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La mort à Venise - Thomas Mann
dimanche 9 mai 2010 par Elisabeth Torres

J’ai passé l’après-midi de samedi à lire « La mort à Venise » de Thomas Mann, manière de m’extraire de la réalité pesante et d’éloigner les pensées négatives omniprésentes du moment. De prendre de la distance. Entrer dans la pensée de l’autre permet ce pas de côté qui donne un éclairage apaisé sur les choses. J’ai été subitement frappée par un passage du livre d’une extraordinaire modernité. L’auteur y retrace la villégiature d’un écrivain en mal d’inspiration. Si sa plume, par une discipline et un ascétisme rodés de longue date parvient encore à tracer quotidiennement une prose irréprochable, l’écrivain ressent soudain l’appel du large, propre à ressourcer son écriture devenue essentiellement laborieuse, pour ne pas dire mécanique, et sans vie. Cette quête le conduit à Venise, la mythique cité lacustre, qui lui arrache de belles envolées lyriques et mythologiques. Si celles-ci me paraissent parfois un peu surannées et ampoulées, un passage du texte me laisse un instant abasourdie. L’écrivain, y retrace sa quête de vérité. Bien que son attention soit tout entière captée par la beauté diabolique d’un jeune garçon, il pressent qu’un mystère pesant vient de s’abattre sur la ville. Manière peut-être aussi de se détourner un instant de la passion qui le consume. Ou de s’expliquer autrement le mal être qui en résulte pour lui-même. Sa sensibilité d’écrivain est quoi qu’il en soit alertée par des signes tout autour de lui qui réveillent sa soif de découverte, son envie de percer une énigme stagnante comme les eaux sombres des canaux. Le fait est que les pensionnaires allemands quittent l’hôtel les uns après les autres. Une odeur d’asepsie plane dans les ruelles. Il faut dire également que peu de temps après son arrivée, un malaise avait conduit l’écrivain à imaginer un départ précipité de l’endroit. Sixième sens averti que la mort se rapproche, ou tentative de fuite devant la passion dangereuse qui l’envahit ? Toujours est-il que par un coup du sort qui ne doit sans doute rien au hasard pour qui lui prête un sens, l’écrivain se ravise et prolonge finalement son séjour. Et voilà qu’il se met en quête d’éclairer sa lanterne, cherchant tout d’abord une réponse dans les journaux, locaux et internationaux. Aujourd’hui on écumerait le net. Mais ici on est au début du vingtième siècle, autre époque, celle du règne de la presse écrite. N’y trouvant qu’une succession de versions officielles et de démentis contradictoires, il mène alors ses investigations sur le terrain, interrogeant le gérant de l’hôtel, un boutiquier, un saltimbanque, jusqu’à une agence de voyage où un commis lui livre enfin la vérité. La version officielle expliquait l’odeur d’hôpital qui règne sur la ville par une précaution prophylactique contre les méfaits du sirocco. La vérité est tout autre : une épidémie de choléra sévit sur la cité et sème la mort, dont toute trace est effacée à la faveur de la nuit. Mais les autorités, au nom de la préservation des intérêts du tourisme, ont décidé de taire l’affaire. Ne pas affoler…

Je suis ébahie de lire ces lignes en tous points si semblables à ce que j’ai pressenti moi-même ces derniers mois. A propos de l’épidémie de grippe H1n1 pour commencer. Puis du nuage de cendres du volcan islandais. Et tant d’autres fléaux encore dont je ne parvenais pas à mesurer l’ampleur ou la véracité bien qu’assoiffée moi aussi de vérité et ne reculant devant aucun effort de recherche approfondie. Pourtant, comment se faire une idée juste devant l’amoncellement d’informations et surtout leurs incessantes contradictions ?

Le monde ne change donc pas. Je suis frappée par sa permanence.

Un autre passage de cette œuvre concerne la peur du héros de vieillir, de voir ses chairs mollir et l’empêcher de séduire à l’avenir. Sa vulnérabilité à cet égard le conduit à laisser un coiffeur user de tous les subterfuges alors en vigueur pour effacer la grisaille de ses favoris et redonner l’illusion de la jeunesse à sa figure flétrie.

Même angoisse que celle qui habite nos contemporains devant le temps qui ravine les traits et nous marque de son sceau, impassible et intransigeant.

Même tentative désespérée de lui résister, de retarder le rythme effréné des particules qui s’égrènent dans le sablier, de fuir ce faisant la mort, destination cependant assurée, point de convergence inévitable. Seuls les moyens changent, se sophistiquent.

Permanence du monde, et de l’humain. Au-delà du style et du vocabulaire, propres aux modes et aux époques.

Et celui-là même qui se gaussait intérieurement, au début du récit, de la vision de l’un de ses pairs jouant sa coquette en mimant la jeunesse perdue et se mêlant par effraction à un groupe d’étudiants, se prend à l’imiter, victime de son engouement pour un jeune Polonais de toute beauté. Incarnation d’une si grande pureté qu’elle en devient douloureuse car désormais inaccessible.

Le désir de l’homme mûr pour le « garçon » n’a jamais rien de choquant dans cette œuvre. Il demeure toujours platonique, même s’il se déchaine certes l’espace d’un rêve nocturne empli d’images d’une antique débauche.

Je retiens la soif inextinguible de l’homme vieillissant, dont la vie quitte peu à peu les veines, face à la jeunesse resplendissante et inconsciente qu’il admire d’autant plus qu’elle l’a lui-même inexorablement abandonné.

La relation se joue à distance entre les deux représentations de l’homme, jeux de regards et de miroirs, entre l’un qui est à l’aube de son existence, et l’autre au seuil de sa mort.

Peut être le jeune garçon voit-il en cet homme plus âgé, qui le suit du regard quand il ne le prend pas en filature, le vieillard qu’il deviendra un jour à son tour.

Peut être que lorsqu’il lève le doigt vers le large, il montre à l’homme qui se meurt sur la plage le chemin de l’infini qui attend ce dernier lui offrant en forme de cadeau d’adieu à cette vie, l’ultime vision de la beauté terrestre dans ce qu’elle a de plus pur et d’extrême. Doigt du jeune et superbe éphèbe pointé vers l’horizon comme un trait d’union entre l’ici-bas connu, et l’abime de l’inconnu absolu.

Qui se réduit peut être et tout simplement à l’inconcevable néant…

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