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Entrée des fantômes, Jean-Jacques Schuhl

Editions Gallimard, L’Infini, 2010.

mardi 16 mars 2010 par Alice Granger

Dans ce roman de Jean-Jacques Schuhl à l’atmosphère onirique et surréaliste, le narrateur se présente longtemps comme un écrivain bloqué, incapable de ficeler une histoire, de camper un personnage, alors c’est décousu, la fille n’est pas vivante, le livre commence par elle pourtant dans un premier chapitre qui tourne court comme une version abandonnée, elle est un mannequin somnambule poursuivi par Vaughan, son ex qui vient de sortir de prison , une marionnette qui obéit aux ordres au fur et à mesure, l’histoire qui s’écrit n’arrive pas à faire se rencontrer la fille et le garçon, ça n’a pas vraiment de vie, ça n’en finit pas d’être une sortie par une porte-tambour tournant sur elle-même avec dedans des personnages qui n’arrivent jamais à décider s’ils sortent ou s’ils entrent. « C’est ainsi que j’ai beaucoup tourné en rond sur place, ouvert des parenthèses en oubliant de les refermer. Je ne savais plus du tout où j’en étais… ma vie passée dans une porte-tambour. » Jusqu’à cet accueil de sortes de prédécesseurs venant à sa rencontre sous la forme de fantômes, auquel il peut s’identifier. Dans le regret incommensurable qu’il n’y ait plus aujourd’hui des personnages d’exception se campant comme des paradigmes auxquels s’identifier, l’auteur les retrouvent dans le passé, les livres, ils reviennent tels des fantômes répondant à l’appel d’un être d’aujourd’hui qui a su faire en lui une sorte de vide oriental pour les laisser s’incarner plus vivants que jamais, ces prédécesseurs auxquels il peut vraiment s’identifier. Ce roman a le privilège rare de mettre à jour l’absence dans notre réalité dominée par l’uniformisation, le politiquement correct et l’argent de personnages tranchant par leur différence, invitant à les suivre dans des chemins de traverse pour échapper à cette uniformisation vampirique, le manque vertigineux de paradigmes qui, telle une sorte de figure paternelle, arracheraient à la nullité ambiante les enfants d’aujourd’hui qui s’ennuient à mourir dans la distraction organisée. L’auteur, lorsque dans ce climat onirique, décousu, romanesque, il part à la recherche de ses personnages, il les trouve vraiment où rien n’interdit qu’ils y soient, par-delà la chape de plomb de la massification des humains, dans les livres, les rencontres d’autrefois, les années 70 qui marquèrent une fin.

Avant, voici Marge, mannequin, qui s’apprête à entrer dans la porte-tambour qui tourne encore, et s’effondre après une brûlure entre les deux épaules. L’histoire n’est donc pas la rencontre d’une fille et d’un garçon. Marge (alias Ingrid Caven ?) se laisse conduire au fur et à mesure des indices jusqu’à un rendez-vous secret, mais ne va pas jusqu’au bout, Vaughan alias Charles, alias l’auteur, renonce à ce que ce soit une femme qui conduise le chemin de la vie pour un garçon. Finalement, ce que le narrateur rencontre, pour aller vers plus de vie, ce sont donc d’étranges guides, qui furent des idoles de sa jeunesse, des personnages d’encre et de papier qui s’incarnent. Le roman est aussi le théâtre très déconstruit où se joue une pièce oedipienne centrée sur son coup de théâtre : la femme, dans le somnambule rôle de matrice, est exécutée, c’est un sevrage, une séparation, alors bien sûr le garçon qui reste s’éloigne dans une vie chaotique, onirique, salle de jeu, restaurant chinois à l’atmosphère orientale, hôtel de luxe fréquenté par les stars ( les personnages d’aujourd’hui qui justement manquent de ce quelque chose d’unique, de singulier, de littéraire, de romanesque, rabattus sur du spectaculaire), mais bientôt dans le jeu il va choisir de bonnes cartes, du côté de la fiction, des œuvres de langage excentriques, bizarres, étranges, à contre-courant, engageant une activité cérébrale qui tranche totalement avec l’entreprise de massifier les humains.

Le premier chapitre du livre est donc une sorte de faux départ. Le cardinal et le mannequin sortent d’une porte d’ascenseur, tels deux vedettes d’une revue de Broadway. Elle va obéir à des accords qu’il lui rappelle, pour une étrange mission. Elle paraît sous emprise. « Elle avait le regard toujours relié à la porte-tambour qui tournait lentement pour personne. » D’une certaine manière, son rôle, c’est justement celui de la porte-tambour, un dedans qui ne décide jamais pour la sortie ou pour le retour dedans. Ce n’est pas elle qui décide, c’est celui qui tire sur elle…

Le narrateur se dit si romanesque. Le roman qu’il se fait commence par cette fille mannequin qui semble aller à une soirée secrète. La rencontre ? La porte-tambour s’ouvrira-t-elle sur une histoire qui se tiendra ? Mais non, et la réalité du dehors est trop envahissante, trop crue. Elle est, cette réalité, comme un coup de revolver entre les épaules de Marge, au moment-même où elle arrive à la porte-tambour. L’homme si romanesque voit son roman autour du mannequin hollywoodien se défaire, volant en éclats sous la dureté de la réalité. On ne sait pas d’où viennent les ordres, ceux auxquels Marge obéit, et qui la conduiront à sa fin, Vaughan reste invisible. Un vrai labyrinthe, églises, autel, banque, un type toujours fou amoureux d’une danseuse à qui il envoie des mails auxquels elle ne répond jamais. Fantasmes, où elle va c’est plein de divans rouges… Elle s’engage par une porte-tambour, donc elle a pu sortir, elle est dehors apparemment, ça semble marcher, l’histoire, une longue voiture noire aux vitres fumés l’attend. En somme, elle est conduite. Et le garçon rencontrera la fille conduite jusqu’à lui, selon un déroulement romanesque. Marge sent un obscur désir sans objet. Les Réassureurs assurent la Mort, c’est la plus grosse entreprise du monde… Au fil du voyage romanesque, nous apercevons d’anciens repaires de corsaires, des effluves de temps lointains, des ombres, un étrange stylo que Marge avait un jour trouvé s’ouvrait par un mécanisme, et alors par une petite membrane elle voyait se dérouler des lambeaux de scènes inédites, toujours différentes, tels des instants du passé. Marge, avec ce stylo, semble littéralement se shooter à ces images en lambeaux se mouvant dans un autre espace, comme affamée d’histoires au fil desquelles se laisser aller, comme au fil romanesque d’une histoire prenante. La fille aussi est donc si romanesque, et très dérangée par cette réalité qui ne l’est plus du tout. Image d’un garçon, par ce stylo, mais le volet de laque se referma trop vite, « L’image de ce garçon sauvage resta encore un peu sur sa rétine… dans ce no man’s land, puis elle s’effaça. » Climat très défait, donc. Là où elle arrive, cinq ambulances sont garées, avec leurs pâles ambulanciers, elle entre, par terre il a des capuchons de Bic, ayant contenu des doses de Special K et de Cristal Meth.

Les mots semblent s’écrire automatiquement, et elle est envoûtée, il y a des fantômes dans son portable. C’est fou, dans ce roman, ce retour d’ailleurs, presque cet appel à des vies d’avant, ça se manifeste comme des demandes d’incarnation pour ne pas disparaître à jamais. Fou comme des êtres du passé ne voudraient pas être passés sans traces, c’est fou comme les vivants ont besoin de les voir revenir comme des prédécesseurs, pour ensuite les laisser se reposer en paix. C’est fou cette histoire de transmission. Les phrases reviennent toutes seules, finissant le SMS que Marge commence à écrire. Elle a donc un besoin vital de continuer une phrase commencée avant elle ? Besoin de se situer dans une continuité de vie ? Les lettres pleines remplacent les lettres fantômes. « … elle ressentait dans cette obéissance un plaisir curieux. » Les lettres fantômes semblaient l’appeler à leur donner corps, c’était une supplique, une injonction ! Venues du fond liquide de l’écran ou d’ailleurs. »

C’est ainsi que ce romanesque auquel tient le narrateur s’ouvre sur quelque chose qui s’insurgerait contre la table rase qui fait la réalité d’aujourd’hui en rejetant les prédécesseurs, les has been… Qu’est-ce qui s’impose dans le cerveau, saisissant les commandes ? Les diktats de la réalité d’aujourd’hui, progressistes et matérialistes dans le rien ne manque, ou bien la douceur de prédécesseurs dont l’expérience inscrite dans les joyaux du cerveau s’offre au successeur qui peut s’identifier pour mieux innover afin d’ajouter un chapitre au roman de la vie ? Un cerveau transmet des images à un autre cerveau. Tout dépend de ce qui est transmis… Mise sous hypnose, ou bien l’éveil à la pensée, dans le sillage d’un prédécesseur qui ne se résout pas à n’être qu’un pâle fantômes ? S’agit-il de parasiter un cerveau, de le coloniser, ou bien de l’éveiller par l’identification ? Il y a mise sous influence et mise sous influence… Traitement de masse pour le bien général, ou bien invitation à la singularité de la part de prédécesseurs réduits à l’état de fantômes par notre réalité. Marge pense à ces mots, qui lui semblent autonomes, terrifiants et envahissant la planète pour faire prendre en masse les humains dans la servitude volontaire. Obéir aux ordres du progrès… Les mots grouillent, arrivent de partout, ordonnent. C’est bien notre réalité… Notre vie est si téléguidée… Il n’y a même plus d’homme derrière le rideau, tenant les ficelles, peut-être le Diable… Visage de somnambule de Marge. Regard vacant, corps passif, vivacité contenue, un rien qui ne lui appartenait pas, ni à personne.

Le cinéaste Paul Ruiz, dans un banal restaurant chinois, vient proposer un rôle, celui de chirurgien dans « Les mains d’Orlac », au narrateur, qui a fait un vide oriental en lui, donc disponible à ce qui se présente. Cela semble une plaisanterie, mais qui enclenche quelque chose chez lui, jouer le rôle d’un autre, partir dans les traces d’un autre, invitation. Lui, jouer ? Le voici qui se présente, chez le radiologue, avec sa coxarthrose, son image est celle des rayons X, un vrai tableau de Bacon dit le radiologue. Par la radiologie, le narrateur s’observe autre. La figure du radiologue, puis celle du restaurateur chinois lettré qui l’écoute raconter cette histoire, permet au narrateur de se voir dans une altérité. Voici des interlocuteurs. Le Chinois lettré familier du vide oriental sait écouter, il en sait long sur la nuit, les arcanes de la ville, les échos cachés des couturiers, des mannequins. S’ouvre donc cette dimension d’entre-deux. Le narrateur aussi se confie à lui, et lui incarne les êtres qui viennent à sa rencontre. Le radiologue avait dit : ça vous gêne pas pour les filles, vous jambes ? Voilà, on en sait plus, le narrateur est boiteux, et ne danse pas, on pourrait entendre, il n’est pas de la fête, il ne se laisse pas entraîner. L’imagerie médicale devient de l’Art, des tableaux de Bacon. Le boiteux ne veut pas se laisser opérer, il n’aime pas qu’on le tripote. A moins que ce soit une chirurgienne. On comprend lorsqu’il ajoute qu’au départ, ses jambes, elles étaient arquées, on avait dû les mettre dans le plâtre : deux parenthèses ouvertes, jamais refermées. Difficile, on imagine, de se lancer dans l’espace, sur la terre. Juste une allusion sur la difficulté à « marcher », un côté chez lui du « je ne marche pas », du « je reste en rade », depuis tout chez lui dit je ne veux pas marcher mieux, je ne veux pas que vous me fassiez marcher, que vous me tripotiez, il ne faut pas entendre ça au premier degré… C’est aussi le cerveau qu’on vous tripote au nom du progrès de la science et de la technique, et alors, ça vaut le coup de ne pas marcher, de rester boiteux comme d’autres vilains petits canards. Il marche très mal, de travers. Posture dans la vie, on imagine, aussi. Lorsqu’il est triste, il pense à des boiteux célèbres, Ignace de Loyola, lord Byron, Talleyrand qui avait été un grand séducteur, voilà, le narrateur s’associe déjà à des prédécesseurs, inconsistant et friable c’est un avantage car il suffit d’un rien pour qu’il se voit avec les traits d’un autre, il ne reste pas prisonnier de son image spéculaire mais au contraire cherche d’autres boiteux, certes il est dépossédé de sa personnalité, mais par identification brève il devient aviateur, boxeur, Talleyrand, le narrateur se découvre à l’affût des miettes des personnages, et c’est très intéressant ! Certes, il n’est pas dupe, il sait très bien qu’il n’est pas le personnage dont il s’approprie des miettes, il n’est que l’esquisse d’un cas clinique, dit-il. Bizarrement, les images radiologiques le présentent, squelette, tel un fantôme lui-aussi. Les images aux rayons X font le lien du narrateur avec les fantômes.

Une pharmacie : un rayon de la maladie, un rayon de la beauté, côte à côte on patiente pour retarder la mort ou se maquiller le visage et ça fait penser aussi à la porte-tambour... Poudres qui sont un clin d’œil de la Mort à la Beauté. Le matin dans un journal le narrateur avait regardé des mannequins dans un journal, et, par transparence, au verso de la page se lisait les annonces de décès. Il faut donc voir cette mort au commencement, bizarrement, telle une boiterie, un deuil à faire, renoncer, quelque chose de barré, un interdit, donc une vie qui reste curieusement dans un état intermédiaire. Il se sent à côté, et si romantique, s’imaginant être dans toutes sortes de milieux vus dans les films et les livres américains. La porte s’ouvre, il crois être dedans, mais non. Cette impression presque kafkaïenne de ne pas entrer au château ? « La porte n’était pas la grande porte, ce n’était que ma porte à moi. » Qu’est-ce que la grande porte ? La porte-tambour, au fait, c’est ouvert ou fermé ? Le livre « Ingrid Caven » avait été primé, l’auteur était-il entré par la grande porte, en se servant d’une femme, enfin photographié comme elle ? La grande porte, est-ce ça ? On se doute que non…

Marcher dans New York, c’est comme monter au ciel, le ciel y est vertical, c’est ce qui leur donne l’innocente force, dit-il. Le docteur, c’est ça qu’il aurait dû lui dire, est-ce que vous aimez marcher, non pas est-ce que vous dansez.

Mon histoire, dit le narrateur, n’en finit pas de commencer et est bientôt finie, ma vie passée dans une porte-tambour. Qu’est-ce donc le vrai commencement, pas celui qui revient toujours en arrière comme la porte-tambour ? Au commencement, c’est la nuit parsemée de quelques rares scintillations lointaines et éphémères, une fille, un mannequin, une marionnette, une figurine. Voilà, la grande question c’est que la fille n’est pas très vivante ! Cela se pourrait bien que ce roman tourne autour de cette vérité, la fille n’est pas très vivante ! Tirage de cartes dans une maison de jeu : elles disent de ne rien faire ! Un personnage de bande dessinée qu’il aime : une simple silhouette sur le papier, dépourvu d’enthousiasme et de but dans la vie, intérimaire, tout glisse sur lui, écho de belles ados à la dérive. Cette dérive. Absence d’inspiration, tentative de se lasser guider par des éléments aléatoires, détachement.

« Les mains d’Orlac » : le narrateur a lu le livre à 20 ans. Puis le film allemand, ça avait influencé sa façon de voir, de vivre, ambiances troubles, ombres, docteurs maléfiques, automates, climat hypnotique, une jeune et belle actrice femme d’un pianiste virtuose dont les mains sont coupées dans un accident de train, un serial killer qui tue ses victimes en lançant des couteaux, puis cet assassin est exécuté et ses mains sont greffées au pianiste. Mais elles ne peuvent jouer, elles veulent lancer des couteaux. Le narrateur est perplexe : qu’est-ce qui, chez lui, avait pu faire croire au cinéaste qu’il pouvait jouer le rôle ? Puis il pense à un reportage qu’il a publié, à sa photo, avec Jim ils ont l’air de personnages de science-fiction… Puis, cette boiterie… Plus du tout aristocratique, mais inversion de la fragilité distinguée en boiterie méchante, tels Mabuse, Goebbels. C’est ça qu’avait dû remarquer le cinéaste. Le narrateur a voulu approfondir ces mots du cinéaste, proposition lancée comme ça, absurde, comme lancée à un autre, mais faisant résonner en lui quelque chose de lointain, d’intrigant. On entend comme un lointain désir de venir faire boiter ce monde du progrès, peut-être, d’être méchant, ironique…

Le narrateur se laisse depuis des années glisser au fil morose du temps, rien ne le distrait dans un monde où tout est fait pour distraire… Ecriture d’un roman qui a du succès, photos, et sur l’une d’elle, bizarrement, on le surprend à faire un geste de menace, d’invocation ou de conjuration, il avait l’air d’une créature des ténèbres, il ne se reconnaît pas. Il a quelque chose de Frankenstein-le-Dandy. Révélation de sa face noire… , de son côté non humain. Son côté cruel et critique dérangeant la positivité ambiante… Un empêcheur de tourner rond dans le meilleur des mondes.

Alors, écrire le livre, ce serait le fabriquer en se livrant à une opération comme le Dr Frankenstein sur sa créature.

Il se demande : c’est quoi un acteur ? Il faut être filmé, lui répond-on, et ça n’a rien à voir avec le métier. J’ajoute : il faut quelqu’un qui filme… et là, vous avez aussi cet entre-deux, le prédécesseur filmé et le successeur qui filme pour s’identifier, pour suivre, il enregistre pour pouvoir marcher dans les traces. La gaucherie, est-ce un atout ? L’Esprit qui souffle plutôt là où il y a une fêlure ? Il faut une étrangeté. Le narrateur se dit que le cinéaste s’est foutu de lui, mais il essaie quand même, devant le miroir. Il va dans les traces, avec son corps, sa gaucherie.

A propos d’un scénario qu’il n’écrira pas… : « 78-79, on allait solder les comptes… inventaire avant de démarrer l’ère technologique barbare sans mémoire, œuvres complètes en DVD… Frigo ! Congélateur ! Greffiers !… Repli général !!… Restauration !!!… Et ce qu’on voulait à la rigueur voir sur l’écran c’était des plus moches et plus malheureux que soi…. J’en étais resté aux piscines de Gatsby… » Margo est partie avec le producteur plein aux as… La piscine est vidangée…

Idée de jouer une figure du Mal… C’était dans une période de dépression (de résistance à la pression dans l’air du temps ? Mal destructeur pour foutre en l’air cette belle ordonnance, le règne de l’argent… ?), de brume et ténèbres, de tourbe de la préhistoire. Brume de la résistance, ne pas se laisser prendre, distraire, rester dans la porte-tambour, entrer dedans pour sortir, et se raviser, rester dedans, elle tourne, retour, dehors, non merci ! Une récompense littéraire inattendue avait couronné une vie nébuleuse et oisive de parasite, dit-il. Moment plein de confusion de son existence. Alors, il saisit au vol un personnage de Shakespeare, Richard III, s’y identifie, commune boiterie, un certain snobisme le poussant à se trouver des relations célèbres imaginaires ou réelles. Jacob qui lutte contre l’Ange et a sa hanche déboîtée, Héphaïstos lors d’une dispute entre ses parents Zeus et Aphrodite prit le parti de sa mère, son père le saisit par un pied et le lança du sommet de l’Olympe, il tomba tout un jour. Caractère malveillant du roi Richard III, comme le narrateur dépourvu d’altruisme, étranger à la grande famille de l’Homme, bref ne faisant pas masse, s’écartant dans sa singularité, sa solitude, échappant à la prise en mains générale, à la chirurgie normalisante. Tordu pas seulement dans la démarche ! Portrait qui se peint du narrateur ! Singulier ! A l’époque, il a des crises de nerfs, des insomnies, il y a quelque chose de mauvais. Il pense que jouer sur scène un roi cruel, ce serait un exorcisme, une conjuration. Avoir cette audace, lui le Huguenot coincé !

Donc, sensation du poids énorme qu’a pris la réalité ! Résistance du narrateur, par la superposition des différents décors de siècles passés ! Faire venir des images pour conjurer celles d’aujourd’hui, celles du Spectacle ! La lutte avec le dehors entraîne une sensation de flottaison, de retrait, d’enfermement dans un aquarium, voici un Chinois lettré opiomane, ayant fait le choix d’ailleurs. Solitude et nerfs à vifs, mais rester romanesque envers et contre tout, l’auteur insiste ! Je suis si romanesque, écrit à tout bout de champ Jean-Jacques Schuhl. Toujours l’impression de se trouver au bord d’une fiction, sans que ça commence vraiment à s’écrire. Des fantômes arrivent, demandent à être exhumés, auteur soi-même fantôme, vite enterré ? Question d’intéresser encore quelqu’un… De ne pas sombrer dans l’état dépressif, de devenir vivant, s’incarner vraiment, sortir du roman morbide chic. Le pont : suspendu dans un état intermédiaire. Dans un état de léthargie, il sent une présence, comme sur un pont, qui est une passerelle vers autre chose. Présence invisible, ils font un pas chacun, et c’est la rencontre. Le narrateur se plaint que tout autour ce soit si irréel, si malade, si fou, que du spectacle ! C’est alors que, dans les fantômes venus à sa rencontre, il reconnaît d’abord Lafcadio, personnage de Gide dans « Les caves du Vatican », un apatride venu des Balkans, qui joue aux dés, puis Troppmann, un romanesque serial killer du XIXe siècle, figure très éloignée de lui, et qui vient en contrepoint du suicide d’un ami, Jean, qui avait enregistré ses derniers instants. Le narrateur a une forte propension à adopter les émotions des autres : lui, il n’en a pas. Voici l’Hôtel Costes, où viennent les acteurs à succès, les rocks stars, les mannequins, et, 84 ans plus tard, le fantôme de Troppmann, en lequel le narrateur se projette, entraînant à l’étage une belle fille. Pour une nuit, il était lui, sorti des pages d’un livre. Loin du monde ennuyeux d’aujourd’hui, de cette fadeur, de cette correction, il transfigure.

Roman dont, finalement, l’histoire est une sorte d’anti-histoire, car, écrit Schuhl, « sous couvert de progrès, de civilisation électronique, globalisation et compagnie, on était quand même, question rapports humains, façons d’être, mentalités, revenus à l’ère glaciaire, avant le pithecanthropus erectus, y avait rien à me dire, en me retournant si loin en arrière j’étais dans l’air du temps. Personne aimer voir affleurement du non-humain… alors pas rester ici Charlie… pas bon pour toi être dehors de jour… mauvais la lumière. »

L’Entrée des fantômes : personnages livresques ou prédécesseurs illustres, qui disent que, dans cette ère glaciaire par-delà le progrès, les vrais vivants sont à rechercher ailleurs, bien plus vivants que cet affleurement de non-humain qui se sent à l’heure de la civilisation électronique. Une poignante question surgit de ce roman où le fil de l’histoire a toutes les difficulté du monde à se dérouler : qu’est-ce qu’un personnage ? Qu’est-ce, quelqu’un, vraiment quelqu’un, à l’heure du traitement de masse des humains ? Jean-Jacques Schuhl, on l’imagine bien se poser désespérément la question pour lui-même : quand serais-je quelqu’un pour quelqu’un d’autre ? Quand entrerai-je par la grande porte ? Quelqu’un est toujours vu en train de se détacher, de prendre du relief, de la singularité, de l’unicité par au moins quelqu’un d’autre. C’est bien ce qu’il me semble entendre entre les lignes de ce roman, dans la bouche d’un narrateur boiteux, déprimé, et romanesque envers et contre tout. L’uniformisation du monde est une glaciation du point de vue de la singularité. Le narrateur préfère s’identifier à un personnage romanesque, se replier, en quelque sorte, ce n’est pas bon pour lui de mettre le nez dehors. Ainsi, Jean-Jacques Schuhl s’est créé lui-même personnage de roman, un résistant à la glaciation contemporaine. C’est lui, le quelqu’un qui préfère boiter…

Alice Granger Guitard



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