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Céline, Philippe Sollers

Editions Ecriture, 2009

dimanche 6 décembre 2009 par Alice Granger

« Si nous ne devions retenir qu’une chose de Céline, ce serait cela : le ‘rendu émotif interne’. », écrit Philippe Sollers. Le seul chroniqueur exact du cauchemar historique que nous vivons. Le cauchemar historique : voilà ! Un monde coupable. L’ombre mortelle de notre société traitant en masse les humains, au nom du progrès. Un XXe siècle imposant sa marchandise, ses progrès, révolution industrielle comme une totalitaire vague matricielle organisant tout pour le bien-être des humains gardés en son sein. Un progrès industriel faisant passer à l’acte comme jamais le fantasme maternel, attisant du même coup le rejet de tous ceux qui ne peuvent, encore, en jouir, qui n’ont aucune importance collective. Vision délirante des accapareurs. Racisme biologique.

Des écrits de Céline, de la lecture qu’en fait Sollers, s’élève un autre vécu de ce XXe siècle : s’impose peu à peu venu d’Amérique le fait que les hommes doivent vivre dans le bien-être, donc le règne de la consommation, avec l’idée qu’il y a quelque part une instance maternelle non seulement qui prend soin, qui veille au bien à généraliser et dont personne ne devrait manquer, ce bien qui est comme une contagion qu’on ne pourra plus arrêter, mais qui enferme aussi ! Voilà le cauchemar historique : l’enfermement dans le règne du bien-être, de la consommation. Céline, par cette écriture du rendu émotif interne, on pourrait l’entendre comme le porte-parole de l’exclu, qui, comme le paranoïaque, tire alors dessus, ce sont les Juifs allemands qui prennent tout, l’argent, etc. Se profile, par-delà la crise de 1929, la vague massive de la marchandisation du monde, et voici Céline qui commence ainsi : par la sensation d’en être exclu, parce que d’autres, les Juifs, accapareraient tout. Celui qui se sent exclu envie ceux qui jouissent du bien, et en même temps, plus tard, il s’apercevra que c’est le mal, en allant en Union Soviétique. Exactement comme ce médecin hongrois qui se contamine en disséquant des cadavres, Céline a attrapé le mal : ce sont en vérité des cadavres, ceux qui sont à jamais enfermés dans le vaste utérus d’une planète marchandisée, mais, curieusement, il commence par cette furieuse sensation d’en être privé, ceci par la faute d’accapareurs, et le bouc émissaire c’est le Juif. Racisme biologique de Céline. Ensuite, l’écriture de l’Allemagne sous les bombes, l’écriture de la destruction de l’Europe, nous pourrions la lire comme cette chimiothérapie massive mettant le corps en aplasie médullaire avant la bonne greffe qui va guérir le leucémique. Céline le condamné à mort à Copenhague, nous pourrions lire ce vécu terriblement cruel, réaliste, comme la matérialisation à ciel ouvert d’une contamination ancienne : Céline est condamné par ses propres paroles, paroles définitives ! Le rendu émotif de son envie folle, réelle, il avait vu tout ce bien accaparé par d’autres, ces enveloppes placentaires s’enroulant autour d’autres et arrachées à lui, il s’était contaminé par ce désir fou de retenir ce placenta délirant, et voilà, trop tard, les paroles étaient dites, hurlées, écrites. Quelque chose d’extrêmement personnel, d’intime, cette sensation d’enveloppes placentaires, enveloppes d’argent, chaude couverture qu’on lui arrache et qu’il tente désespérément de retenir à lui. Contamination. Cette couverture de bien-être, cet utérus bien chaud tout autour, c’est en manque qu’il le partage avec les accapareurs et ensuite la planète entière américanisée tandis que le communisme c’est la même chose. Mais depuis sa position d’exclu, il est un témoin d’exception de la destruction en acte afin que la greffe prenne parfaitement. L’écriture du rendu émotif non seulement témoigne de la contamination du disséqueur de cadavres, mais aussi de la disparition d’une Europe sous les bombes qu’on pourrait dire de la propagande du bien déjà en acte dans la propagande nazie. Hitler, Staline, ils veulent offrir le bien à leur peuple. Il y a toujours l’idée de s’approprier la couverture, de tirer à soi les enveloppes placentaires pour s’y mettre dedans, promesses de lendemains de bien-être, de nature idyllique, de rien ne manque.

Des écrivains comme Céline, Sollers, face à ce cauchemar historique, résistent, par-delà une contamination mortelle qui stigmatise le fait que personne ne peut faire l’économie du processus de séparation d’avec l’enveloppement utérin, personne ne peut prétendre ne pas être de cette manière totalitaire propre au temps de la gestation addict, ne pas avoir à enraciner le vécu dans cette dépendance fœtale à sevrer. Céline, c’est donc un écrivain qui, traversant la contamination elle-même, s’inclut dans la dépendance à l’égard de l’instance totalitaire tout autour qui prend soin, telle une matrice, et sa vocation médicale y a peut-être arrimé tout son sens de la sensation de la précarité extrême de l’humain voué à être déraciné, mis dehors.

En résistant, travail de sevrage radical en traversant la mort c’est-à-dire en vivant le manque par-delà tant de profusion assignant à résidence dans un milieu matriciel d’essence totalitaire, des écrivains comme Céline, Sollers, sentent corps et âme une intimité autre, leur parole fuse, reste indemne à travers les bombes et les embrasements que sont encore tant de sollicitudes toujours économiques pour faire le bien des humains imbibés. Ce sont des écrivains qui arrachent l’intimité des mains de la sollicitude matricielle servie par les intérêts marchands. La matière de cette autre intimité, arrachée par la parole et la résistance des corps à rester aux mains de, s’incarne par l’écartement radical, au travers du désastre, celui vécu par Céline avec la guerre, mais aussi celui vécu au XXe siècle qui prétend traiter en masse les humains au nom du progrès, celui-ci étant toujours une métastase du pouvoir placentaire sur les êtres, comme s’ils devaient effacer le déracinement par lequel la vie sur terre commence, ce saut dans une autre logique. Grande vague salvatrice venue de l’Ouest, arrivant comme des bombes, des embrasements faisant table rase pour que la nouvelle logique s’implante. C’est toujours contre le bien venant secourir, telle l’Amérique sur l’Europe, qu’il s’agit de résister, la liberté s’inventant comme guerre de défense immunitaire. Alors qu’alentour tout commence à s’écrire dans une langue morte, l’écrivain revendique d’écrire dans une langue vivante. Sollers écrit que les œuvres de Céline désignées par « Trilogie allemande », c’est-à-dire « D’un château l’autre », « Nord », « Rigodon », sont peut-être supérieures au « Voyage » ou à « Mort à crédit », car la vérité sur la Seconde Guerre mondiale s’y trouve.

Suivons pas à pas la lecture de Sollers, d’un article à l’autre, splendide, singulière, intelligente, dans les pas d’un prédécesseur. S’érige prodigieusement ce désir d’échapper aux entrailles de Lucifer. Aux entrailles ! Il suffit de l’écouter !

Choc de la découverte, en 1967, « D’un château l’autre », et de « Nord » en 1960. Il se passait quelque chose d’essentiel. La manière dont Céline a voulu réinventer le français, le « voltairiser ». Sollers allant vers Céline en le refondant, en le décalant. Pour des raisons de fond et d’oreille, Céline est essentiel pour lui. Son sens du comique : mélange intime de lyrisme et de comique. Lettre de Céline à Paraz : « lyrique comique. » Comique que Céline associe à la légèreté. But : échapper à la pesanteur par la grâce. Discipline rigoureuse et invisible. Céline soulignait la lourdeur de ses contemporains. Toujours à Paraz : « Il nous était réservé de connaître enfin le sérieux des choses, Lucifer et ses vraies tenailles. » Sollers : insister sur ce thème diabolique. Céline : « Vous savez, moi et le Prince des Ténèbres, on s’évite. » « Le monde à l’envers ! Le mensonge roi ! L’univers du diable ! » Alors, l’écriture est une épreuve, une expérience diabolique, à l’écoute des ténèbres. « Le diable sait ce qu’il fait, il est subtil, il s’attaque à la musique des peuples qu’il veut supprimer. » Sollers nous montre que Céline engage contre ce diable une lutte à mort pour conserver la musique de sa langue. Ah ! ce diable, cette contagion matricielle, qui supprime des peuples, uniformise envers et contre tout…

La petite musique que Céline revendique (et qui n’est pas dans ses ballets) est ailleurs, de l’ordre d l’expérimentation fondamentale et de la création. « Les mots ne sont rien s’ils ne sont pas notes d’une musique du tronc… Je suis le Père Sperme. » Parenté avec Antonin Artaud par l’expérience démoniaque et sexuelle. Réinvention physiologique de l’écriture, ce qui tient de la grande poésie. Comme dans la chanson de geste, « la revendication d’écrire dans une langue vivante, alors que tout s’écrit alentour dans une langue morte. » Cette langue en voie de disparition qui, selon Céline, traduit, dans le renoncement et la résignation, la volonté suicidaire d’un peuple. Alors, plus rien n’a de goût ni de couleur. Alors, pour obtenir le « rendu émotif intime », il faut traiter l’Histoire en direct, se refuser aux romans historiques insignifiants, aux romans naturalistes arriérés dont les Français se bourrent. Qui ose « le toucher au nerf ? » Dans « Entretiens avec le Professeur Y », Céline répète qu’il faut foncer tout droit dans l’intimité des choses. Ce rendu émotif des choses, cette image d’un Céline dans l’innocence de l’enfance qui perdure, à tout jamais un innocent dans un monde coupable.

Chroniqueur exact du cauchemar historique que nous vivons. « Céline n’a pas craint de faire du bruit avec des paradoxes équivalents à notre sommeil. » « Le rire de Céline servira encore contre beaucoup de faiseurs. Il est là, chœur syncopé, sur le devant de la scène : rien de ce qui s’agite, affirme, s’arrête, ne lui échappe. Aucune maladie. Aucune excroissance. Prose antibiotique, qui défend, comme les dragons des contes, l’entrée de la poésie. »(Sollers). Ses livres resteront comme les seules marques profondes, hagardes, de l’horreur moderne. Il n’a pas cessé de crier une vérité dont nous mourrons tous, il n’a pas cédé aux commandes tièdes, il a refusé d’être l’homme pseudo-moral dont la dégradation béate a fini de nous amuser. Attirant l’attention sur sa syntaxe. Coup d’œil infaillible, rythmique inouïe, courage irréductible. 1983.

Stratégie de Céline. Crise mondiale profonde de 1929. Glissade globale dont le lever de rideau était la Première Guerre mondiale. D’abord, en 1922, le monde semble sauvé des eaux, lumineux, mais le voici qui sombre à nouveau, dans une brutalité et une obscurité sans espoir. « Cette nuit nouvelle trouve immédiatement son écrivain. » Ecrivain sorti de l’ombre, et qui se fera mettre à l’ombre pour délit majeur : Céline. « Voyage au bout de la nuit », et tout de suite l’attaque à propos de l’édition, forme singulière du roman « une manière de symphonie littéraire émotive plutôt qu’un véritable roman. » (Céline). Donc : contre. Le « Voyage » n’aura pas le Goncourt : cette publication amorce sa mise à l’écart définitive par les fonctionnaires de la représentation définitive. Céline insiste sur le rejet. « J’ai fait tout ce qu’il faut pour me les rendre hostiles à vie et à mort ! Dès 1932 ! Vieux compte ! » Céline présente habilement ce roman comme une machine de guerre contre l’amour « que je traque, abîme, et qui ressort de là pénible, dégonflé, vaincu. » Sollers : « L’hystérie amoureuse est un chantage social », et Céline « la femme de toujours devant un homme nouveau… elle le tue. » Vite raconter l’escroquerie collective, le besoin caricatural de rôles, le mensonge des sentiments. Céline insiste : tous ses ennuis avec la Société viennent du « Voyage », du crime d’avoir renouvelé en direct le roman et sa langue, d’avoir bousculé une fois pour toutes des tonnes de conformisme, d’avoir lutté contre Babel-langue morte. Le grand voyage nocturne de Céline commence, et nous ne le retrouverons ici qu’après la guerre, ayant traversé le feu, la prison, le déshonneur. En 1947 : Céline maudit, exilé, condamné à une mort symbolique totale, il vit, à Copenhague, dans des conditions misérables, c’est le coupable intégral. « Il a eu la vie sauve, il lui reste à sauver sa vie. Et c’est là que s’engage une formidable partie entre un homme seul et pratiquement tout le monde ». Seul correspondant : Paulhan. Céline dit que le seul procès qu’on lui fera n’aura qu’une cause, le style, et que la bataille pour son droit à l’existence va se confondre de plus en plus avec une revendication de langage. Ceci va projeter Céline dans une dimension renouvelée d’effervescence : dans ces conditions de contrainte totale. Société de plus en plus persuadée qu’elle est bonne, et donc, son ennemi principal sera celui qui s’exprime autrement, de façon de plus en plus nette et complexe. Céline est le virtuose parodique de la publicité, il en renverse et en détourne l’énergie, il sait en bon stratège qu’il faut toujours remplacer la justification par l’attaque. D’une part, conditions pauvres, tout pèse en ce monde, et de l’autre, il va développer une technique de comique bouffon, féerique, ridiculisant le monde entier comme s’il s’agissait d’un spectacle trafiqué exprès par des charlatans, des canailles, des débiles mentaux. Ceux qui le veulent coupable, il les déréalise en « agités du bocal ». Les juges, puis l’éditeur lui-même. Force de travail permanente, mais aussi de jouissance, ne devant rien à personne, n’ayant pas d’argent il peut se permettre de tout juger. A Paulhan : « J’ai fait la connerie suprême, je me suis croisé pour des chacals. Vous voyez, Paulhan, je suis un folkloriste patriote effréné dans un pays de dégénérés, de laquais et de bâtards… » « J’ai péché en croyant au pacifisme des hitlériens, mais là se borne mon crime. » « je suis effroyablement français », et l’Allemagne, « Elle me fait naturellement horreur. Je la trouve provinciale, grossière… C’est la mort, la saucisse, le casque à pointe. » « Voltaire a tout dit de la haine de cette espèce. » Les lettres de 1940 viennent du Danemark, c’est l’extrémité du monde, le silence d’Elseneur, la solitude, la certitude du papier et de l’encre malgré la prison et la déchéance, Ulysse a commis la connerie suprême, il est encagé là-bas. Alors, à une vérité stéréotypée, « sans mensonge », va donc s’opposer le style connaissant son mensonge, style qui est vérité sexuelle. Provoque automatiquement une jalousie convulsive de la sexualité elle-même. Etrange substance de la vérité vivante, contre laquelle se dresse la Vérité devenue la mort. « La guerre de 39 me semblait imbécile… anachronique, grotesque. Je lui reprochais son mauvais goût… » Ce mauvais goût prophétisé comme devant être le phénomène dominant de la fin du vingtième siècle, ajoute Sollers. « La déesse du monde moderne, c’est la SITUÂÂÂÂTION. La bourgeoisie n’est pas morte, ni son esprit. Elle a mis la Situââââtion à la place de tous les dieux précédents. » Céline « empoisonné, spolié, saboté » se ressent comme l’ultime habitant d’une langue disparue avec sa sensibilité et ses rêves. Il a injecté dans la langue française un langage parlé, son rythme, sa sorte de poésie et la tendresse malgré tout, du rendu émotif, le con ! Or, selon le programme planétaire de l’information, la langue doit être morte, n’être qu’un instrument de communication économique. Langue mortifiée, marchande, effondrement du goût, mais aussi confiscation sexuelle généralisée, frigidité d’office. « Cette nénéref m’agace comme les filles qui parlent toujours d’amour et n’ont jamais joui. » Sollers : le récit véridique met en scène la malversation de la société comme telle, à chaque instant. Céline : « … je suis, moi, l’inventeur, le défenseur de cette chambre où stagnait le roman jusqu’au ‘Voyage’ »

La vérité, c’est que les Français sont depuis 1940 dans la honte et la haine d’eux-mêmes. Antisémites, collaborateurs ? Leur progéniture et la progéniture de cette progéniture ont-elles ce cadavre dans leur placard ? Misérable secret de famille ? Et oui… « Ils s’acharnent contre un fantôme de leur fièvre de haine. Pas sur moi du tout ! » Sollers : « Céline est donc l’auteur du récit à refouler sans arrêt : pas de manifestation du secret ! » Mais la langue et la mémoire ne peuvent pas être désintégrées ! « L’essentiel semble être que moi et mes livres soient bien étouffés, annulés, oubliés, inexistant ». Complot partout, pour Céline. Paranoïaque ? Non, si gai ! Un art qui traverse la réalité plutôt que de la subir. « Trouvez la palpite, nom de foutre !… Transposez ou c’est la mort ! » 1991.

Céline désire que ses « brouillons » soient préservés, ces « rendus émotifs !… déjà en presque formes venues… C’est de l’acharnement de terrassier… » L’écrivain, écrit Sollers, évoquant cette société tout entière comme lieu d’élevage où l’on supprimerait systématiquement les animaux les plus doués, pour ne garder que le niveau moyen, est là pour se sacrifier en public, de manière comique, faisant ressortir l’évangélique « qui perd gagne », où le style est la pulsation atomique d’un autre corps en train de radiographier la lourdeur accablante des vivants et des morts. Devant une prétention si exorbitante de l’écrivain, la communauté, écrit Sollers, ne peut ressentir ce coup d’air (je dirais, cette entrée brutale de l’air dans les poumons d’un nouveau-né précipité dehors), que comme une agression dissolvante. C’est drôle, ajouterais-je, que le Dr Destouches se soit justement intéressé à la fièvre puerpérale faisant mourir les jeunes accouchées… Sollers : « une virevolte écrite du système nerveux est la seule preuve que la vie est vraiment vécue. » « Un temple d’Encore, voilà l’écriture. » Dans « Rigodon », « les ravages de la Seconde Guerre mondiale se retrouvent réduits à quatre petites notes de musique… mais encore le langage tout entier devient une boîte à musique, un clavier, où il suffit de piquer un air pour retrouver une nébuleuse de récit intarissable. Sollers poursuit : Céline est le seul à pouvoir prouver qu’il a bien assisté aux bombardements de l’Allemagne. Sur la corde même du réel. Il avait des yeux, un souffle, une oreille. Un Céline très conscient de sa découverte, dans le détail il dit le blasphème intégral, le grand cauchemar ébloui, sûr de sa solitude, responsable du monde entier, personne d’autre ne vit sa vie à sa place, ici, sans arrêt. 1994.

Sollers nous présente donc Céline comme un enjeu capital pour la compréhension du XXe siècle. D’abord, extraordinaire peinture de l’Europe détruite. Son antisémitisme virulent étant la preuve que cet antisémitisme est une passion essentielle, qui n’a rien à voir avec les autres passions. Le mal y est dit avec frénésie, obstination, verbalisé dans les pamphlets de Céline. Céline a parlé comme personne sous une forme passionnelle. Alors que, désormais, on évite de se confronter avec cette passion. Céline n’a jamais défendu des valeurs de remplacement. Aujourd’hui, règne la bien-pensance, qui se fonde sur la sous-estimation des passionnalités ambiantes. Or, au contraire, il faut étudier cette passion. Tel Céline qui s’est fait le porte-parole d’une passion historique énorme. Céline : une littérature du XXe siècle qui décrit de manière ahurissante ce qu’y sont le traumatisme, la violence, le bombardement intégral, le bruit, la fureur de ce siècle. Un choc, un tremblement, animent Céline. Dans « Maudits Soupirs pour une autre fois », il écrit un livre magnifique sur la misère, le manque d’issues, la banlieue, les rôles arbitraires joués par les uns et les autres, souligne Philippe Sollers. Puis, Hambourg, la petite planète Europe détruite, la destruction, la fin de tout. Et, maintenant, nous sommes dans la marchandise qui voudrait dire que tout ça, ce n’est rien. Cette folie du siècle. Nous sommes dans une époque de montée violente de la biologisation de l’essence de l’homme. Alors, Céline réagit par anticipation à une représentation biologisante de l’espèce humaine. 1997.

Importance de la vocation médicale de Céline, qui met à jour le fond de l’affaire : il y a une humanité souffrante et qui meurt pour rien. C’est impossible de la soigner, parce qu’elle s’acharne elle-même dans le malheur, comme si la seule Vérité était la Mort. Donc, le diable doit bien exister quelque part… A 30 ans, le Dr Destouches écrit sa thèse sur le Hongrois Philippe-Ignace Semmelweis (des médecins accouchent des femmes pauvres sans s’être lavé les mains après la dissection de cadavres…, celles-ci meurent de fièvre puerpérale). Littérature comme une tentative désespérée de comprendre l’Histoire comme une pathologie sans fin. Immense royaume de Frénésie. Tantôt les charniers, tantôt les romances. Céline dira que l’accouchement est beaucoup plus important que le sexe. On peut enfin y avoir une « vision aux détroits. » Céline était allé vérifier en Russie le paradis prolétarien, il y avait vu un nouvel enfer, et, en revenant, il s’infecte au passage au germe du mal, comme le héros de son livre s’infecte en se coupant lorsqu’il dissèque un cadavre. Céline s’infecte aussi en disséquant le mal. La Mort serait-elle puérile ? Céline : « désir de néant profondément installé dans l’homme et surtout dans la masse des hommes, cette sorte d’impatience amoureuse à peu près irrésistible, unanime, pour la mort. » 2001.

Céline bouc émissaire de la monstruosité du siècle. Personne n’ose à ce point crier sur les toits. Sollers : « On ne comprend rien à l’enfance de Céline si on fait l’économie de l’énorme masse de discours violents qui, d’un côté comme de l’autre, occupe tous les esprits. » « Les vrais Français de ‘souche’ se sentent expropriés, les ‘Juifs allemands’ les dépossèdent de leur civilisation et de leurs croyances, tandis que le Vatican, dans l’ombre, trame une restauration détestée. » Céline voyant halluciné, puriste. Admirant la campagne de purification menée aux Etats-Unis par Ford. Le communisme ? Pour Céline, une création juive. Puis, tout le monde y passe, Staline, Roosevelt, Clemenceau, Freud, Stendhal, Picasso, etc. 2000.

« En réalité, sur fond de tendresse désespérée, il est facile d’identifier le crime fondamental et médical de Céline : il fait rire. » Il sait faire rire, le rire jaune, le rire vert, le rire à en crever. 2004

« J’ai passé ma vie dans les danseuses », dit Céline. « Tout ce qui ne chante pas, pour moi c’est de la merde. Qui ne danse pas fait l’aveu tout bas de quelque disgrâce. » 2007

Invention du verbe « déjalouser » ! 2007. J’ai envie de dire : une vraie fille déjalouse radicalement de la mère… Elle n’est pas propriétaire d’un super-organe retenant dedans… Elle a rien…

En 1946, Céline est un prisonnier du quartier des condamnés à mort, à Copenhague. Il écrit dans de petits cahiers d’écolier danois, au crayon. « Je suis plein de musique et de fièvre…L’envie de mourir ne me quitte plus,

Voilà la lecture de Sollers, voilà Sollers aussi.

Alice Granger Guitard

Messages

  • Madame, juxtaposer Sollers à Céline est digne d’une "agitée du bocal" ! Votre article est d’un comique ! un vrai délire fignolé à l’ignorance, au babil...
    Le Céline de Sollers n’a aucune force, il bande mou ! Sollers s’autoproclame grand lecteur de Céline mais son essai tape à côté.
    Céline est un poète français à la verve incomparable, c’est un coq gaulois qui conchie le sérieux, la lourdeur ! le plus grand pitre de notre littérature que la grande histoire a rendu furieux et qu’il a transposée en style.
    L’oeuvre de Sollers à côté est un long bâillement.
    Céline culmine à jamais au-dessus des trois points... (qui entend ça, comprend le style et l’homme ).
    Je me fais aucune illusion sur la validation de ce petit message, mais le plaisir de dire que la masturbation cérébrale est le fléau de l’esprit, reste pour moi d’utilité publique.
    Allan Poe

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