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Le conflit, la femme et la mère, Elisabeth Badinter

Editions Flammarion, 2010

jeudi 13 mai 2010 par Alice Granger

Ce livre d’Elisabeth Badinter suscite beaucoup de passion depuis qu’il est paru. Comme s’il fallait trancher, en un temps où ce qui s’impose c’est que la mère doit tout à son enfant, dans le sillage du naturalisme revenant en force, de l’instinct maternel triomphant, de l’éthologie ramenant la mère humaine à un mammifère, et où le combat féministe des années soixante-dix ayant pour objectif l’émancipation des femmes et la parité entre les sexes n’est plus dans l’air du temps. Comme s’il fallait trancher entre la femme et la mère, entre la femme dénaturée de ne pas vouloir d’enfants, de ne pas allaiter, d’abandonner ses enfants à la crèche, la nounou, et la bonne mère parfaite sacrifiant son épanouissement personnel, sa sexualité, sa réussite professionnelle avec pour bénéfices secondaires un gain narcissique fou et une toute-puissance. Trancher en faveur, bien sûr, de la mère parfaite, au bout du compte. Les femmes qui ne sont pas une mère parfaite dont la vie se conforme au diktat de tout devoir à son enfant, ou même qui n’ont pas d’enfants, qu’elles aient choisi de ne pas en avoir ou que seul le hasard ait fait qu’elles n’en ont pas eus, ces femmes-là très curieusement n’arrivent pas à gagner, à faire entendre leur légitimité, face à une sorte d’idéologie souterraine très puissante.

Mais en lisant ce livre, je suis frappée par le fait que « devoir tout à l’enfant » n’est jamais vraiment remis en question. Lorsque les femmes y dérogent en privilégiant au contraire leur sexualité, leur individualisme, leur réussite professionnelle, on a l’impression qu’elles déplacent le « devoir tout à l’enfant » en un « se devoir tout à soi-même », c’est-à-dire que cette femme va prendre soin de sa propre vie comme elle le ferait d’un enfant, sauf qu’elle va se vouer à elle-même. La mère parfaite se branche à son enfant par l’allaitement et le dévouement à vie comme si elle continuait le lien biologique propre à la grossesse, comme si elle n’était qu’un sein enveloppe placentaire. Ce faisant, de tout son corps et son cerveau, elle-même s’identifie à un fœtus qui flotte dans la béatitude de la satisfaction narcissique énorme d’être reconnue mère parfaite. Dans ces conditions, où cette mère parfaite le plus souvent reste à la maison, dans une involution des avancées du féminisme, le père est celui qui assure les moyens à la mère et l’enfant, c’est donc lui qui matérialise, à la lettre, le sein gorgé de lait qui est une continuation du lien biologique placentaire. Patriarcat dont Elisabeth Badinter dit qu’il est de retour, femme à la maison aux travaux domestiques et au maternage, homme qui s’épanouit au travail. Bon, n’est-ce pas un patriarcat qui obéit à un matriarcat psychique et de fait ? Ce père se doit tout à lui-même en étant l’assureur matériel d’un milieu familial où il rentre et où tous les membres sont en symbiose dans un bien-être nature. Si bien que le « tout devoir à l’enfant » équivaudrait à tout se devoir à soi-même dans un cadre idyllique où chacun est rentré dans sa bonne petite niche, merci à l’éthologie. La femme, dénaturée, qui déroge à une telle vocation désormais si investie et valorisée, la chose qu’elle fait, c’est d’abandonner l’énorme charge domestique que cela implique, sacrificielle, pour réduire cette domesticité de la vie à elle-même… Idem pour les hommes qui ne fondent pas de famille… Femmes et hommes non accomplis, si l’accomplissement de la vie c’est se reproduire et à partir de là vouer sa vie au maternage, préfèrent profiter de cette vie pour eux-mêmes, jouir eux-mêmes directement des moyens qu’ils gagnent, se mettant étrangement à ressembler à ces enfants auxquels la mère doit tout et le père assureur du tout… C’est dire si ce fameux conflit évoqué par Elisabeth Badinter ne me semble pas en être un tant que ça… ! Les mères parfaites se branchent à la vie de leurs enfants de tout leur corps devenu sein et de tout leur cerveau sacrificiel qui ne pense plus qu’à ça, mais celles qui préfèrent être femmes se branchent tout autant à elles-mêmes, elles sont leur propre enfant auquel elles doivent tout, idem les hommes.

Il y a ce « devoir tout à… » qui ne me semble jamais remis en question par personne, et qui se réfère à la lettre à un dispositif de gestation, corps maternel placentaire (il paraît que la production du placenta serait d’origine paternelle…) lié biologiquement et réellement au fœtus, de même cette mère assignée à résidence à la maison, elle-même… à l’abri dans ce cocon. Ce « tout devoir à… », ce retour en force du prétendu instinct maternel, ce renouveau d’un patriarcat qui assure la matérialité du dispositif matriarcal, me semblent être la forclusion radicale de cette coupure du seul lien biologique réel qui existe, celui du cordon ombilical. A la suite de cette coupure du cordon ombilical, il n’y a plus de lien biologique proprement dit. Les liens qui vont se tisser à partir de la disparition du lien biologique originaire vont être tout autres. Retour de l’instinct maternel, du naturalisme, de l’éthologie, du biologisme : forclusion de ce dérangement inaugural qu’est la destruction du lien biologique placentaire grâce à laquelle un être humain est né, est dehors, où d’autres êtres humains sont déjà là, mêmement déracinés de leur lien biologique, et qui peuvent transmettre au nouvel arrivé son expérience riche de la vie sur terre où ce n’est pas pareil que dans le ventre maternel. Mais la forclusion, qu’on appelle aussi forclusion du nom du père (père forclos lorsque, au lieu d’être séparateur, il est au contraire l’assureur matériel de la continuation d’une logique matriarcale placentaire, biologique), prétend qu’après la naissance, c’est comme avant, la mère doit tout à son enfant, à jamais, exactement comme lorsqu’il était dans son ventre. Idem les femmes sans enfant qui jouissent de leur vie, c’est-à-dire ne se placent pas non plus du côté des enfants ayant perdu leur lien biologique et arrivant en tant que nés sur terre, hors du ventre. L’hégémonie de l’enfant central auquel l’entité matriarcale doit tout est équivalente à l’hégémonie du jouir de la vie où l’enfant est absent. La mère qui voue une vie sacrificielle à ses enfants en les maintenant dans un ventre en extension partout, donc en les empêchant de vivre dans une logique non biologique, dehors, est-elle si différente de la femme sans enfants jouissant de sa vie libre, individualiste, mais dans laquelle elle ne voit jamais arriver des enfants nés, des enfants devant être élevés dans le cadre de liens relationnels non biologiques. Ce lien très différent reste à inventer.

Reste à inventer et à organiser une vie sur terre des humains nés sur la base de la destruction du lien biologique strict, placentaire, dans le sillage du dérangement radical qui est aussi une jetée des dés de la vie qui se réitérera à l’infini avec la suite de dérangements inhérents aux relations humaines dans lesquelles la hiérarchie de l’expérience impose le sens de la transmission. Cette destruction originaire entraîne un re-lancement continu des dés du jeu de la vie, et ça c’est génial, en regard de ce renouveau incessant de la vie avec un jeu qui se répartit autrement le prétendu instinct maternel est étouffant, prétentieux, une mère se plaçant comme mieux que la multiplicité des occasions d’éclosion de la vie née.

Elisabeth Badinter certes étudie tout ce qui revient avec la remise à l’ordre du jour de l’instinct maternel, du naturalisme, de l’hédonisme, de l’individualisme, le retour du patriarcat, des choses domestiques assumées seulement par les femmes, l’inégalité des salaires entre les sexes, le manque de réussite professionnelle pour les femmes. Elle entrouvre cette autre manière d’accueillir les jeunes enfants, mais sans jamais écrire à quel point c’est vital d’inscrire dans l’histoire terrestre de chacun la rupture inaugurale du lien biologique qu’il ne s’agit pas de rétablir et forclore par l’instinct maternel supposé : il y a des siècles qu’en France on confie les nouveaux-nés à des nourrices, à des mercenaires, ceci s’étant amplifié au XVIIIe siècle. Dans la bourgeoisie, les très jeunes enfants avaient des nourrices à domicile, puis, plus grands ils étaient mis en pension. Ceci sans qu’il en résulte de troubles monstrueux pour ces pauvres êtres dont la mère avait oublié qu’elle avait eu un lieu biologique strict avec eux. Cette organisation sociale, terrestre, de l’élevage d’enfants nés ayant donc rompu à jamais le lien biologique, ayant intégré en eux le dérangement radical ayant relancé les dés, crèches, nourrices, maternelles, voire pensionnats, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas envisager de manière collective, à l’échelle de la communauté humaine, l’élevage des enfants, chacun, femme, homme, y contribuant en tant qu’individu ?

La mère à la maison, aux tâches domestiques et d’élevage, et le père au boulot pour assurer matériellement l’abri à la petite famille, inscrit une différence sexuelle qui greffe à la mère un super organe en creux tout-puissant ! Or, la destruction du lien biologique devrait faire apparaître cette différence sexuelle d’une tout autre manière : une femme qui a donné à la lumière un enfant n’est plus pourvue du super organe en creux, aucun père ne peut le lui greffer en assureur d’abri où elle continuera à régir toute-puissante et sacrificielle. Mère castrée de son organe en creux, gestation qui a pris fin : c’est une femme qui renaît, castrée, fille. L’homme est celui qui a le pouvoir de priver la mère de son organe en creux, c’est celui qui a le pouvoir de tourner vers la lumière du dehors, celui qui fait trembler la terre du dérangement sous les pieds, celui qui éventre le huis-clos familial pour ouvrir sur les autres qu’eux. Père qui a le pouvoir d’ouvrir aux autres, les déjà là, les là aussi, ses enfants nés, plutôt que de les maintenir dans l’abri.

L’égalité non seulement entre les sexes mais entre les humains ne passerait-elle pas par cette inscription de la destruction du lien biologique propre à la gestation. Ne requiert-elle pas une fin de la forclusion du nom du père ?

Elisabeth Badinter conclut avec l’exception française, souligne qu’en France la natalité y est une des plus forte au monde alors qu’il y a depuis des siècles une tradition d’abandon des enfants à des mercenaires, nourrices, crèche de la part de femme décidées envers et contre tout à avoir une vie en dehors. Nous lisons entre les lignes qu’une troisième possibilité est possible, une structure d’accueil des enfants qui arrivent organisée, pensée collectivement, conçue sur la base de la perte du lien biologique, perte qui bien sûr prive femme et homme des bénéfices narcissiques secondaires de la noble mission de tout devoir à des enfants courant tous les risques sans eux, mais en échange promet un incessant renouveau de la vie, éclosions nouvelles à chaque configuration différente du tissu relationnel dans lequel chaque membre se présente riche de sa bataille singulière pour vivre sur terre.

Il faut remercier Elisabeth Badinter d’avoir l’audace de s’attaquer à cette idéologie souterraine dont les conséquences pour les femmes sont incalculables en termes de pertes de liberté. Et pas seulement pour les femmes. Pour l’être humain né, dont l’horizon est borné par du maternant, et non pas ouvert sur la richesse et la complexité déstabilisante et renouvelante des autres. En fin de compte, ce livre nous offre une trame pour réfléchir. Par exemple, une mère parfaite devant tout à son enfant qu’elle materne et protège, auquel elle fournit tout, implique un petit incapable de se structurer par lui-même aux risques et surprises des autres. Implique qu’il n’y a sur terre pas d’autres qui ne soient métabolisés en lait par la mère… L’enfant devra apprendre à voir ces autres par l’appareil rectificateur de la mère. Tout cela, on le sent dans l’analyse d’Elisabeth Badinter, qui met en relief combien dans une enfance où la mère a une telle importance totale le cerveau de l’enfant se structure pour toute la vie d’une certaine manière idéologique : formaté pour qu’on lui doive tout, et aussi à une soumission sacrificielle des humains d’avant eux les ayant mis au centre de tout. Après, on parlera de cette maltraitance spéciale qu’est l’indifférence à l’égard des personnes âgées… Ceux qui ont été élevés dans l’idée qu’on leur devait tout restent avec cette idée que les choses vont dans ce sens-là, ils n’ont jamais intériorisé qu’eux aussi pourraient à leur tour devoir tout aux anciens qui leur ont tout voué… Quand on peut concevoir que notre vie c’est de tout devoir à l’enfant, concevoir notre propre vie de manière sacrificielle, que plus rien d’autre n’a d’importance lorsque l’enfant paraît, notre vie est déjà en puissance morte…

Bien sûr, je suis du côté d’Elisabeth Badinter ! Même si le conflit dont elle parle me semble être, plus radicalement encore, entre la vie et la mort… Parce que si la naissance ne peut pas s’inscrire comme une coupure du lien biologique strict…

Alice Granger Guitard

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