18 ans !





Accueil > LITTERATURE > L’Autre Face de la mer - Louis-Philippe Dalembert

L’Autre Face de la mer - Louis-Philippe Dalembert
mercredi 17 mars 2010 par penvins

L’épopée tragique Haïtienne. Louis-Philippe Dalembert nous raconte ici l’histoire de son pays et de ses habitants depuis plus d’un siècle dans une sorte de récit mythique énoncé par la grand-mère du héros (Jonas - figure de l’auteur) puis par le héros lui-même, un récit poignant en raison même de l’absence de toute référence chronologique précise, par ce point de vue à hauteur humaine où tout est dit et vécu de l’intérieur, où les seules voix que l’on entende – mis à part peut-être les lettres de Maïté - sont celles de ceux qui sont restés. Une île que tous veulent quitter sauf Grannie, une île que Jonas ne quittera qu’à la mort de celle-ci.

D’une certaine façon la terre natale et la grand-mère c’est la même chose. Pour Jonas il n’y a pas de mère, il est élevé par sa grand-mère et celle-ci a juré de ne pas quitter l’île en dépit de son attirance pour les bateaux qui arrivent et partent du port et qui lui ont valu son surnom de Noubot (New boat). Cette île soumise à toutes les dictatures tout le monde veut la quitter, tente par tous les moyens de s’en échapper mais il y a un souvenir qui reste fort et qui hante tout le livre : écrits en contre-point des petits textes sans ponctuation disent ce que furent autrefois ces voyages en bateau où les hommes n’étaient que des animaux enchaînés et maltraités subissant sans cesse les assauts de la mer – ces coups de marteau contre la coque des navires. En écho viennent les coups de marteau des dictatures, peut-être pour cela que le vrai départ, celui de Jonas, ne pourra se faire en bateau, sans doute aussi parce qu’en dernier lieu le seul pays qui puisse accueillir les émigrants en masse monte un rideau d’acier pour empêcher l’exil, mais ce que Dalembert souligne c’est qu’il ne fallait pas créer de précédent ni perturber l’ordre des rapports de force dans le monde et que ce rejet s’est fait avec l’appui du Conseil d’urgence de la plus haute instance de la planète. Avec la mort de sa Grand-mère devant les images de ce blocus, ce sera sans doute le dernier crime de l’Occident qui le poussera à quitter l’île.

L’autre Face de la mer est un livre tout en subtilités et chaque relecture apporte des éléments nouveaux, mais en prenant ce parti pris de ne donner aucune date et très peu de lieux précis, non seulement Louis-Philippe Dalembert oblige le lecteur à revisiter lui-même l’histoire d’Haïti mais il donne à son récit un caractère à la fois universel et personnel qui en dit bien plus que toutes les données historiques. Ce faisant il évite également toute mise en cause haineuse, sans pour autant escamoter les faits.

Et les faits sont têtus et surtout douloureux depuis l’épisode de la rivière Dajabon devenue rivière Massacre en raison de l’extermination de 15 à 30 000 Haïtiens sur la frontière par l’armée dominicaine, en 1937, épisode racontée par Grannie et qui vous plonge au cœur de la terreur, jusqu’aux exactions des Duvalier père et fils et aux interventions des Etats-Unis sans oublier bien sûr cette autre Face de la mer : la Traite négrière, évoquée en arrière plan : sous bonne escorte au cas où ces animaux se déchaînent qu’ils sautent par dessus bord c’est déjà arrivé il ne faut pas courir le risque de perdre un tel investissement, mais qui détermine toute l’attitude de la grand-mère vis à vis de l’exil : Pourquoi personne ne leur dit qu’ils ne vont rien trouver là-bas, pas même l’écho de leurs rêves ? comme un déni permanent de la nécessité de fuir ou plutôt comme une peur non dite de toute traversée des mers.

Jonas a perdu son père et sa mère ‘disparus’ pour avoir refusé de collaborer, sa seule attache c’est sa grand-mère, c’est elle qui représente la terre natale à laquelle il veut rester fidèle, c’est pour cette raison aussi qu’il quittera l’île à la mort de celle-ci et voyagera partout de par le monde Comme un homme amoureux qui passerait d’une amante à une autre pour fuir l’image de la femme aimée. Mieux, pour lui rester fidèle dans l’absence.

Un chef-d’oeuvre à lire et à relire.

lire aussi

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?