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Physiologie de la culotte, de la piquette et de la perruque, Baron Percy

Editions Jérôme Millon, 2009, Préface d’André Bolzinger

vendredi 3 juillet 2009 par Alice Granger

Le Baron Percy est chirurgien des armées au temps de Napoléon et de ses guerres. Ses écrits, réunis dans ce volume, sont ceux d’un médecin d’avant la médecine et la chirurgie du progrès, du savoir scientifique et technique. Il a une manière de s’intéresser, d’analyser la chirurgie, la médecine, les malades, et les êtres humains dans leurs maux, leurs misères, leur histoire, les vicissitudes parfois si guerrières de leur vie présente, les modes vestimentaires et alimentaires, qui est très anachroniquement riche par rapport à celle de nos médecins modernes. Le Baron Percy se situe toujours dans une filiation médicale, chirurgicale, mais aussi culturelle, qui va de l’Antiquité jusqu’à son époque, et sa sensibilité aux autres pris dans les violences du temps s’enracine dans sa propre sensibilité qui détermine une relation d’empathie où on a l’impression forte qu’il est l’un d’entre eux. Loin de tuer le père, il se reconnaît de multiples prédécesseurs (par exemple Hippocrate en médecine, Ambroise Paré en chirurgie, et une avalanche d’autres noms) dont les savoirs respectifs dessinent à travers sa lecture toujours érudite par un outil médico-langagier époustouflant ( intérêt très vif pour l’étymologie des mots, lecture en latin et grec) une évolution et une transformation de ces savoirs à travers le temps et la géographie. Le fait-même de la liste impressionnante des noms des prédécesseurs, voire des contemporains, indique qu’il ne s’agit pas de sa part d’une admiration sans réserve et fascinée pour le savoir du prédécesseur (d’une figure paternelle), mais d’un autre savoir, très humble, et critique : à l’épreuve du temps, chaque savoir atteint son crépuscule, non sans ressusciter dans la tradition combinée au renouveau. C’est tout autre chose qu’un parricide : lui aussi est atteint par cette « révolution » intrinsèque au temps qui le met en question et l’enjoint à l’humilité. C’est pour cela que jamais dans ses écrits le Baron Percy n’est exempt d’esprit critique, d’humilité, d’ironie. Il reste que sa position par rapport à la tradition s’enracinant très loin en amont, mettant en relief sa dette aux Anciens, qui ne sont pas seulement des médecins, est très différente de celle de la médecine moderne qui, au nom de l’époustouflant progrès de la science et de la technique, fait table rase de tout ce qu’il y avait avant, et ainsi met en acte un parricide : tuer ces pères dont les savoirs ne valent plus rien, place aux fils auxquels les progrès font faire l’économie de la dette générationnelle et filiale. C’est en lisant le Baron Percy qu’on se rend compte à quel point notre époque est parricide, ainsi que terriblement maternaliste dans sa prétention à savoir guérir chaque maux, à savoir répondre à chaque besoin, à combler l’abîme sous les pieds.

L’extraordinaire préface d’André Bolzinger nous guide dans le très vaste labyrinthe des écrits du Baron Percy. Ses éclairages sur l’homme Percy, son histoire, ses origines, nous sont d’une précieuse aide pour entendre la qualité de l’intelligence, de l’écoute, de l’intérêt de cet homme-là non seulement pour les malades, les blessés sur les champs de bataille, mais aussi pour les êtres humains à travers les siècles. Les êtres humains qui intéressent ce médecin-là ne sont pas que des malades et des blessés : ce sont des personnes à propos desquelles il se soucie des conforts, par exemple à propos des nouveautés vestimentaires, la culotte, la cravate, la jarretière, ou à propos de ce qu’ils mangent ou boivent, la piquette, le qwas, le pain d’épice, la fermentation.

Comme nous le montre si bien André Bolzinger, les écrits de Percy, extraits de l’encyclopédie médicale de Panckoucke qui est très différente des encyclopédies d’aujourd’hui où la bibliographie ne fait référence qu’à des publications récentes, sont de vrais dictionnaires de langue. André Bolzinger écrit : « il se défie des abstractions conceptuelles détachées de leurs racines étymologiques et historiques. Les auteurs discutent une à une quelques observations récentes ou anciennes. Nul ne tient pour obsolètes celles qui remontent à un, deux ou trois siècles ; personne n’imagine qu’un tableau statistique puisse extraire de la diversité quelque conclusion fiable. L’éthique du bien-dire assure à elle seule la pérennité des récits de cas. La langue du médecin était le levier de son pouvoir. / C’est pourquoi Percy s’appuie volontiers sur l’autorité de ceux qui, sans être chirurgiens ni médecins, ont travaillé la pâte du langage. »

Ce notable provincial qui a atteint une renommée internationale (sans avoir eu besoin d’être aspiré par Paris) comme le souligne Bolzinger, reste pour la vie fidèle à sa piété filiale enracinée dans sa relation de fils à père et à oncle, et à ses origines rurales. Nul doute que ces origines rurales comptent pour beaucoup dans sa curiosité, jusque dans les plus petits détails, pour la fabrication des différentes piquettes, des kwas (boisson populaire de Russie), du pain d’épice, pour le processus de fermentation. Il reste l’enfant de Haute-Saône, qui est très proche des paysans, de leurs cultures, de leurs productions familiales, des animaux de la ferme, alors, toujours, jusque sur les champs de batailles napoléoniennes, et jusque dans ses recherches remontant à l’Antiquité gréco-romaine à travers les écrits laissés, il a ce souci de l’homme dans la réalité qui est la sienne, ce souci également de lui restituer un environnement vital dont il fut témoin en temps de guerre qu’il était dévasté. Il est extrêmement sensible aux conditions abominables des champs de batailles, des temps de guerre, à la violence des pillages, des batailles, des blessures, des amputations : dans ce sillage, sa description scrupuleuse des pansements, des bandages, laisse toujours entendre son souci de la souffrance du blessé, du soldat. La nostalgie des jeunes recrues éloignées de leur famille, qui est une véritable algie et qui peut conduire à la mort, la poltronnerie, on sent que lorsque Percy les analyse il est concerné : jamais il n’est à l’abri dans son savoir médical, au contraire son écriture nous le montre lui-aussi précipité dans le danger, dans la précarité de la vie humaine, dans la cruauté folle des tueries de la guerre et les pillages et pénuries qui s’ensuivent. Et, de même que cette sensation de violente et sauvage précarité fut « traitée » par l’environnement familial, la filiation instaurant le prédécesseur (les prédécesseurs, le père) en protecteur et guide, et aussi les douces sensations de la terre et sa cuisine, ses fruits, ses productions, lui-même chirurgien s’évertue à donner la même chose à ses blessés, à ses malades, à ces déracinés, à ces sinistrés. Il va chercher dans sa propre enfance, sa propre histoire familiale, mais aussi dans les récits du passé, de quoi commencer une sorte de reconstruction pour chaque cas et dans chaque situation, par une idée, des paroles, une présence, une écoute, venant littéralement entourer celui qui est frappé. Très paternel, voire maternel, en ce sens. Très humain. Avec ses paroles riches, extrêmement cultivées. Des paroles qui enracinent une mêmeté de sensations (toujours violentes, brutales, un trou sous les pieds, la mort) entre lui et le malade dans la langue de textes d’avant qui évoquent cela, et, aussi, proposent des soins, des remèdes. Sensation, donc, que personne n’est à l’abri, pas même le médecin dans son savoir. Et sensation, aussi, d’un souci paternel pour le bien-être des humains : ainsi, lorsque Percy évoque les lourdes perruques, la culotte, la jarretière, les pansements sales, putrides, etc. chaque fois il a le souci de l’humain, du confort, du risque d’infection avec des pansements de récupération. Comme si toujours il sentait pour lui-même le risque dans toute sa variété et sa violence. La richesse érudite de sa parole, de sa culture aussi bien littéraire que médicale et chirurgicale, est la garantie que ce médecin-là saura mettre en paroles, c’est-à-dire écouter et entendre, ce malade-là, cet être-là, exactement comme si c’était un livre incarné.

La gigantesque bibliothèque qui s’ouvre par les écrits du Baron Percy semble faire entendre que chaque cas, chaque cas humain et pas seulement des malades, est dans ce sillage érudit aussi abordé comme un livre incarné. Chaque cas enraciné dans son époque, sa géographie, ses modes vestimentaires et thérapeutiques, et ses emprunts à d’autres cultures. Percy analyse avec minutie d’où vient telle et telle nouveauté, aussi bien les pansements que la culotte, la jarretière, le pain d’épice, la cravate, et il recherche les variantes, les évolutions, les qualités et les défauts, ainsi que les plaisirs qu’en tirent au jour le jour les humains. Il fait ressortir, dans chacune de ses analyses, à quel point il n’y a pas de table rase, à quel point un réseau se tisse à la fois dans le temps (la tradition s’enracine jusque dans l’Antiquité, tout en se transformant au cours des siècles) et dans la géographie (des Grecs aux Romains aux Celtes, Russes, Allemands, Croates, etc.…). Telle et telle invention née dans telle condition géographique et culturelle migrera dans tel autre pays à cause de tel événement (par exemple une guerre etc.) et à la faveur d’autres conditions de vie et au contact d’autres traditions elle évoluera, elle se transformera. Cette invention perpétuelle, cette transformation incessante, cette exposition des humains à la violence destructrice mais aussi leur goût vital pour la reconstruction et une qualité de jouissance, on a l’impression que le Baron Percy, par son érudition, en recherche inlassablement le témoignage dans les écrits de prédécesseurs, médecins mais aussi écrivains, philosophes, savants. Jamais de table rase, toujours une sorte de réseau à travers le temps et l’espace, et aussi toujours l’assurance du risque, qui paradoxalement relance le processus de l’invention, cette sorte spéciale de remède. Avec les écrits du Baron Percy, on a vraiment l’impression que c’est la langue, la parole, qui est thérapeutique, avec les inventions (médicales, avec par exemple les pansements, mais aussi vestimentaires, alimentaires, et on peut en imaginer beaucoup d’autres) comme une autre sorte de pharmaceutique : rien à voir avec des substances censées pouvoir effacer chez les humains cette sensation naissante du déracinement originaire, de la perte matricielle. Toujours, les inventions dont parle Percy donnent l’impression de faire avec des conditions difficiles, une sorte de réel qui pousse au renouvellement dont la rampe d’appui et d’inspiration est la tradition retrouvée. Jamais le médecin Percy ne donnera le sentiment qu’un progrès offrira un avenir radieux. Au contraire, ce sont les conditions difficiles, réitérations de l’inscription symbolique du déracinement violent de la naissance, qui suscitent l’invention, et ces inventions ont besoin de la recherche dans le passé d’idées et d’inspiration pour faire face aujourd’hui. D’où ce goût si puissant de la recherche chez le Baron Percy. On sent son besoin de paradigmes, de prédécesseurs, son besoin de saisir le témoin pour le porter plus loin. Et sa sensibilité charnelle, corporelle, en phase toujours avec chacun des autres cas. Par exemple sur les champs de bataille. Mais aussi dans le plaisir de boire, ou de manger. L’amour de l’être humain.

Quelques extraits : « Les marins ont été les premiers fumeurs en Europe, parce que ce furent eux qui, dans leurs expéditions lointaines, connurent les premiers le tabac et ses instruments fumigatoires. Ayant appris des Indiens à fumer, ils fumèrent à leur exemple et montrèrent ensuite à leurs contemporains à recourir à la pipe… » « Les anciens ne connaissaient pas la ridicule et dangereuse mode de serrer le cou avec une étoffe nouée par devant ou agrafée par derrière. Ils laissaient libre cette région du corps où passent tant de vaisseaux et où sont situés tant d’organes qu’on ne gêne pas impunément. » « Cet effet de la jarretière, joint à la position de l’homme à cheval, dans laquelle le retour du sang devient déjà si difficile par la compression de la face interne des cuisses, multipliait dans la cavalerie toutes les affections communes aux autres troupes, et particulièrement les varices et l’enflure chronique des pieds et de l’articulation tibio-tarsienne. » « Au sixième siècle, la culotte fut extrêmement étroite et serrée parmi les Francs et les Germains… Du temps de Rabelais et de Montaigne… » « … c’est la charpie seule qui touche immédiatement la surface dénudée… On ne saurait donc trop s’attacher à la bien choisir, et à l’avoir exempte de toutes souillures. Il faut qu’elle soit faite avec de la toile mi-usée et extrêmement propre, de lin ou de chanvre. Le coton est mauvais et nuit presque toujours aux plaies… La laine est pire encore… » « Les chirurgiens du nord, et en particulier ceux de Prusse et de Russie, ne se servent pas de notre charpie… Il y a longtemps que les Anglais ont inventé cette sorte de charpie… » « Les cuisiniers romains devaient savoir déjà l’art de faire des pâtés de foies d’oie… » « Les juifs ont toujours été regardés comme les plus grands partisans de la chair d’oie… » « … il doit y avoir beaucoup de malades partout où il y a beaucoup de médecins… » « On est assez dans l’usage à Paris de faire de la piquette avec des pommes et des poires de toutes espèces… » « Nostalgie… est le nom le plus généralement adopté pour désigner cette variété de mélancolie qu’éprouvent les personnes éloignées de leur pays, ou de leurs parents, lorsqu’elles sont dominées par le désir insurmontable d’y retourner ou de les revoir. » « On ne sait trop ce que c’était que cette espèce de petit vin ou de piquette dont Paracelse faisait tant de cas, qu’il conseillait si souvent aux malades, et qu’il appelait tantôt virticelle et tantôt viticelle. » « Il s’en faut bien que le pain d’épice soit une invention moderne : les anciens Grecs le connaissaient comme nous et en faisaient le même usage. » « Les Grecs en mangeaient par plaisir. Les Romains, non moins sensuels, en usaient à titre de remède. »

Voilà. A lire, humblement !

Alice Granger Guitard



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