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Quiconque nourrit un homme est son maître - Jack London
vendredi 14 mai 2010 par Elisabeth Torres

Les éditions du Sonneur, préface de Jean-Marie Dallet

texte paru sous le titre Again the Literary Aspirant, dans The Critic Magazine en septembre 1902

L’auteur s’y interroge sur la condition de l’écrivain et plus largement celle de l’artiste. Il y pose un paradoxe : comment le « candidat-artiste à la littérature au ventre qui réclame et à la bourse vide » peut-il concilier l’exigence de son ambition artistique avec la nécessité de « gagner son pain » ?

Il décrit deux catégories de candidats à la littérature : dans la première on trouve les candidats à la littérature « alimentaire », ceux-là ne s’embarrassent pas d’une quelconque ambition artistique, leur seul but étant d’épouser la cause du public en répondant à ses attentes. La seconde compte dans ses rangs des candidats dotés d’une âme d’artiste, mais aussi d’une bourse bien remplie, de sorte que le temps les presse moins : ils peuvent s’exprimer à loisir et attendre que la demande survienne.

Jack London se lance alors dans une description du monde de ce début de vingtième siècle en tous points semblables au nôtre. L’argent y est roi. Chaque minute qui passe est consacrée à créer cette valeur. Il en veut pour preuve l’interruption de la circulation des trains à New York pendant cinq minutes et de l’envoi de ses télégrammes pendant une demi-minute, à titre d’hommage au président disparu. L’équation temps-argent est devenue indissociable, rouage vital de la société.
L’artiste qui ne connaît pas l’urgence de vivre de son œuvre jouit ainsi d’une liberté qui s’apparente à un luxe.

Car le temps a une autre dimension dans la démonstration de Jack London : l’artiste, le vrai, a ceci de caractéristique qu’il est visionnaire, au sens que sa vision du monde a une longueur d’avance sur celle de ses contemporains. Elle ne peut donc par définition consister en la réponse immédiate à une attente, celle du public, mais au contraire elle se place en amont, la devance, voire la crée.

Or l’auteur nous livre son analyse de la démocratie de l’époque :
Le peuple fraichement libéré de sa condition de serf par son accès au droit de vote forme une masse inculte qui n’est aucunement prête à recevoir l’art véritable.

Cette constatation n’est pas foncièrement méprisante sous sa plume, juste lucide (n’écrira-t-il pas « le Peuple de l’abîme » après une immersion de quelques semaines dans les milieux les plus défavorisés de Londres ?). Il se réfère à la notion de démocratie au sens athénien du terme et l’éclaire d’un jour nouveau qui interroge.

Ainsi rappelle-t-il que cette société habituellement présentée comme la panacée de la civilisation reposait aussi sur les esclaves de la cité et pose une question : qu’en aurait-il été de son élévation culturelle si ces esclaves avaient eu le même droit de vote que leurs maîtres ?
Le temps est une notion clé dans la démonstration de Jack London : pour lui, l’esprit d’un homme devenu tout juste libre ne peut d’emblée avoir accès à l’art.

Ce texte est d’une grande actualité –ce qui laisse hélas à penser que les choses n’ont pas évolué depuis !- lorsqu’il évoque la popularité et « la veine du scandale » à propos des magazines. Dans le tandem rédacteur en chef- directeur commercial, c’est le second qui fait la loi, celle du marché, du tirage, de l’argent rapporté par la publicité. Quoi de nouveau en 2010 ? Ces mots datent de 1902…

Conséquence, pour atteindre le gros tirage, gage de rentabilité, il faut imprimer « ce que le plus grand nombre veut lire ». Jack London y voit « le prix de la démocratie ». « La masse inculte ne peut devenir cultivée en un clin d’œil » dit-il. Il s’ensuit « une descente jusqu’à quelque chose de moyen, d’humainement moyen ».

Une frange restreinte d’individus trouve grâce aux yeux de l’auteur : ceux qui, à contre courant de la tendance générale, « décident de l’estimation –de la littérature- à long terme » et non immédiate comme la réclame le plus grand nombre. Ce sont les « critiques ». Mais l’auteur met en garde. Pas n’importe quels critiques, et surtout pas « ceux qui rédigent chaque semaine des articles sur les livres dans des publications dont les pages de publicité contiennent des annonces pour les mêmes livres ». Paradoxalement, et peut être bien, justement, il peut s’agir de personnes qui ne s’expriment pas « à titre professionnel », ajoute-t-il. Il rend hommage à ces hommes qui « persévèrent jusqu’à ce qu’ils aient convaincu la foule », les comparant à l’instituteur d’une classe d’élèves moyens qui « martèle ». De même, le critique « perspicace » martèle, « prend la responsabilité de consacrer l’artiste et force le plus grand nombre, finalement, à le consacrer à son tour ».

Mais ce qui reste le plus « délicieux » à lire dans ce petit ouvrage, c’est la réponse du rédacteur en chef au candidat-artiste se référant à ceux de ses pairs qui ont résolu le fameux paradoxe :

« Ces écrivains célèbres que vous mentionnez, dit-il, font autorité. Ils ont acquis une réputation. Le plus grand nombre écoute toujours celui qui parle avec autorité, quand bien même il ne le comprend pas. Allez vous construire une réputation et je publierai chacune de vos lignes… »
« Mais si vous refusez de les publier aujourd’hui, comment diable voulez-vous que je me fasse une réputation ? » se désespère l’aspirant.
« Ça, c’est votre problème, pas le mien » répond le rédacteur en chef…
On sourit de la couardise de ce dernier et de son cynisme affiché.
Et, constatant à quel point le texte n’a pas vieilli, on se dit que Jack London a raison lorsqu’il écrit que seule la vérité perdure, et que cet écrivain – ex-candidat à la littérature- méritait bien d’avoir su résoudre le paradoxe, car visionnaire et donc artiste en diable, il le fut à l’évidence.

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