En attendant les barbares, John Maxwell Coetzee
samedi 22 octobre 2005, par Florent Cosandey
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En attendant les barbares, John Maxwell Coetzee
Dans En attendant les
barbares, le Sud-Africain J. M. Coetzee dénonce de façon extrêmement crue
les dérives coloniales et dictatoriales des grandes puissances. Même si aucune
référence n’est faite à son pays d’origine, cette œuvre se veut une critique
virulente de la répression et de la torture exercées par l'Etat sud-africain
contre ce qu’il désignait comme étant les «barbares», c'est-à-dire les Noirs. Ce
roman a été publié au début des années quatre-vingts. A cette époque, la
politique répressive du gouvernement afrikaner mettait l’Afrique du Sud à feu
et à sang. Le régime ségrégationniste choisissait la fuite en avant et ne
semblait croire qu’à la politique du «tout sécuritaire». Une sombre période
dont on retrouvera la violence et le climat délétère dans ce roman.
L’intrigue de En attendant
les barbares est atemporelle et se déroule dans une petite ville perdue dans
le désert, aux confins d’un Empire aux contours indéterminés. Cette cité est
dirigée par un homme éprit de justice, le magistrat. La vie s’y écoule
paisiblement, au gré des saisons. Pourtant, la menace gronde. Le pouvoir
central cherche à attiser les peurs de la population en lui faisant croire
qu’une invasion de «barbares» est imminente. Qui se cache sous ce qualificatif
effrayant? Des tueurs assoiffés de sang? Des révolutionnaires conspirant contre
le régime en place? Vous n’y êtes pas: le pouvoir central désigne comme étant
des «barbares» de simples nomades, qui ne demandent qu’à vivre tranquillement
sur des terres qu’ils considèrent comme étant la propriété de tous. Leur seul
tort est finalement d’être différents de la population «civilisée» et de vivre
selon des traditions séculaires.
Le pouvoir central n’aura de cesse de grossir la menace, pour
mieux asseoir son autorité. Pour ce faire, il organise des expéditions
punitives, faciles à mener contre de pauvres nomades bien peu armés. La
soldatesque est dirigée par le colonel Joll, un personnage d’une rare cruauté,
qui a développé des méthodes de torture particulièrement sordides. La
propagande et la répression plongent les habitants de la ville-frontière dans
l’insécurité la plus totale et les transforment peu à peu en complices des
soldats. Seul le magistrat s’insurge contre le nouvel ordre. Dans cette
atmosphère d’hystérie collective, sa volonté de résistance trouve peu d’écho. Son
monde s’écroule comme un vulgaire château de cartes.
L’homme de loi se fait alors l’auteur d’un acte séditieux bien
particulier: il s'éprend d'une jeune prisonnière rendue aveugle suite aux
séances de torture du colonel Joll. Il la prend sous son aile et la soigne,
comme pour expier les péchés de la cité. Le juge décide finalement de la
raccompagner chez les siens. L’expédition tournera au fiasco: les soldats qui accompagnent
le magistrat se rebelleront et les nomades ne verront pas dans son geste un
signe d’apaisement.
A son retour, le magistrat est accusé d'intelligence avec l'ennemi
et se voit déposséder de sa charge. Croupissant dans une cave, il devient à son
tour victime des tortionnaires. L’Empire ne cherche plus à s’accommoder du
respect des lois. Le magistrat ne pourra donc pas défendre ses valeurs
humanistes au cours d’un procès équitable.
Les hostilités et son cortège de représailles videront peu à peu
la ville de ses habitants. Le chaos s’installe et la population attend terrifiée
l’attaque présumée des barbares. Le roman se termine sans message politique. On
ne saura jamais si les barbares passeront réellement à l’acte et ce qu’il
adviendra du magistrat.
Le sort de l’homme de loi n’est pas sans rappeler celui, réel, du
militant noir Steve Biko, mort quelques années avant la sortie de En attendant les barbares des suites des
tortures infligées par le régime d’apartheid. La démonstration de Coetzee se veut
pourtant universelle, chaque société jetant l’opprobre sur ce qu’elle désigne
comme étant ses «barbares». On pourra par exemple lire En attendant les barbares en tirant des parallèles avec la manière
dont l'administration du président américain George W. Bush est entrée en guerre
contre l’Afghanistan ou l'Irak (les «barbares» d’aujourd’hui). De plus, la prison
d'Abou Ghraib n’est pas sans rappeler celle du colonel Joll…


