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Et que le vaste monde poursuive sa course folle de Colum McCann
lundi 23 novembre 2009 par Marisa Corbin

Il faut parfois monter assez haut pour voir ce que le passé fait du présent. [1]

Né à Dublin en 1965, Colum McCann vit à New York. Considéré comme l’un des auteurs les plus prometteurs de sa génération, il signe ici son cinquième roman.

Le titre de ce roman est un vers tiré du très beau poème d’Alfred Tennyson (1809-1892), intitulé Locksley Hall : « Let the great world spin for ever down the ringing grooves of change » traduit par « Et que le vaste monde poursuive sa course folle vers d’infinis changements ».

Sur la couverture du livre, la photographie d’un funambule, silhouette noire arpentant le ciel, point de départ du nouveau roman de Colum McCann. Le titre en lettres rouges rappelle, tel un calligramme, les marches d’un escalier.

Prologue. New York, le 7 août 1974 au matin. A l’insu des autorités, le funambule français Philippe Petit accomplit l’exploit de marcher sur un câble d’acier tendu entre les deux tours du World Trade Center, à plus de 400 mètres du sol. Cette apparition d’une beauté sublime et surnaturelle captive plusieurs centaines de New Yorkais, témoins du « crime artistique du siècle ». [2]

« Certains pensèrent à une illusion d’optique, une ombre mal placée, un effet d’atmosphère. (…) A l’extrême limite du toit, la silhouette se détachait sur la grisaille du matin. Sans doute un laveur de vitres. Un ouvrier du bâtiment. Ou un suicidaire. » [3]
Dans la rue, les regards se fixent sur ce corps qui semble flotter dans les airs. En communion avec lui, « tous ont repris leur souffle au même instant, avec la sensation de partager le même air. Cet homme était un mot qu’ils croyaient connaître, mais n’avaient jamais entendu. » [4]

Marqué par cette image, McCann aurait pu consacrer un roman à la performance de Philippe Petit.
« A l’origine, j’avais conçu ce roman comme un roman purement politique. J’allais juste écrire sur le funambule, et aux trois-quarts du livre j’allais défier l’histoire et c’est Philippe Petit qui allait m’aider. C’était ça à l’origine, c’était purement politique. Et c’est ce que j’ai commencé à faire mais cela ne me plaisait pas vraiment. Parce que je me concentrais sur cette action extraordinaire mais je ne pouvais pas m’empêcher de penser aux gens qui étaient en bas. » [5]

Amorcé à hauteur de buildings, le récit commence au plus bas, dans les entrailles de New York, le Bronx.

Corrigan, prêtre irlandais, vit aux côtés des prostituées et des miséreux. « Ce qui le consolait dans la vie réelle, c’est qu’en scrutant bien l’obscurité, on parvenait à distinguer une lueur, abîmée et meurtrie, mais une lueur quand même. Tout simplement, il espérait un monde meilleur, et l’espoir était sa seconde nature. » [6]
Avec sa foi comme seule guide, il consacre sa vie à améliorer le quotidien des plus humbles, dévouement qu’il paiera au prix fort.

Commencer un roman sur New York en racontant la vie d’un immigré irlandais permet à Colum McCann de rappeler son propre itinéraire : « C’est un personnage que je portais en moi depuis longtemps. Et c’est lui qui m’a ouvert le livre, puis conduit vers tous les autres protagonistes de l’histoire, les prostituées, le juge, etc. J’avais sans doute besoin de revenir à mes racines dublinoises. » [7]

Après le Bronx, l’auteur nous emmène dans un luxueux appartement au cœur de Manhattan. Hantée par le fantôme de Joshua, son fils unique mort au Vietnam, Claire s’apprête à recevoir chez elle d’autres mères endeuillées, réunies par une petite annonce parue dans Village Voice. Dans ces très belles pages, l’auteur nous surprend par sa capacité à habiter ses personnages, à s’approprier leur voix.

Viennent ensuite les récits de Blaine et Lara, couple d’artistes hippies, d’un jeune tagueur, ensuite celui de Dennis et ses amis hackers,…

Puis le récit de Tillie, monologue intérieur d’une grand-mère prostituée, laminée par la vie. Le verbe est tranchant et les pensées celles d’une femme au bord du gouffre. Jazzlyn, sa fille unique, n’est pas épargnée non plus : « Je pensais la protéger en la gardant sur le trottoir » et « Même des fois je lui ai serré l’élastique sur le bras pour qu’elle se charcute pas les veines. Je voulais juste éviter le pire. » [8]

McCann poursuit avec le récit de Soderbeg le mari de Claire, puis celui d’Adelita,…

Et Gloria, cette mère du Bronx qui a perdu ses trois fils au Vietnam. Originaire du Missouri, elle a « une tête à fréquenter les églises » et un timbre de voix qui rappelle ceux des chanteurs de gospel. [9]
Sous le regard lucide de cette femme, immergés dans ses pensées, nous revivons la matinée chez Claire, avec les autres mères :
« Je voyais bien que ça les épatait de prendre leur petit-déjeuner à Park Avenue. Quand Claire est partie à la cuisine, elles ont toutes retourné leur tasse pour regarder la marque de fabrique. Janet a mêle soulevé le cendrier en cristal, malgré les deux mégots. Comme si elle pensait trouver la signature du maitre-verrier de la reine Elisabeth. » [10] Ou plus loin : « Claire me souriait toujours. C’était un de ces sourires coincés aux commissures, avec une fermeture Eclair au milieu. Je lui souriais aussi en m’efforçant de ne pas montrer que j’étais énervée et mal à l’aise. » [11]

L’humanité de Gloria émeut, tout comme l’amitié qui naît entre elle et Claire, malgré leurs différences, dans ce New York où tout est possible.

Le roman aurait pu se terminer ici, à la fin du livre trois, là où apparaît la petite lueur dans l’obscurité, tant espérée par Corrigan. Le récit semble achevé, mais l’auteur s’obstine à vouloir écrire une quatrième partie sans grand intérêt. L’ennui gagne le lecteur.

Malgré cette maladresse, McCann signe avec ce roman un bel hommage à New York et à ses habitants.
« Je voulais composer un chant de la ville qui en capturerait les voix, dans différentes octaves. Le plus grand défi était de saisir la texture de ces voix, qu’il s’agisse d’une prostituée de treize ans où d’une femme d’un quartier huppé. J’aimais l’idée d’un récit polyphonique, qui offre la possibilité de voir un évènement à travers une douzaine de miroirs différents. » [12]

A la lecture de ce roman, on pense à Short Cuts de Robert Atman ou à Bobby d’Emilio Estevez.
De près ou de loin, tous les personnages ont un lien avec le funambule. Les prostituées, « ces jeunes filles qui vendent leur corps dehors, qui ont l’air prêtes à tomber, avec leur dos pour tout matelas » ou Macia, cette mère qui croit que Philippe Petit est son fils mort au Vietnam. [13] En un sens, nous sommes tous des Philippe Petit. Fragiles humains, nous marchons entre deux tours, naviguons entre le bien et le mal, sur le chemin de notre destinée, à la recherche d’un petit moment de grâce.

« Être funambule, ce n’est pas un métier, c’est une manière de vivre. Une traversée sur un fil est une métaphore de la vie : il y a un début, une fin, une progression, et si l’on fait un pas à côté, on meurt. Le funambule relie les choses vouées à être éloignées, c’est sa dimension mystique. » [14]

On l’a compris, McCann utilise l’image du funambule comme métaphore pour parler du 11 septembre. Préférant raconter un acte de création plutôt que l’acte terroriste de destruction, il raconte la traversée de cet ange, à l’endroit même qui incarnera l’enfer, trente ans plus tard. Car, « Malgré les vérités froides –la pourriture, la guerre et la misère-, l’existence est capable d’offrir de minuscules beautés. » [15]

A travers les trajectoires de gens qui s’écroulent, c’est l’effondrement des tours jumelles qu’il évoque. En rendant hommage aux habitants de New York, il salue les victimes des attentats terroristes, ces corps qui se jettent du haut des buildings, ces vies réduites en cendres.


[1Et que le vaste monde... p.380

[2L’expression est de Paul Auster

[3Et que le vaste monde... p.11

[4Ibid., p.16

[5Emission La Grande Librairie, France 5, 24 septembre 2009

[6Et que le vaste monde... p.30

[7Colum McCann, le prêtre qui se fit funambule, Marie Chaudey, La Vie, 6 août 2009

[8Et que le vaste monde... p.275

[9Ibid., p.360

[10Ibid., p.362

[11Ibid., p.366

[12Colum McCann : « L’espoir est un acte de bravoure ! » Sophie Pujas, le Point.fr, 25 septembre 2009

[13Et que le vaste monde... p.109

[14Philippe Petit, un funambule entre deux tours, Marie-Noëlle Tranchant, Le Figaro, 6 octobre 2008

[15Et que le vaste monde... p.30

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