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Les yeux de Laure, J.D.Nasio

Editions Payot, 2009

dimanche 31 janvier 2010 par Alice Granger

Cette réédition complètement revue est un livre de recherche, sur des moments de folie que peut vivre chacun de nous et pas seulement des sujets psychotiques. Pour se défendre d’un choc traumatique surgissant dans la réalité, le sujet peut utiliser deux sortes de mauvaises défenses pour tenter de nier son événement : soit le refoulement de la véritable cause dans la névrose, qui l’admet mais l’oublie, soit la forclusion ( que Lacan a tiré du vocabulaire juridique pour nommer une grave défaillance psychique dans la réponse du moi à l’impact violent d’un trauma infantile ) dans la psychose qui est un refus radical d’accuser le coup, de ressentir la douleur, qui est anesthésie des sensations et de la conscience de ce qui est perçu. Cette forclusion se paie cher, car elle produit un blanc, une béance mentale, qui dérègle le système psychique et aboutira à la psychose.

Là où J.D.Nasio innove, c’est qu’il dit que ce fait psychotique peut survenir tant chez une personne saine que chez une personne malade, et il avance la notion de forclusion locale, il a depuis 1979 défini le psychisme comme un millefeuille. L’origine de la psychose, ce n’est pas le trauma en soi, mais la mauvaise réaction du moi. Un traumatisme violent survient dans la réalité, et le moi, au lieu de l’admettre et de s’organiser en fonction de cet événement survenu, lui oppose une radicale fin de non recevoir, avec une perte de contact avec cette réalité où l’autre devient persécuteur, responsable sans aucun doute possible des souffrances.

La lecture, tout de suite, en tout cas ma lecture, pointe sa curiosité sur quelque chose qui, dans le texte, reste bizarrement derrière : ce traumatisme si violent que deux mécanismes de mauvaises défenses, l’un beaucoup plus grave que l’autre, cherchent à l’effacer, l’un par une totale fin de non recevoir, par une anesthésie radicale des sensations de douleur, l’autre par l’oubli. Et, puisqu’il est question de deux mauvaises défenses, nous arrivons presque à nous dire que la seule défense qui ne serait pas mauvaise, ce serait de l’admettre sans s’en défendre, ce trauma si violent, ce serait qu’il s’inscrive, qu’il se ressente par des sensations, qu’il se dise par des paroles. Nasio nous suggère donc entre les lignes de son livre si important qu’il le réédite après l’avoir revu qu’il y a un trauma contre lequel le moi ne peut se défendre qu’en l’admettant ! Et que ce traumatisme violent, qu’on pourrait saisir comme inaugural, originaire, va se réitérer tout au long de la vie, et ainsi, chaque personne qui, la première fois qu’il lui est advenu à partir de la réalité, s’en est plus ou moins mal défendu, c’est-à-dire l’a plus ou moins mal admis, va s’en défendre à chaque surgissement successif par la forclusion locale.

Nous pourrions percevoir justement par le fait que cette forclusion peut être selon Nasio locale qu’il s’agit à chaque réitération de la mauvaise défense du moi d’un trauma très spécial, très singulier, très originaire, à chaque fois reconnaissable entre mille. Et moi, ce qui m’a le plus mis la puce à l’oreille, c’est ce tableau dans la chambre d’enfance de la sœur de Laure, dont le suicide a conduit Laure chez le Dr Nasio. Tableau représentant un garçon aux grands yeux tristes, avec une colombe à la main, comme pour envoyer, tout de même, un message d’espoir, par-delà son désespoir… Le détail qui m’a tout de suite intéressé, bien sûr, c’est que le tableau du petit garçon triste mais qui espère encore envers et contre tout était placé dans la chambre d’une petite fille, comme un poupon d’une autre sorte dit Nasio. J’imagine : ce poupon bizarre, la petite fille ne peut le consoler, car peut-être se trompe-t-elle dans la manière de le consoler, peut-être se trompe-t-elle en croyant qu’il s’agit simplement de le materner, alors ses yeux sont encore plus tristes, tandis qu’en vain ses mains tiennent une colombe, et alors devenue grande la fille se suicide de n’avoir pas compris comment, et c’est de ça qu’il pleure, le garçon, de ce suicide de la fille, du fait que c’est un suicide de ne jamais comprendre ce que c’est qu’être fille, de ne jamais comprendre qu’être fille c’est être castrée des organes tout-puissants de la mère… Nous imaginons la scène, dans la chambre de la petite fille : le poupon qui pleure, elle veut le consoler, elle veut faire la mère, elle se suicide donc en mère, elle se pend à ce rôle, et le garçon est de plus en plus triste, sa colombe, on pourrait dire son sexe, elle veut s’envoler, elle ne désire pas du tout le retour dans le giron de la mère, le drôle de poupon, il veut en sortir, de cette cage, il ne veut pas d’une fille qui se confond avec la mère, il pleure devant une fille qui l’encage comme une matrice d’où la colombe ne peut pas s’envoler, la fille colombe s’encage dans la mère, suicide de la fille en mère au lieu de se voir privée du super organe en lequel encager le garçon. Le voilà, le fameux trauma ! La perte du lieu matriciel, le choc avec la réalité extérieure qui s’ouvre comme désormais la seule réalité, tandis que la première réalité, la réalité du temps de la gestation, se détruit, et sur la base de cette destruction faisant tomber dehors, sur la base de cette admission définitive d’un trauma qui offre la beauté oxymorique de la vie dehors, ce qui, à chaque instant, arrive, est une succession de signifiants, avec toujours cette sensation de perte qui offre autre chose, ainsi de suite. Nous entendons le garçon triste du tableau nous dire, à nous les filles en particulier, ce fameux Nom-du-père, laissez-le enfin s’inscrire et s’écrire comme l’admission du trauma violent, comme l’assurance de la chute du corps naissant hors de l’organe maternel tout-puissant dont la fille, elle, contrairement à la mère, n’est pas pourvue. La mère n’en est pourvue que pendant le temps de la gestation, ensuite elle redevient fille, à moins que le monde entier falsifie la réalité et fasse croire que le Nom-du-père c’est l’assurance, par un garçon devenu homme, que le super organe en creux de la mère non seulement ne s’est pas détruit, mais s’est métastasé dehors, et a pris la tête des filles. Le petit garçon triste du tableau envoie un message à la petite fille, il lui dit, tu vois cette colombe que je tiens dans la main, et bien c’est toi, et tu peux t’envoler hors de la cage de la mère, hors de ton suicide en mère immortelle maligne, si tu m’admets, moi le garçon, comme l’assureur de la destruction de la cage de la gestation et non pas le contraire, non pas l’assureur du giron familial, non pas une mère bis. Nasio, lorsqu’il découvre Laure en train de pleurer dans le hall de l’immeuble, est surpris de voir des yeux pleurer, et Laure ne pas éprouver l’émotion liée. Elle devrait pleurer du suicide de la fille, or, elle restitue sans émotion les yeux du garçon triste, comme si elle n’avait pas encore compris. Et, toujours en lisant, je me dis, ce garçon Nasio, de voir la fille sans émotion, sans pleurer de son suicide, de sa métamorphose semblant aller de soi comme si une fille ce n’était qu’une future mère (et si c’était autre chose ?), pourquoi il n’a toujours que cette réponse, ces yeux qui pleurent, déplacement de la semence, comme s’il ne pouvait pas ensemencer autre chose… Voilà comment une lecture part d’une histoire de forclusion locale, fin de non recevoir du traumatisme originaire violent qui précipite dans la réalité extérieure et fait sentir ce que c’est que le Nom-du-père, et arrive à la différence sexuelle, à une histoire entre une fille et un garçon… Si on a toujours du dedans malin de la mère sur le dos métastasé partout par un père qui l’assure, c’est sûr que c’est très persécuteur tout autour, puisque ça empêche de vivre dehors autrement, avec des signifiants successeurs. Une fille qui pleure son absence de super-organe dans lequel consoler un super poupon, c’est aussi une colombe de l’espoir qui s’envole hors de la cage… S’encager pour consoler un super poupon aux yeux tristes d’où coule une semence, c’est fou ! Pleurer sans rien sentir de la douleur du trauma, de la castration qui fait fille, c’est fou ! Forclusion qui se localise en chaque fille qui s’encage, vraie poupée gigogne ? T’as qu’à pleurer poupon moi la gentille colombe je me tire d’elle vers le ciel ! Dans la famille de Laure, et, c’est à parier, dans d’innombrables familles, personne ne sait d’où vient le tableau ! Ni qui l’a mis dans la chambre d’une petite fille ! Et qui l’a mis dans le cabinet d’un analyste, quand celui-ci est un garçon ?

D’abord, Nasio évoque les paralysies hystériques, dont Freud avait dit qu’il ne s’agissait pas d’une altération réelle des tissus nerveux, mais d’une altération virtuelle localisée dans une anatomie très spéciale. L’hystérique refuse, et crée, elle s’invente un savoir sur le corps, son anatomie symbolique est faite d’idées rassemblées, la lésion se situe au niveau de l’idée, et aboutit à une paralysie motrice, il y a d’abord le fait qu’elle se fasse des idées… Une idée isolée, inaccessible, s’est déplacée sur une forme imaginaire, surchargée, surinvestie. L’hystérique érotise les contours des objets qu’elle aime, il se passe une prégnance de la perception sensuelle. Nous imaginons tout un tissu soyeux l’enveloppant dans un érotisme gestationnel, dans se faire des idées d’un environnement sensualisé, imaginaire, séducteur, la séduisant, elle devenant entre des mains érotisante une poupée sensuelle. Quel est le trauma subi par l’hystérique dans son enfance, petite poupée sensuelle ? Trauma d’une séduction réelle ou imaginaire ? Ou bien trauma de ne pas se sentir demeurer une chose circonvenue de toute part d’un tissu soyeux placentaire ? Trauma qui est une séduction, ou bien trauma plus originaire de la mise dehors définitive, refoulé par l’invention d’une scène de séduction qui remet dedans, reprend la poupée sensuelle ? Séduite par le père ? Par la mère ? Ou bien invention de cette séduction, pour ne pas sentir dehors qui n’est pas du tissu soyeux mais autre chose ? Rester poupée imaginaire ? Toute-puissance des idées sur la poupée, pour la circonvenir.

Laure, pendant son enfance, n’avait guère de poupées, mais plutôt des poupons garçons… Peut-être se faisait-elle l’idée que pour être soi-même poupée sensuelle attirant le séducteur, il fallait d’abord qu’elle s’occupe du poupon garçon aux yeux tristes… Je te séduis pour que tu me séduises… vraiment. Pour que le regard triste de sa sœur s’estompe. En effet, un corps poupée a forcément les yeux tristes, puisqu’il n’y a de poupée sensuelle qu’imaginaire… La poupée sensuelle, il faut en faire le deuil, comme d’une petite fille morte dans un accident, ce trauma originaire de la mise dehors, cet arrachement au tissu sensuel de la matrice, et que par ses idées l’hystérique retient en son corps érotisé, inventant par le pouvoir de son psychisme qu’elle est encore un corps de sensations. Or, dans l’enfance de Laure, il y a une bonne, dont elle est la préférée, qui a perdu sa petite fille, et pense peut-être follement pouvoir la remplacer par la petite Laure : voilà l’idée que ça peut se remplacer, ce corps-là, corps de sensations. Laure englobée par la bonne qui la préfère en la prenant pour fille de remplacement, et la sœur de Laure rejetée, face au tableau du garçon triste dans sa chambre. Tableau imaginaire qui causera la mort par suicide de cette sœur ? Quelle main a accroché ce tableau ? On ne sait pas. Mais le garçon raconte sa tristesse à la sœur d’une fille qui s’est laissée être la préférée d’une mère qui la remet en elle dans l’invisibilité d’une disparition, et là, en elle, la fille n’est pas morte, elle est retournée au giron pour toujours. Alors, l’autre face de cette scène, c’est le tableau du garçon qui pleure face à la sœur de la fille, cette sœur qui n’entend pas le message de la colombe parce qu’elle jalouse sa sœur qui est la préférée d’une figure de mère. Voilà comment je continue le récit de Nasio… Les yeux de la sœur de Laure, place que Laure occupe en pleurant, ce seraient des yeux se trompant de pleurs, jalousie entre sœurs, alors que la sœur de Laure avait pourtant la meilleure place, en n’étant pas encagée par la préférence maternelle… Laure imagine une sœur jalouse d’elle, et peut-être autrefois avait-elle sur sa sœur ce pouvoir de séduction, ce pouvoir de lui faire croire que sa position de préférée encagée était la seule chose désirable, et alors la sœur séduite ne pouvait pas entendre le message du tableau, celui d’une colombe qui s’envolerait au lieu de s’encager… Le regard surplombe ces séances, celui du garçon triste…

Je ne crois pas que c’est seulement la présence du tableau qui, depuis la lointaine enfance, a imprégné de tristesse Laure. Il y a, jamais envisagé dans le texte, ce geste d’accrocher le tableau au mur d’une chambre de fille par on ne sait qui. Cette personne inconnue des lecteurs comme de Laure et de son analyste a pourtant accompli un acte très important ! Un garçon parle, raconte, et pourtant l’histoire reste forclose… Alors, la forclusion ressurgit localement encore et encore, parce qu’entre fille et garçon un trauma ne cesse pas d’essuyer une fin de non recevoir ? Qui est ce garçon ? Ou peut-être faudrait-il dire « le » garçon ? Qu’est-ce qu’un garçon ? Une fille saurait peut-être bien mieux ce que c’est qu’être fille si elle savait ce qu’est un garçon… Or, un garçon nourrisson c’est beaucoup plus fragile qu’une fille nourrisson… La mère doit-elle le pouponner plus, alors, ou bien est-il plus fragile parce que plus pouponné ? Le tableau dans la chambre d’une petite fille peut être aussi entendu comme l’ordre de pouponner le baigneur dur… Et la petite fille, si elle n’est qu’une colombe encagée, ne s’envole pas, retour case départ, sous terre… Forclusion locale, dans le cas de la sœur de Laure, par le tableau sous les yeux l’imprégnant de tristesse jusqu’à l’appeler dans la mort ? Bon, il y a aussi la main qui a mis le tableau… comme on met une petite dose de poison chaque jour dans le biberon… Ce qui est forclos, c’est aussi l’identité de la personne qui a accroché le tableau dans la chambre d’une fille… circonvenue par la tristesse en émanant chaque jour. Forclusion locale : on peut aussi entendre le local, c’est-à-dire le lieu, le giron, la matrice, le cercueil. On peut entendre ce local spécial, celui du temps de la gestation, qui est maître de la forclusion du trauma originaire. Voici que le mot « locale » prend un relief saisissant, vous ne trouvez pas ?

Et du coup, aussi, la forclusion volontaire du psychanalyste en son local où il reçoit… Celui-ci installe le silence en soi, il fait ça. Alors, il y perçoit l’émotion de l’autre, celle qui l’habite au plus profond de lui. Une femme enceinte pourrait soutenir la même chose… Le psychanalyste produit le tissu du silence en lequel l’autre vient se lover et produire des choses inconscientes de la même manière que le tissu placentaire d’origine maternelle vient se tricoter avec celui d’origine fœtale pour faire un « local » clos sur lui-même qui emporte qui est circonvenu. Ce que l’analyste perçoit en lui n’est pas de lui mais de l’analysant… Alors, le garçon a les yeux tristes, mais la colombe dans sa main est la promesse faite à l’encagée dans le « local » qu’elle s’envolera ? Le tableau est-il accroché au mur du cabinet du psychanalyste qui en parle tant ? Etre fille, être garçon, c’est une aventure qu’ils ne peuvent que jouer ensemble, au nez et à la barbe du « local »…

Alors, J.D. Nasio veut commencer par bien distinguer le refoulement, ce mécanisme générateur des formations de l’inconscient qui sont structurées comme un langage selon la formulation de Lacan, de la forclusion locale qui est un mécanisme générateur des formations de l’objet a.

D’abord, il évoque l’expérience psychanalytique, et nous prévient que ce n’est pas la parole qui intéresse les psychanalystes mais lorsque celle-ci bute, défaille tandis que le patient en est troublé, que son corps est affecté par cette parole rompue. Il insiste : pour qu’il y ait du psychanalyste, il faut que cette parole soit brisée et que le corps en soit atteint. Le premier principe de la psychanalyse pose que l’inconscient est la cause de la discordance de la parole, le deuxième pose la jouissance comme l’effet sur le corps de cette discordance langagière. Deux concepts majeurs : l’inconscient et la jouissance. Le sujet dit sans savoir ce qu’il dit, ce qu’il dit lui échappe, disparaît, effet de surprise. L’inconscient, écrit Nasio, est une réalité virtuelle, qui n’existe que par les effets concrets qu’il produit. Fiction : l’analysant suppose que l’inconscient est quelqu’un ou quelque chose, il identifie l’analyste à l’inconscient. Fiction qui attribue à un autre la cause de notre souffrance, l’Autre de la jouissance. Mais c’est en s’énonçant que la parole crée le dieu qui l’écoute. D’où de fausses attributions imputées au psychanalyste. Qui ne sont pas à rejeter, et alors le dit se répète. Dans ce local…

Abordant la notion de signifiant, Nasio se demande : comment se fait-il qu’un dit inattendu soit si opportun, sache où et quand apparaître ? Ce dit a une autre valeur que sa valeur sémantique, c’est sa valeur signifiante. Le signe représente quelque chose pour quelqu’un, alors que le signifiant ne signifie rien pour personne. Deux faces du dit, celle du signe et celle du signifiant. Le signifiant ne veut rien dire, il est. Il est, un parmi d’autres signifiants avec lesquels il s’articule. Un dit se manifeste tandis que tous les autres attendent en silence. Réseau signifiant qui n’est pas observable. Les dires en réseau savent faire apparaître le ratage qu’il fallait au temps où il fallait. Les formations de l’inconscient se réduisent en fin de compte au rapport matriciel composé de deux termes, S1 (l’Un) et S2 (les autres), formant la paire signifiante. L’inconscient consiste dans le rapport d’un signifiant S1 apparaissant isolé dans le récit d’un analysant avec d’autres S2 non repérables, ordonnés et en nombre infini. Rapport non statique, où les signifiants autres se déplacent horizontalement (figure de rhétorique de la métonymie) ou verticalement (figure de rhétorique de la métaphore) pour occuper tour à tour à tour la position de l’Un. « Le signifiant qui arrive en place de S1 ne déloge pas le précédent, il se condense avec lui et constitue un nouveau signifiant qui émerge dans le récit de l’analysant et fait événement. » Ce signifiant qui vient se condenser avec S1, ce Un en plus, est alors compté comme un en moins dans l’ensemble qu’il a quitté. Or, dans la forclusion, cette sortie d’un signifiant pour venir occuper la place de S1 n’est pas possible. La structure d’un des multiples feuillets du moi est paralysée. L’ensemble des S2 ne consiste que si S1 existe.

Les signifiants circulent entre les sujets, et cela permet à l’inconscient d’exister dans une extériorisation possible. L’ensemble virtuel des signifiants S2 ne s’actualise que par un événement S1. Voilà pourquoi c’est si important de venir se placer ! Sortir ainsi de la virtualité ! La place, celle de l’événement, celle de S1, n’est pas une place réservée depuis toujours, éternelle, immobile, non, ce sont les circonstances qui la désignent dans la rencontre entre les sujets. Au quart de tour, sortir de l’ensemble virtuel, comme de l’ombre infinie, et venir se placer dans l’événement. Cette passionnante dynamique qui fait bondir hors de l’ensemble virtuel, un en moins, pour venir absolument au rendez-vous saisi au quart de tour, se placer bien visible là où ça fait événement. Et là, c’est double, représenter certes quelque chose pour quelqu’un, mais aussi simplement être, pour rien. Il n’y a d’inconscient que dans l’événement, hors de lui il n’y a rien. Ce signifiant S1 est extraordinaire : si c’est vrai que l’ensemble virtuel des S2 ne consiste que si S1existe, qu’est-ce que ce signifiant S1 qui n’arrête jamais de laisser sa place à d’autres S1, à l’Un en plus ? Une sorte de dynamique de destruction, qui permet d’autres événements appelés à cette place. Une immense humilité s’entend : certes le signifiant parmi l’ensemble virtuel S2 qui saute à la place de S1 devient par l’événement un signe, il représente quelque chose pour quelqu’un et c’est follement valorisant, mais en même temps il est, c’est-à-dire que cette place appelle sans cesse le successeur, le signe tombe en pur signifiant, n’est en rien irremplaçable dans un événement unique, le feuilletage n’a pas d’arrêt. Structure en millefeuilles du moi. Suite d’événements. L’inconscient ne se produit que dans le cadre d’une relation transférentielle, écrit Nasio. Mais cette relation transférentielle n’existe-t-elle que par l’analyse ? Ou bien est-elle possible aussi dans l’aventure de la vie ? Peut-il y avoir une vie au cours de laquelle la place de S1 n’est jamais vue comme un bastion imprenable et irremplaçable (telle une mère à jamais) mais comme un appel à venir s’y placer, s’y condenser pour créer à chaque fois l’événement, en sautant hors de l’ensemble virtuel des S2 comme de l’ombre ? Rester sagement à sa place ? Ou bien, saisir à chaque occasion la place de S1 pour y sauter, comptant comme un en moins dans l’ensemble virtuel, répondre à l’appel ? Sorte de gémellité, de dynamique S1/S2 ? Non, le bastion n’est pas du tout imprenable, mais lorsqu’il est pris, il pourra encore être pris, qui l’a prit le sait bien, ce qui compte c’est la succession, c’est l’Un en plus qui viendra encore et encore à partir de l’ensemble virtuel. Il y a tant d’humilité dans cette dynamique, tant de sagesse, tant de générosité, tant de richesses, de créativité, de capacité de renouvellement ! Je le répète, il ne faut pas croire que le bastion est imprenable ! Quoi qu’on veuille faire croire, il est toujours prenable, mais le S2 qui saute à cette place n’évince pas S1, il se superpose, et sera superposé. L’événement est beau en soi, mais la vie n’est pas faite d’un seul événement, totalitaire, jaloux, étouffant. Cette paire gémellaire S1/S2, c’est passionnant ! Quand on sait ça au quart de tour, la vie s’invente comme autant de rôles joués en sautant localement là où ça appelle, là où ce n’est pas une citadelle imprenable. Mais il faut avoir du goût pour l’ensemble de l’ombre, pour l’invisibilité, pour pouvoir sauter bien visible à la bonne place dans le tableau sans jamais prétendre s’y éterniser, unique à chaque fois pourtant. En fait, l’inconscient c’est toujours quelque chose de partagé. Interprétation ? Oui : celle de l’analyste, qui sait ce qu’il dit lorsqu’il saute dans l’événement, mais aussi interprétation au sens du rôle à venir jouer en toute humilité, dans un dit d’une singularité époustouflante et en même temps pour rien, juste être. L’effet de l’interprétation est la jouissance : mais cette interprétation ne se joue pas si la jouissance domine, comme si le bastion était imprenable par la jouissance qu’il suscitait. Un S2 articulé aux autres dans l’ensemble virtuel ne peut sauter à la place S1 pour y superposer un feuillet de plus que si le S1 d’avant a lâché prise, n’est pas le maître (ou la maîtresse) à jamais de la jouissance du sujet, que si le S1 n’est pas un ventre éternel qui garde en lui le sujet jouissant de cet abri. L’interprétation, dans tous les sens du terme, se prépare par le silence. C’est sûr que le psychanalyste ne peut interpréter que s’il fait silence en lui, que s’il n’est pas occupé par sa vie personnelle, que s’il est disponible. Mais on peut dire la même chose de chacun de nous : si nous sommes occupés pour l’éternité par nos soucis bien égoïstes de confort, de bonnes doses de tout bien formatées, alors c’est évident que jamais nous ne serons disponibles pour sauter (ou répondre à l’appel) à cette place-là que le hasard offre, et à cette place-là, et encore cette place-là, ainsi de suite, et c’est sûr que ce n’est pas à nous que l’événement imprévu s’offrira comme un joyau, nous n’en aurons pas besoin puisque rien ne nous manquera jamais… Le mot interprétatif jaillit de notre silence intérieur, oui ! C’est-à-dire de notre disponibilité, c’est-à-dire de notre capacité à nous extraire d’un réseau matriciel prétendant pour notre bien organiser notre vie. Nasio écrit à juste titre que le dit n’a pas pour but de rendre conscient ce qui était inconscient, mais de relancer la chaîne des signifiants autres S2, afin que des événements futurs puissent arriver. En somme, la psychanalyse nous apprend à savoir que le bastion S1 n’est pas imprenable, et que la paire gémellaire signifiante S1/S2 est une dynamique par laquelle des événements nouveaux sont appelés à se produire à l’infini. Les surprises de la vie. La psychanalyse, d’autre part, ne profite-t-elle pas aussi du fait que S1 prétend être un bastion imprenable, pour un feuillet unique, sans autres pages du livre ? L’interprétation, même la première, celle de la gestation, aussitôt qu’elle est dite, va direct à l’oubli, de même que le temps de grossesse a une fin : le trauma, celui qui est refoulé dans les névroses, et qui n’est jamais admis dans le cas de la forclusion, c’est cette substitution en acte, de même que le placenta est substitué par autre chose après la naissance. La notion de forclusion locale est étrange : c’est comme si à chaque fois, localement, le trauma de la perte définitive du local inaugural, de la matrice, était, pour commencer, repoussé par une fin de non recevoir, comme si une chose hégémonique continuait son pouvoir, maligne. Comme si on voulait faire croire que ce placenta était immortel, qu’il n’avait pas été un jour perdu, qu’il n’y avait jamais eu le désir de ne plus l’avoir sur le dos et tout autour. Trauma comme une sorte de séduction sur l’enfant, mais songeons à la séduction inaugurale, la maternelle, la prétention que la seule jouissance est celle donnée par la mère au sens de matrice, là où tout baigne : dehors, alors, le mot d’ordre est que tout doive baigner ! Le trauma inscrit une rupture de cet état léthargique de jouissance passive : le désir d’échapper à cet état de jouissance larvaire n’est sûrement pas absent, bien au contraire. Et si l’analysant court chez l’analyste, ne serait-ce pas que le désir d’en finir avec la forclusion locale, celle qui le localise à ce point, qui l’assigne à résidence là où tout est produit pour son bien, est pressant ?

Nous arrivons donc à cet objet a. Parce qu’il n’y a pas que la matrice langagière. Il y a des formations psychiques qui sont plus proches du faire que du dire, de la passion que de l’amour. Elles font fusion, plutôt que circuler comme les signifiants. Analyste et analysant sont soudés en un lieu précis… on dirait comme femme enceinte et son fœtus… Empreinte d’une action bien définie et hétérogène au récit de l’analysant. L’élément actif est toujours le corps. Le transfert se resserre en une action. Formations de l’objet a. Apparition soudaine d’une affection psychosomatique par exemple. Un faire mettant en acte la jouissance. Impression d’un corps rattrapé par une main extérieure qui le remet dedans et le fait jouir (souffrir), l’affecte parfois malignement. Les formations de l’inconscient articulables à de nouvelles formations, c’est très ouvert, alors que devant la production de l’objet a le psychanalyste reste en plan, c’est une formation terminale. Objet a dont l’analyste s’aperçoit qu’il est nommé, que c’est un nom, et alors, comment vibre, comment jouit le corps d’un être animé par l’inconscient ? Comment jouit le corps d’un être qui non seulement parle, mais est parlé ? Est parlé, est nommé, nom d’une merveille, capture. Nasio écrit que l’objet a naît de l’impossibilité pour le psychanalyste de définir exactement la jouissance. C’est sûr, le silence qui précède l’interprétation est aussi une béance dans la jouissance, alors, celle-ci, le psychanalyste ne peut pas savoir…L’objet a c’est aussi ce corps qui tombe hors de la matrice, mais pourtant se présente de manière énigmatique encore dedans, à jouir. L’analyste ne peut pas comprendre ça, il ne peut pas être complice de ça. Alors, il dit, objet a. Une manifestation sensible, par-delà le fait que l’analyste ne soit pas complice de cette forclusion locale, ni n’y coopère tel une mère bis. Alors, cette jouissance reste indéfinie. La trace de cette jouissance, ce sont les déchets qu’elle laisse. La jouissance, c’est la vie, et l’objet a est donc aussi tout autre qui nourrit ma vie, mais la vie n’est pas que jouissance. Quel est cet autre qui me procure ce bien-être que j’ignore ? C’est une chose fantasmatique. L’objet n’est pas quelqu’un, mais le fantasme de quelqu’un. Parce que le placenta, un jour, a disparu, n’est pas remplaçable. Ensuite, ce sera toujours un fantasme. Alors, l’objet a sera toujours une jouissance hors corps, telle la vie se projetant en avant plutôt que de se recroqueviller dans un abri éternel. Déchets de la jouissance qui sont hors corps, comme des choses laissées, pour en fantasmer d’autres. L’objet a est donc exclu de nous, depuis que nous sommes nés, sauf à forclore cet événement traumatique. La formation clinique de cet objet a est toujours la violence d’une action qui le remet dedans, une capture folle. La perception de cet objet a est la perception d’une jouissance-souffrance.

Cet objet a se forme de trois manières différentes. Imaginaire, par perception d’un objet qui émane de lui, par refoulement en devenant cet objet, ou bien par forclusion (hallucination, passage à l’acte, lésion psychosomatique d’organe).

Enfin, cette forclusion locale, qui fait que chacun de nous peut être fou à un moment de sa vie. Un individu est incapable de reconnaître ce qu’il perçoit, alors que ses organes sensoriels sont intacts. Il perçoit l’événement, mais ne l’identifie pas, il ne trouve pas de traces dans sa mémoire. Il perçoit l’objet mais ne peut se le représenter dans son psychisme. C’est un moyen de se protéger d’une réalité intolérable. Défense du moi, comme le refoulement. Mais dans la forclusion, il y a une non inscription, pas seulement oubli. Incapable de reconnaître le traumatisme, le moi se fracture. Nasio libère la forclusion du préjugé de la psychose. C’est un mécanisme local déterminant des faits locaux. La représentation à rejeter est intolérable parce que la sensation du désir sexuel qui y est représentée est trop vive, donc trop effrayante. Alors là, dans ma lecture, je dirais qu’il y a trauma et trauma : le trauma est pour moi l’originaire, celui par lequel le corps tombe de l’abri originel au tissu circonvenant chaud et soyeux, Nasio quand il l’évoque c’est un trauma au contenu sexuel, voire incestueux, traumatique parce qu’incestueux ?, celui-ci est bizarrement le contraire du mien, il garde dans une jouissance effrayante tandis que mon trauma à moi expulse, le Nom du père ouvre cette béance. Le traumatisme qu’évoque Nasio à propos de la forclusion notamment, l’est parce qu’il ne l’est pas vraiment, parce que la malignité en cause n’est jamais admise, comme si la forclusion permettait encore d’en profiter, de ne pas se séparer, de ne pas sauter dans une autre logique, celle du dehors. Le sujet ne sait rien d’une castration qu’il n’a pas traversée, le bloc indifférencié qui émerge au-dehors de manière intempestive sera halluciné avec la netteté d’une réalité extérieure incontestée, c’est tout autour, puissant, circonvenant, chargé sexuellement, sensation corporelle omniprésente et monstrueuse, mais c’est local. Cette réalité intolérable, Nasio écrit qu’elle ne peut s’entendre que par la théorie lacanienne de la paire signifiante. Une réalité intolérable n’existe et ne l’est que dans le rapport logique entre une représentation et toutes les autres, elle n’est pas ancrée à l’une ou à toutes, mais organisée entre une et le reste des représentations. Une loi du rapport d’un signifiant S1 aux autres signifiants S2. Le rapport est causal et en mouvement : c’est parce qu’il y en a Un au-dehors que les autres restent ensemble. Ceux-ci peuvent se succéder l’un derrière l’autre parce qu’au bout de la chaîne il y a bien la place du successeur en attente d’être occupée. S1 ex-siste pour que S2 consiste, et place toujours inoccupée du successeur qui garantit le mouvement de l’ensemble. Le rang du successeur se déplace toujours d’un cran. La réalité, ce n’est pas comme si la castration était advenue une fois pour toutes, dit Nasio, en fait elle est événementielle, locale et multiple. La réalité produite par forclusion est différente des autres, mais elle n’est pas incompatibles avec elles, le trouble est juste local, en rapport avec une réalité très précise. Des réalités produites par refoulement coexistent avec des réalités produites par forclusion. C’est-à-dire que chaque réalité, à chaque instant de la vie, c’est le sujet qui la fait entrer dans sa vie à lui mais il perçoit dans chacune de ces réalités, au hasard des rencontres et situations, quelque chose de différent, et certaines réalités peuvent donc être produites par forclusion plutôt que par refoulement, parce que le sujet y a saisi au quart de tour quelque chose d’infiniment plus violent, plus capturant, le sujet, j’ai envie de dire, reconnaît immédiatement la nature de ces réalités, celle-ci est bénigne, celle-là est maligne, par exemple, même si les deux sont du trauma, c’est-à-dire mettent en jeu du sexuel, de la jouissance. La plus follement dangereuse capture, avale.

Nasio se demande : en quoi réside l’accident qui a produit une réalité forclusive plutôt qu’une réalité refoulante ? Par l’enrayement du fonctionnement de la machine symbolique. La forclusion n’est pas un rejet mais l’abolition d’un passage qui aurait dû se produire. Le passage d’un signifiant de l’ensemble S2 vers la place S1 où il était attendu. L’élément symbolique S1, qui aurait dû ex-sister et faire consister le réseau S2, c’est-à-dire qui aurait dû venir à la place extérieure du successeur et de l’ex-sistence, n’y est pas venu. « Aucun bord ne rassemble, aucun nom ne nomme, comme s’il manquait l’acte de naissance de l’organisation symbolique. » Cet acte qui est l’inscription dans l’esprit de tout acte perçu. Le qualificatif de forclos ne peut s’appliquer à un élément défini, car la forclusion tue dans l’œuf un événement attendu : le forclos est du non-arrivé. Ce n’est pas une chose qui est abolie, mais un processus, celui du refoulement. Lorsque le signifiant du Nom-du-père apparaît dans l’œuvre de Lacan, défini comme le signifiant dont dépend la consistance du réseau symbolique, c’est son rejet ou son expulsion qui produira l’inconsistance.

Le Nom-du-père lacanien n’est pas un être, mais une fonction. C’est très important. Deux aspects à cette fonction : mouvement de substitution que Lacan appelle métaphore paternelle, mouvement centrifuge, et puis la place à laquelle apparaîtra n’importe quel signifiant, produit de la substitution. C’est ce « n’importe quel signifiant » qui portera selon Lacan le qualificatif de Nom-du-père. Ce n’est pas un signifiant unique et immuable. Alors, Nasio écrit quelque chose de très important, de très intéressant : c’est au pluriel qu’il faut écrire l’expression les « Noms-du-père ». Bravo ! Car ces noms sont toujours événementiels, locaux, à partir du moment où se distingue la place unique du Nom-du-père par rapport aux signifiants quelconques qui peuvent tour à tour l’occuper, chaque occupation équivalant à la constitution d’une réalité locale. Il y a autant de réalités que de Noms-du-père. Il y a autant de Noms-du-père que de signifiants venant se succéder à cette place. Nasio explique que lorsque nous employons l’expression « forclusion du Nom-du-père », c’est pour dire qu’un signifiant quelconque n’est pas encore venu à tel moment précis, celui de l’appel, occuper le rang du successeur. « Pour qu’un épisode forclusif se déclenche chez un sujet, il faut que celui-ci soit dans un lien de transfert avec une personne qui profère un mot ou esquisse un geste qui fasse appel à déclencher l’installation d’un signifiant à la place extérieure dite du Nom-du-père. C’est le mouvement qui est forclos, c’est la fonction et non pas l’être. Le refoulement est aboli.

Question, déjà posée par Lacan : comment à partir de la forclusion se constitue une formation psychique ? L’intervalle entre les deux membres S1 et S2 est supprimé, et le couple se solidifie en une sorte de masse commune, par une sorte d’excès de la force d’attraction centripète et en l’absence de mouvement centrifuge qui fait, lui, tenir les articulations du système. Les signifiants, dans ce cas, s’attirent mutuellement, s’interpénètrent en une masse compacte. Deux cas de figure : l’Un qui réabsorbe le multiple, ou le multiple qui réabsorbe l’Un, les deux co-existant, soit fragmentation soit concentration. Mais, lorsque les signifiants ne sont plus agencés entre eux, ils cessent d’être des signifiants (Freud parlait de représentations), mais quelque chose d’autre, une nouvelle réalité mais toujours locale, qui ne dure que le temps de la jouissance. La satisfaction, dit Nasio, n’est pas une émotion, elle est atemporelle, c’est un événement inconscient local, c’est le sujet qui devient objet. C’est une transformation, non pas une sensation. Un jouir très spécial. Le sujet n’a pas de jouissance, il l’est, et l’étant il disparaît. J’ai envie de dire, il est ré-englouti dans la case départ. Repris.

Alors, chaque réalité est dominée par le fait de jouir, bien sûr, alors que se passe-t-il avec la forclusion, toujours locale ? Dans la réalité produite par forclusion, le sujet est non seulement assimilé à l’objet a, mais, tout en étant effacé, il est aussi capable de percevoir l’objet, il capte le jouir, par exemple dans une lésion d’organe. Le fantasme, à la différence de l’hallucination, ne perçoit pas la jouissance. Par exemple dans un fantasme de châtiment la douleur n’y sera pas, alors que celle de l’halluciné est un déchirement insupportable. Mais qui perçoit, dans la forclusion locale, le jouir ? Le sujet ? Non, la chose. Imaginer des choses percevant des choses. Jouir qui est là, auto-suffisant. Tout est alors jouir.

Ce jouir, rappelle Nasio, domine toutes les formations psychiques, tant celles produites par refoulement que celles produites par forclusion. Ce jouir est perceptible dans l’hallucination, la lésion d’organe ou le passage à l’acte, dans une conjoncture exceptionnellement positive, qu’habituellement nous ne savons pas détecter. L’hallucination, par exemple, est une perception exceptionnelle de quelque chose qui existe, le jouir. La réalité produite par forclusion porte, de manière exceptionnelle, le jouir à l’état perceptible. Elle rend possible la saisie sensible du jouir, même si c’est fou. Evénement fou, d’exception. La forclusion du Nom-du-père rend l’objet a perceptible. Dans une réalité locale dont la trame a une consistance massive, il y a la dominance d’un jouir perceptible. Ne dirait-on pas une remontée inouïe du temps ? Exceptionnellement, le sujet revient à l’objet a, chose percevant le jouir, temps d’avant là retrouvé, et tout de suite perdu. Traversée des parois, passage du mur du son en sens arrière. Cet objet a vient à son état perceptible que si l’opération forclusive désarticule le réseau signifiant, la réalise qui s’impose est débarrassée des images, des sens, des signifiants, c’est juste de la qualité sensible. Masse placentaire circonvenant de toutes parts le sujet qui devient objet a à l’intérieur, percevant son jouir, et disparaissant. Ceci seulement si la fonction du Nom-du-père est abolie. Cette place S1 doit être occupée par un signifiant quelconque, or dans la forclusion le signifiant qui est appelé ne vient pas, la place reste vacante, apparaît un trou qui n’est pas seulement une absence de signifiant mais aussi une absence de signification phallique, sexuelle.

J’ai commencé ma lecture avec ce garçon aux yeux tristes, j’ai pensé à une histoire de fille et de garçon, de fille non tirée en arrière dans la mère, je me suis demandé pourquoi le garçon du tableau dans la chambre d’une petite fille pleurait tout en tenant dans sa main une colombe. Puis, comme ces yeux ne sont plus réapparus dans la suite du livre, j’ai tenté des retrouvailles avec la théorie lacanienne réinventée par Nasio, c’était un peu ardu, j’ai joué la petite élève appliquée, voilà. Nasio réussit à reprendre le flambeau, à la suite de Lacan. Et à moi, en lisant, cela m’a rappelé des souvenirs… Bon, tout cet aspect théorique, sans beaucoup de cas clinique, c’est un peu abstrait, ça commençait bien avec le garçon, cette colombe dans les mains, mais a-t-on des nouvelles ?

Alice Granger Guitard

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