si rien n’avait changé. Mais, petit à petit, au cours du temps, les maisons ont changé de mains, sont devenues méconnaissables, métamorphosées en « chaumières de la classe moyenne, et européennes ». « Les vieillards qui y vivaient sur eux-mêmes et de trois fois rien auront été évacués vers les maisons de retraite… » On devine par là que les héritiers n’ont pas tenu au berceau, au lieu, ils ont préféré l’argent de la vente à des étrangers habités du désir d’un retour à la nature, et avec cet argent s’ouvrir une autre vie. La métamorphose du village natal vaut, on dirait, saccage du giron confortablement métamorphosé. Et, à cause de ces acheteurs européens portés par la mode du retour à la nature, ils ont les moyens, ces héritiers non gardés prisonniers de leur passé, d’échanger ceci contre cela, de se transférer ailleurs. Les nouveaux propriétaires ont les moyens de retaper la moindre vieille pierre. Donc de faire apparaître ce giron comme jamais il ne fut. Et les vieux dans leurs maisons de retraite, avant le cimetière. Avec eux, leurs paroles.

Barrès voulait sauver les églises, pour « laisser aux facultés émotives le temple silencieux où elles s’apaisent depuis des siècles. » Désormais, elles menacent de ruine, et si leur intérieur contient encore du précieux à dévaliser, elles sont fermées. A la lecture d’André Blanchard, ce qui me frappe, c’est l’avidité en acte, la prédation, la précipitation folle pour s’emparer de l’héritage afin d’avoir les moyens pour une vie ailleurs. Saccage des girons de la vie d’avant comme s’ils ne valaient rien, inconfortables. « … tout ce répertoire qu’on eût cru au programme une fois pour toutes, voici que c’était défunt, voici que l’Eglise devait en porter le deuil… » Oui, le texte, entre les lignes, pose la question : qu’est-ce qui, ailleurs, en ces temps nouveaux, est si fort, si séducteur, qu’ici l’éternité est défunte ? Même faire ses Pâques se perd… Heureusement, la patronne du restaurant local, avec son parler si bien rendu par l’auteur, semble encore retenir le rythme ancien, son charme, le temps de vivre, son lapin à prendre le temps de savourer, ses récits du passé reviennent, mais nous imaginons que cet anachronisme matérialisé est très fonctionnel par rapport aux nouveaux habitants venus d’ailleurs, épris du retour à la nature : ne ferait-elle pas son beurre, même s’il n’y a plus le monde d’avant ? « Quand on met les pieds sous la table, tout mon repas es tprêt ,j’me suis avancée, ça mijote des fois depuis l’aube, j’me couche avec les poules j’me lève avec les coqs, j’suis jamais à la bourre… comme ça je peux venir discuter… »

Il n’y a, désormais, plus de trou perdu, constate André Blanchard. Uniformisation planétaire oblige… Avec la mondialisation, le rôle terriblement encadreur des images, finalement tout le monde vit pareil, s’aligne en se croyant libre, et est endormi dans son illusion d’avoir le confort, égalitaire, auquel il a droit, et pendant ce temps les calculs… Les villages, c’est de la ville en miniature. Télé, parabole, voiture, Internet, supermarché, le monde vient à eux. L’addiction est parfaitement gérée… De nouveaux retraités ont débarqués, beaucoup plus jeunes que ceux d’autrefois qui s’escrimaient jusqu’à point d’âge. Les nouveaux ont une retraite aussi longue que leur vie active… Revenus sur « leurs » terres, berceau sera tombeau. A croire que, dans leur désir, ils n’en sont jamais sortis, de ce giron. Retraités de la cinquantaine avec brioche, n’ayant qu’une idée fixe , l’abri, du progrès qui ne se foule pas, des fœtus revenus pour l’éternité dans la poche. La patronne du restaurant évoque autrefois, le temps avait moins d’importance, les gens prenaient leur temps, et le vélo, eux, aujourd’hui, à quarante ans y sont déjà gras… Installés, oui, obsédés du giron…

Les touristes, ils sont les seuls à tenir à leurs images d’Epinal, aux détails authentiques dans les villages, le paysan plus du tout, ce sont des fermiers à l’américaine, qui voient tout en grand, hectares et bétail ne sont plus que des chiffres à donner le tournis. Et oui, les chiffres, l’avidité emballée, le rendement, le calcul, et eux « lancés qu’ils sont à toute berzingue sur des tracteurs si mahous que ça vous coupe la chique. » La cabine de ces tracteurs est insonorisée, équipée de hi-fi, le nouveau paysan peut tranquillement écouter de la grande musique, Wagner, France Musique, il n’y a plus de ploucs, le paysan n’est jamais sorti de son trou mais il connaît le globe comme sa poche, le monde vient à lui, le gave d’images, et lui est sédentaire, calculateur, à l’abri comme jamais. Peu importe que l’agriculture intensive, avec ses pesticides, empoisonne, puisque ça rapporte et met tellement à l’abri ! Ah ! l’abri, la poche utérine !

La patronne du restaurant, elle dit que le progrès, il faut suivre. La libération des femmes, elle n’est pas contre. On la sent séduite, même si elle incarne une fenêtre anachronique, juste par son récit du passé pour faire voir encore le changement radical. C’est un personnage campé par l’auteur, avec une belle restitution de son langage, exprès pour voir par ses paroles dans le passé. Les problèmes des ménages, ce n’était pas aux yeux de tous, on avait peur du curé, les gens ne déballaient pas leurs affaires privées.

Les monuments aux morts. Saluer d’où on vient. Toute la commune assistait aux commémorations. Mais, dit la patronne, maintenant nous avons, les premiers, goûté à soixante ans de paix. Cela n’était jamais arrivé. Nous croyons donc que l’abri ne sera plus jamais détruit, envahi. Nous croyons à l’éternité. Autrefois, il y avait l’ennemi, et la haine. Maintenant, on peut vivre très longtemps. Comme si la mort, les hommes avaient la possibilité de la dénier longtemps… Pourtant, et c’est très nouveau aussi, « Etre fatigué, on n’entend plus que ça. » Autrefois, les bouches inutiles, on s’impatientait qu’elles claquent, maintenant c’est bientôt elles qui domineront…

1940. C’était comme la fin du monde. Il y en avait que la guerre n’avait pas fatigué…

Désormais, on meurt à l’hôpital : avant-goût de la fosse commune. Et en accord, on pourrait dire, avec le traitement de masse des humains, et avec la dénégation de la mort dans le discours festif dominant. Les morts, allongés au funérarium comme de la marchandise, on se presse d’aller la livrer… Il faut pourtant plein de sous, pour ce funérarium… Et ces rentes garanties aux maisons de retraites… Business…

Plus de travail de la terre à la main : l’expression évangélique de séparer le bon grain de l’ivraie n’a plus de sens pour qui n’a jamais manié la pioche.

Les gens courent tout le temps, sont chagrins au fond d’eux-mêmes, la gloriole les mène par le bout du nez, la belle bagnole, des habits jamais les mêmes, une plus grande maison, etc. Les images télécommandent les humains, pour assurer la rentabilité, et une avidité fondamentale mène le monde, triomphante. « Des rejetons de bourgeois, qui se mêlent de prendre en charge les intérêts des ‘travailleuses, travailleurs’ ; et les rejetons des ‘travailleuses, travailleurs’, qui ne rêvent que de s’embourgeoiser. » Pas la langue dans sa poche, l’auteur ! Bien fini, ce temps où le travail avait valeur rédemptrice !

Avant, dit la patronne du restaurant, quand les choses étaient bien en place, « c’était que ça bouge pas qui pouvait énerver. Mais voilà, depuis, on dirait qu’on a changé plein de pièces. » Le bourg, c’est la ville, le monde on dirait qu’il a le feu au derrière, veulent tous la place. Quelle place, au fait ? La place hallucinée ? L’abri, le giron, le ventre quoi ?

Et ces vaches auxquelles on a scié les cornes… Et qui mangent de la barbaque…

Le monde du passé est fichu : on fait des fêtes rétros, c’est tout dire… !

Besançon et sa citadelle de Vauban. L’auteur évoque le collège où il vécut de la sixième à la seconde, où il a désappris la confiance, lâché au beau milieu de la bourgeoisie. La littérature, seule, lui a permis de se raccommoder avec cette classe-là, Proust et Mauriac. Internat, éducation à poigne et à pognon, le garçon choisit de freiner, de reculer. Rebelle. Mais un jour, écrire, non pas pour éterniser l’enfant en nous, mais pour l’enterrer. L’auteur revient-il sur son passé pour cela ? A six ans, la mort lui avait ravi son père. Le lieu fut-il, à partir de là, dévasté ? Et retour impossible, et idéalisation impossible ? Au beau milieu de la bourgeoisie, il n’eut par conséquent aucun désir de partage de gâteau, l’abri était pour lui non réintégrable, il s’abstint de toute révolte, et courba curieusement l’échine, parti pour être un zéro complet. Mais eut, contre toute attente, son bac ! Et se dota d’un fameux esprit critique. Dans Besançon, ses pas l’amènent devant la clinique où son père mourut d’un cancer. Face à la dénégation généralisée de la mort, l’auteur ne marche pas. La mort de son père, on le sent, rend pour lui impossible de concevoir un monde comme un abri réintégré. Son abri à lui est, tel un ventre maternel, quitté, détruit. « Ma vie eût été tout autre si ç’avait été au bras de mon père que je fusse reparti. » Et oui, la mort de ce père est au cœur de ce texte, et donne un regard subversif qui aboutit à une lecture non complice du changement radical du monde s’inscrivant jusque sur les lieux de l’enfance. Il a cinquante ans, l’âge qu’avait son père lorsqu’il mourut, lorsqu’il revient sur ces lieux. L’abri a disparu, mais il y a tant de gens qui vivent abrités…

La citadelle de Vauban à Besançon avait accueilli ses derniers prisonniers, ceux faits par la Gestapo et la milice. Fosse commune. Et traitement de masse des humains ?

Même la banlieue change. Autrefois, c’était le campus universitaire. « L’endroit parfait où se tourner les pouces. » Dilettante avant l’heure ? Aujourd’hui, chaque carré est rentabilisé… Bétonner est le maître-mot. Les vergers sont devenus parking. Pompidou aussi avait défiguré Paris. Ah les occasions au resto U ! Surtout pour le futur écrivain qui menait ses études en touriste… Au grand dam de son romantisme, il est abordé par une étudiante… Pion, ensuite. Puis, les diplômes entassés, il plaque tout, brûle ses vaisseaux, « ce fut prendre la haute mer. » Capacité de tout laisser s’effondrer, qui pourrait venir dans le sillage de l’effondrement faisant suite à la mort du père, deuil suivi d’ouverture sur autre chose, comme autrefois au collège avec les enfants de bourgeois il ne voulut pas être comme eux. L’avidité fondamentale semble ne pas avoir de prise sur lui, sa madeleine il veut l’avoir autrement. L’avidité si commune est aux antipodes de cette expérience de la mort, de cet événement de la mort du père. La 2CV l’emmenait sur des chemins qu’il ne prend plus. Il prenait la route pour la cambrousse, allait dîner chez des intellos en rupture mais qui n’allaient pas jusqu’à garder les chèvres, ce béguin post-68… Tableau très bien peint d’une certaine époque, après 68… La mode de la randonnée… Ah la nature, sans doute comme elle n’avait jamais été pour les paysans… Une nature inventée… Travail comme pion. Les profs : une majorité de soixante-huitards. Qui couchait avec qui ? Haine de la droite.

Puis le futur écrivain est descendu de la hiérarchie, a travaillé chez un grossiste en chocolats… L’ex-enfant frustré au pied du sapin était sans rancune. Non habité d’avidité, comme s’il avait repéré un autre chemin… Non boy-scout du patrimoine, mais mi-dilettante (et oui !) mi-flâneur, mi-glandeur. Rêverie. Faute de cet ailleurs où il ferait si bon d’être, se rattraper en fantasmant. Les Hollandais, Anglais, Scandinaves, achètent les vieilles pierres, attisent notre jalousie : ne saurions-nous pas narguer le temps ?

La ligne bleue des Vosges, c’est désormais pour les touristes. Cartes postales. Sa compagne K. (l’étudiante du restau U) et lui viennent fleurir la tombe d’une vieille tante. Ce village de rien du tout peut réserver des surprises ! Le 25 novembre, une foire gigantesque colonise la ville. Bonnes affaires, folklore, des vendeurs tentent de bazarder le fatras de leurs greniers.

L’auteur monte à Paris régler ses affaires d’édition, cela fait depuis 1992 qu’il n’y est pas venu. Ce n’est, de la province, qu’un agrandissement… ! Mais, tout de suite, impression décoiffante : l’auteur, comme déjà Heminway, se dit que « Paris a toujours le même âge » ! Au moins quelque chose d’éternel ! Sensation de cette éternité enfin rejointe, puisque lieu qui accueille l’auteur. Cet abri ? Finalement ! Temps isolé de la mort… Paris c’est du Proust ! Comme si l’auteur avait retrouvé un temps d’avant la mort de son père ? Ou rejoint celui-ci ? Dilettante désormais pour l’éternité ? Voilà. Un beau livre, avec un beau style, et cette sensation d’un désir secret réalisé.

Alice Granger Guitard



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