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James Sacré, Tissus mis par terre et dans le vent, photographies de Bernard Abadie, Le Castor Astral, 2010, 13 €.
samedi 20 mars 2010 par Tristan Hordé

Comment établir une relation entre des photographies, quand elles ne sont pas seulement des représentations de la réalité, et les mots d’un poème ? James Sacré a déjà accompagné, en 1986 (Bocaux, bonbonnes, carafes et bouteilles (comme)), des photographies de Bernard Abadie. Il n’a jamais décrit un cliché, qui n’est qu’un point de départ et ne suggère que discrètement un ensemble de mots.
Ainsi pour la première photographie de ce livre : couvertures et oreillers, quelques vêtements un peu plus loin ; des arbres nombreux, des fils y sont fixés, une barrière de bois derrière cette lessive, c’est sans doute l’automne. Est-ce l’aspect inhabituel de l’installation — linge qui sèche mais pas de maison proche — qui a suscité l’écriture ? Ou plutôt, à cause de sa rusticité (le linge et les arbres), a-t-elle reporté James Sacré jusqu’au temps de l’enfance à la ferme ? Le poème d’ouverture, titré "En Vendée, longtemps", peut être lu en effet comme un ensemble de variations autour des lessives de la mère, mais dans l’imaginaire de l’enfant elles sont autre chose ; selon la formule du jeu qui commence par "on dirait que..." : « Et plaisir de passer dans l’intérieur des draps (fallait pas que maman voie) ; / La bonne odeur de propre et quand même / Plein de nuit dedans ». Un autre jour, les draps deviennent voiles et c’est le départ, déjà rêvé pendant la lecture d’un livre de corsaires.
C’est encore avec une relation à l’enfance, pas la sienne, que James Sacré termine le livre. Cette fois, c’est le linge dans la ville, tendu « sur un fil qui traverse la rue pas large », et l’enfant, lui-même « deux trois couleurs de chiffons », est aussi à l’extérieur, hors du logement trop étroit. Que ce soit à la ville ou à la campagne, seuls les pauvres mettent leur intimité à la vue de tous, ici draps au vent, là « petite culotte ou T-shirt ». En même temps, ici, « La présence de tissus dans le paysage / Prévient que des gens sont là, pas loin », là, « où sont des étoffes c’est que des gens sont vivants ».
Si l’on revient à la ferme, on ne s’étonne pas que d’autres tissus évoquent les travaux, la moisson, ou le battage des haricots. S’opère alors un glissement qui associe le travail physique du paysan et l’activité d’écriture ; ce qui pourrait ne pas paraître dirigé vers un but, les mouvements que l’œil profane voit sans direction précise pour sortir les haricots de leur cosse (« grand désordre »), s’apparente à ceux du poète : « Gestes qu’on a peut-être recommencés / Pour aller d’un brouillon malmené à des mots bien rangés / Sur du papier ». Les deux tâches, chacune à leur manière, engagent le corps. James Sacré recourt régulièrement à des rapprochements analogues : on pense par exemple à l’emploi du verbe "boulanger" à propos de la fabrique des poèmes.
Les gestes, donc, de l’écriture semblent désordonnés, et ils ne sont maîtrisés qu’avec le temps — s’ils le sont un jour. James Sacré revient souvent sur la difficulté à trouver une expression juste et, parallèlement, en appelle au lecteur. Comment dire que quelque chose est beau, quel contenu donner au mot "beau" qui soit partageable ? Passant de la Vendée au Maroc, où sur les murets les couleurs des tissus se mêlent, il interroge :

Sont-elles, par leur seule présence, de la beauté ?
Ou s’il y faut le cadrage d’une photo
Ou les mots (pas forcément ceux que voilà dits) d’un poème ?

Vieille question sans doute qui restera sans réponse
Mais c’est pas désagréable, ni même frustrant, d’y penser.

Vieille question, sans doute. Ce qu’élabore le photographe ressortit autant de l’invention que l’écrit ; il ne s’agit pas de fixer sur une image des choses du monde mais de faire, par exemple, que l’on voie à la fois du linge sur un fil et quelque chose d’autre, des couleurs ou des formes dans un espace recréé et non pas seulement des pièces de tissu avec leur usage. Ce qui définit la photographie comme « discours de gestes muets ». Le monde est là, devant nos yeux, transparent dirait-on, et pourtant énigmatique. Que peut en dire le poème ?
Plusieurs livres de James Sacré, à côté des poèmes (mais comment tracer une frontière ?) tournent autour de : "Qu’est-ce que la poésie ?" Que la question devienne, comme dans ce livre, motif de poème, ce ne peut être surprenant : que devient la poésie quand elle cesse de se penser ? C’est la même interrogation au fil des livres, et elle est autre chaque fois, jamais rhétorique, toujours neuve. Ce qui est avancé à tel moment contribue bien un peu à éclaircir ce qu’est le travail de James Sacré dans la langue, à faire comprendre comment « l’errance à travers les mots » finit par tresser « la corde du poème ». Et que lit-on ? Dans la fraîcheur renouvelée, « Seulement le bruit et le rythme des mots : la poésie »

Tristan Hordé

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