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Chasseur à la manque - Pierre Bergounioux
vendredi 21 mai 2010 par Tristan Hordé

dessins de Philippe Ségéral, collection Le Promeneur, Gallimard, 2010.

Un livre sur la chasse, après celui déjà ancien consacré à la pêche [1]
 ? Pas vraiment. Nous porterions en nous, très obscurs, des caractères issus de l’humanité des débuts, celle des vieux âges , prédatrice, qui ne vivait pas que de cueillette, mais chassait et pêchait. Pierre Bergounioux, retournant à son enfance, reconstitue la manière dont cette trace lointaine est redevenue vive. Quand on a lu Carnets de notes [2]
, on sait que Pierre Bergounioux a parfois "chassé" un lapin avec sa voiture, mais il s’agit d’autre chose ici : un chasseur à la manque est un chasseur raté, qui ne vaut rien.

Pierre Bergounioux a pratiqué très jeune la pêche, qui repose pour lui sur la nécessité d’accorder l’extérieur (la couleur du ciel, le mouvement des branches au bord de l’eau) avec le monde caché , et lorsque les deux se recouvrent la pêche existe : comme si l’eau avait condensé, emprunté une forme saisissable, fuselée au lieu de fuir entre nos doigts. Il n’y a pas non plus de sang. Il n’y aurait donc pas vraiment de mise à mort, ce qui est capturé n’était pas visible : magie de la pêche .

La chasse ou, simplement, la rencontre des bêtes sauvages sont tout autres. Cela a d’abord été pour Pierre Bergounioux le moyen de contempler à loisir, à satiété ce que nous entrevoyons d’éclatant et dont notre condition lourde et lente nous tient séparés. Il y eut dans l’enfance des rencontres : la cétoine dorée, puis le bouvreuil mort de froid dans le jardin public, le Morosphinx dans le jardin du grand-père, le courlis (ou la bécasse ou le râle d’eau) dans le canal, rencontre de couleurs et de formes, rencontre aussi de l’histoire du sanglier venu dans la ville et abattu, puis des récits des grands chasseurs. La première chasse, solitaire, s’est passée dans la pénombre du lit d’un ruisseau, lieu où les assises de la réalité, l’évidence commune s’interrompaient , complètement hors du quotidien et ce qui s’y passe est comme dans le sommeil. L’écureuil visé n’est vu que lorsqu’il est abattu, et ramassé comme dans un rêve . Quant au pic épeiche, il le contemplera comme le bouvreuil à discrétion. Mais, bien sûr, il avait fallu à cette fin, le tuer. Ensuite, les armes sont restées au clou, Pierre Bergounioux a seulement regardé au bout du fusil un jeune chevreuil, une autre fois un sanglier au fond de son jardin.

Pierre Bergounioux sépare nettement la pêche de la chasse, deux passions distinctes, incommensurables . La pêche permet de se débarrasser pour un temps de la fatigue, de l’ennui de vivre, la chasse satisfait le désir de s’approprier ce qui ne serait visible que par l’image. Ce sont l’une et l’autre principalement des affaires d’hommes ; la femme, ici la mère, appartient à un autre univers. Compréhension, lumière, patience, bonté , elle redonne des raisons de vivre quand il semble que tout s’écroule, qu’on n’a rien qui vaille, qualité, aptitude, possibilité à quoi se raccrocher.

Il a conservé de son enfance, de ses vies antérieures la passion des insectes tirés de bois vermoulus : On n’a pas tant l’impression de traquer des êtres vivants, des carabes, surtout, que de voler des gemmes, des pièces d’or dans les coffres fracturés de bois. Le pic épeiche, qu’il a laissé sur place, il en cherchera le nom dans un dictionnaire, comme il connaîtra les insectes recueillis et collectionnés par les livres ; avec les études la réalité a migré entre les plats de couverture des livres, où elle est restée. Chasseur à la manque garde aussi les traces des personnages de l’enfance, Michel Strogoff, d’Artagnan, Quasimodo, comme des lectures qui ont suivi, de Wittgenstein à Faulkner. Quant aux bêtes... Les bêtes dont j’avais partagé la résidence, croisé, parfois, la route enchantée, sont restées, elles, au pays de l’enfance. Elles m’attendent, peut-être, comme il m’arrive de rêver que je les retrouve. Ce sera pour une autre vie. Je ne sais pas.

Tristan Hordé


[1Pierre Bergounioux, La Ligne, Verdier, 1997.

[2Pierre Bergounioux, Carnet de notes, 1980-1990 et Carnet de notes, 1990-2000, Verdier, 2006 et 2007.

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