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Eloge de la bêtise

de Johann Paul Richter - éd. José Corti

vendredi 18 mars 2005 par Boris Chapuis

Texte SOPHISMES DE LA BETISE

Avec humour ou ironie, (mal)traiter la bêtise ne renvoie pas seulement qu'au décri de son inconséquence ; sourdement fait aussi écho en celle-ci le comble de sa suffisance : la tricherie avec son temps.

Et pourtant la bêtise n'est-elle pas de tout temps ? On n'en finit jamais avec elle (1). La sottise est universelle et le temps ne fait rien à l'affaire ... Et même à vouloir l'exploiter, il faut bien l'endurer, sans se croire au-dessus de la mêlée. Car nul n'en est dédouané (2).

Mais si elle est inséparable de notre condition, c'est qu'elle aussi se meut dans le temps.

A l'instar de la rationalité, la bêtise est située. C'est bien se payer de mots que de faire d'elle un mal de l'espèce, un défaut caché d'une nature humaine atemporelle. Ainsi lui opposer l'intelligence, comme certains opposent le Bien au Mal, relève plutôt de l'illusion proprement intellectualiste, de la mauvaise foi sur son impuissance (3). D'ailleurs crier haro sur la bêtise contemporaine ne sert-il pas souvent de bien belle ruse de pharisien pour travestir ses hostilités personnelles ?

Ni erreur, ni illusion, relative mais indéfinie, il va en elle d'un certain rapport aux autres : c'est en quoi elle demeure humaine, trop humaine. Travaillant de l'intérieur la charnière, l'articulation du psychique et du social (au sens où nos manières de nous représenter ne sont pas dissociables des manières de nous représenter la société), elle actualise le non-sens en notre mondanité. Sa dispersion fait diversion.

Aussi qui va à sa chasse perd sa trace ! Echappant à toute forme assignable, jouant de toutes les (im)postures, elle est à la ressemblance de la société ; banale ou brutale, infatuée ou réservée, elle mime tous et personne à la fois. Elle suit comme une ombre le devenir des mentalités, innerve les fractales de l'imaginaire social, ose les plus folles anamorphoses. Sa plasticité donne le change aux contradictions entre nos pensées et nos actes ; aliénant l'être dans le paraître sécurisant de l'atmosphère collective, elle aiguillonne de fait l'historicité de notre être, c'est-à-dire sa dimension historique, nous contraignant par là à mesurer les écarts de la raison avec elle-même (4). Au fond, rejeton de chaque génération, tel est le secret de ses combinaisons. C'est pourquoi elle ne peut s'appréhender comme notion immuable mais seulement larder d'une lancinante béance nos productions en mal de sens.

Où l'homme arpente, la bêtise serpente : dépossédés de certitudes définitives sur ce que nous faisons, mais immergés dans l'histoire, nous répétons l'esprit de notre époque, usant d'opinions comme de manteaux de mode, au lieu de reconnaître notre raison comme limite indépassable, ne pouvant venir à bout de l'inconnu qu'elle prétend réduire. Les hommes croient savoir alors que, comme dirait l'Autre, cueilli dans le jardin, ils ne savent pas ce qu'ils font. D'ailleurs, pour qui sait en goûter le sel, la parabole des aveugles ne recèle-t-elle pas le secret désespoir de l'ironie sur la misère spirituelle ? Nietzsche, plus sévère, flairera en la bêtise le relent de bassesse d'âme, cette marque des faibles, du nihilisme (5).

N'agissant sans cesse que pour l'incertain, nous nous laissons piéger par ses (dé)tours. Ses incursions nous soustraient à la saveur du monde et aboutissent en fin de compte à fuite de soi, sécheresse des cœurs, désertification de la culture. Cependant, même si elle croit duper, elle exprime finalement des vérités profondes, celles du temps et de notre destin. Aussi déceler en elle la tricherie avec notre temps demande à prêter attention aux effets pervers de notre raison, à ce paradoxe des conséquences en disproportion avec nos intentions. Nous prendrons ainsi à revers son point névralgique qui réside en découvrir les effets de la théâtralité sociale mais sans en chercher les raisons.

Son fétichisme des faits désenchante tout enjeu (confondu avec « le processus de la plus-value » souligne, hagard, Baudrillard) en ce que les règles du jeu social ne servent qu'à retirer le misérable profit de sa reconnaissance. Elle prétexte la société comme jeu de dupes pour (dis)simuler son attitude, celle d'un soliloque « anthroponoïaque » (Jarry), dénué de tout étonnement ou de remise en question. A la vérité le sens du réel lui manque car le contexte ne représente pour elle qu'un faire-valoir : elle ne croit jamais qu'une seule chose, c'est qu'elle ne se trompe jamais. En figeant cette part de collectif inscrite en chacun, elle ramène les rapports humains à des rapports d'objet.

. L'hétéronomie est donc son argument d'autorité. Elle croit se mettre en règle avec sa conscience en vendant ses relations avec la société mais ses dissonances entre sens et présence traduisent, plus que l'inconstance, l'impossibilité d'être humain par soi-même. Si en elle le sens défaille, ce n'est point par simple inadvertance ni encore moins par absence d'entendement, c'est parce qu'il échappe à toute réactivation permanente. En tant qu'échappatoire au temps décisif de la reprise, Kierkegaard stigmatise avec fiel « la bêtise qui est celle du sel quand il perd sa force ». Le sens de la vie n'est pas un produit de la raison et le narcissisme de la culture n'est rien moins qu'un symptôme de son évacuation.

Les « demi-habiles » (catégorie intermédiaire entre peuple et habiles, entre ignorance abécédaire et savante) chez Pascal emblématisent assez bien ce simulacre d'autonomie que procure la moquerie de l'artificialité sociale, occultant son rôle constituant. Ils s'en tiennent à l'illusion d'une interprétation immédiate ; on n'échappe pourtant pas à la réalité, à la configuration spirituelle de son temps. Montaigne trop labile pour ne pas se tenir pour demi-habile, « mestis » (de mixtus : mélangé), « le cul entre deux selles », s'en refusait néanmoins de troubler le monde. Ce gaillard au gai savoir pressentait que ce sont les hommes qui rusent avec l'histoire, et non l'inverse, pour tenter de lui donner une fin. Dans l'implication de chacune de nos actions, seul l'immémorial nous ouvre à l'historial.

Dès lors, résister à la bêtise, c'est, sur fond d'une finitude plus originelle que nous-mêmes, interpeller la vie comme problème éternel : la réflexion, sous peine de renoncer à elle-même, ne peut se confondre avec ses œuvres ; bien plus, elle est notre seule dignité comme contre-pouvoir au désir de domination qui se conforte sur le système clos de nos préjugés, comme affranchissement de l'influence de ce que Nietzsche nomme les « trois M » : le Milieu, la Mode, le Moment (IIIème Intempestive). En un trait fatal, De Roux confiera à son journal : « être moderne, c'est céder aux circonstances ». La réverbération du Zeitgeist sur notre être serait l'écueil des passions tristes si le nerf de toute éthique de la résistance n'était pas de transmuer ses déterminismes intérieurs en fidélité à un destin originel.

La lutte contre elle est d'abord en nous-mêmes, dans la clarification de l'impensé (6). Détecter ses non-dits ne nous rend pas plus savants, seulement plus prudents. A trop en gloser, cela ne vaut guère mieux qu'un rot d'Ubu ou de tout autre roi nu. Combien se faire fort de lui poser le mors est retors alors que le cœur ne bat pas au même rythme que le jugement ! De ce point de vue, activer le fertile point d'interrogation nous procure la probité du philosophe (7) : la pensée ne se forme qu'en s'exerçant ; cette ouvrière invisible travaillant pour l'intelligence du présent a néanmoins en elle les ailes d'une reine. Et le rire des dieux s'emplit de l'ironie du sort quand, sans sens de l'honneur, l'homme meurt sourd à tout appel à la grandeur.

Conclure de la bêtise serait un leurre (8) : la malice du maskil qui démasque ses esquives futiles nous glisse à l'oreille de veiller à nous railler de notre raillerie. Si elle cache si habilement son jeu, c'est que ce dernier est celui de l'époque, celui que nous jouons tous. Ne rirons-nous jamais autant de la bêtise qu'elle rit de nous ? Sachons donc convier à un de nos banquets un noble compagnon, le romantique allemand Jean-Paul.

A la manière d'Erasme, il nous offre libation avec son Eloge de la bêtise. Aucune issue ne s'avère pour tous les caractères passés en revue. L'ivresse verbale redoublant d'ambiguïté nous rend complices d'un rire dérangeant. Si nous nous laissons prendre par l'esclandre, cela tient à ce que le divertissement de la parodie se montre plus subtil que l'inversion ironique d'une declamatio qui prétendrait miner son sujet par la surenchère : le malaise de la modernité donne à voir l'individualité détournée d'elle-même parce que prisonnière de formes socioculturelles issues pourtant des couches les plus profondes de celle-ci. La satire n'est finalement ici que revers du tragique de notre condition.

L'ignorance de notre ignorance se tapit en la zone aveugle de notre regard et nous fait méprendre sans cesse sur les significations du monde et sur la nôtre propre. Quel autre choix alors que celui de savoir nous faire interprètes de notre propre entreprise ? En cela l'auteur touche là un des grands aspects de la sensibilité moderne car,comme le remarque avec justesse le préfacier Hermann Hesse : « il faut connaître le chaos avant de pouvoir lui imposer un nouvel ordre ». Mère Sotte, joyeuse commère à la riposte vive, quasi obsédée du dernier mot, n'aurait pas démenti : le refuge est dans la gueule du lion. La vie, et même le sérieux, doivent rester un jeu pour naviguer sous d'autres cieux, éperdus de l'aventure inconnue. Là où tricher ne sert.

Boris Chapuis

--» Jean-Paul (Johann Paul Richter), Eloge de la bêtise, tr. G. Bianquis, coll. Romantique n° 40, éd. José Corti, 442 p., 14 Euros.

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NOTES :

1 : « La bêtise insiste toujours, on s'en apercevrait si l'on ne pensait pas toujours à soi. » Camus, La Peste, ch.1.

2 : « Il n'est, à la vérité, point de plus grande fadaise, et plus constante, que de s'émouvoir

et piquer des fadaises du monde. » Montaigne, Essais, III, 8.

3 : « Là aussi on se figure des justes et des réprouvés, des purs et des impurs. Mais il n'est plus question de liberté. »

P. Valéry, O.C. II, p.579, La Pléiade.

4 : « La plupart de nos vacations sont farcesques. Il faut jouer dûment notre rôle, mais comme rôle d'un personnage emprunté. »

Mont. , Essais, III, 10

5 : «  La bêtise et la bassesse sont toujours celles de notre temps, de nos contemporains, notre bêtise et notre bassesse. »

G. Deleuze, Nietzsche et la philosophie, Puf.

6 : « Idolâtres par instinct, nous convertissons en inconditionné les objets de nos songes et de nos intérêts. » Cioran, Précis de décomposition.

7 : « La fonction majeure de la philosophie est moins d'apprendre que de désapprendre à penser. La bêtise fournit d'ailleurs une solide

contre-épreuve de cet apparent paradoxe puisque celle-ci ne consiste pas en une paresse d'esprit mais bien en une débauche d'activité

intellectuelle, dont témoignent par ex. Bouvard et Pécuchet.» C. Rosset, Le principe de cruauté, Minuit.

8 : « Vouloir échapper à la bêtise est le comble de la bêtise. » V. Descombes, L'inconscient malgré lui, Minuit.

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