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La douleur de Manfred, Robert McLiam Wilson
mercredi 20 septembre 2006, par Florent Cosandey
©e-litterature.net
La douleur de Manfred, Robert McLiam Wilson
Manfred
est vieux, solitaire, brisé et il sait qu’il va mourir sous peu. Une douleur lancinante
lui tenaille le ventre, le détruit à petit feu. Ce mal pernicieux, c’est le
remord indélébile d’avoir battu sa femme Emma, une rescapée des camps de la
mort. Manfred passera le restant de ses jours à égrener les souvenirs d’un
passé où le bonheur, quoique timide, avait parfois sa place. «Le fait de quitter sa femme l’avait
incinéré de son vivant. Sans elle, la vie de Manfred était devenue un spectacle
de désolation. (…) Même s’il ne la voyait pas, il savait que les marques qu’il avait
faites sur le visage d’Emma partiraient. Mais ses propres mains, ses mains de
destructeur, ne guériraient jamais.»
Dans
cet ouvrage, la plume d'apparence désinvolte de l’auteur nord-irlandais se
concentre sur la décrépitude de Manfred, un Juif de Londres, à qui il ne reste
plus grand-chose dans la vie, si ce n’est une vive douleur à l'estomac. Lorsqu’il
se découvre cette nouvelle compagne corrosive, Manfred refuse obstinément de la
partager avec quiconque. Aigri et têtu, il dépérira en privé, sans tenter le
moindre acte de résistance. «[Manfred] n’avait
plus besoin des médecins. Cette douleur resterait son bien propre. Il ne
permettrait pas qu’elle fût supervisée par quelque généraliste glabre ou par
quelque spécialiste dénué de talent. Il se refusait à ce que sa douleur fût
nommée, dénaturée, dépossédée de son mystère. Surtout, il ne voulait pas qu’on
la soignât.» Manfred s’accommode parfaitement de sa mort programmée, qu’il
préfère de loin au suicide. «Le suicide
était selon lui la mort de l’idiot. Il pouvait attendre et avoir confiance. Sa
douleur le faisait espérer. La mort invitée était une affaire beaucoup plus
digne tant que l’on ne se l’infligeait pas soi-même. (…) Il ne désirait pas
vraiment la mort, mais il mourait d’envie d’être débarrassé de la vie.» Convaincu
qu’il mérite son triste sort, il refuse de prendre les médicaments qui
pourraient quelque peu apaiser sa souffrance. «Parfois, lorsqu’elle le frappait de toute sa violence, il clopinait
jusqu’à la cuisine et ouvrait le placard où il rangeait ses innombrables
médicaments. Il brandissait des flacons remplis d’aspirine vers son abdomen. Il
menaçait ses intestins de paracétamol, de codéine et de toutes espèces
d’antispasmodiques. Affreusement aiguillonné, il engouffrait dans sa bouche des
poignées entières de cachets et de comprimés, qu’il se préparait à avaler pour
apaiser sa douleur. Mais il n’avalait jamais. Il recrachait tout dans l’évier,
où cachets et comprimés se mettaient à fondre, à pétiller et à se mélanger pour
former un amas toxique sur les assiettes non lavées.»
A la lecture des premières pages du roman, on se
dit que Robert McLiam Wilson nous dresse le banal portrait d'un hypocondriaque.
On comprend pourtant très vite que la cause du calvaire de Manfred est à rechercher
dans son passé. Peu à peu, le voile du mystère se lève: le long déclin de
Manfred commence le jour où il bat sa femme Emma pour la première fois. «La première fois que Manfred frappa Emma,
il eut le sentiment de faire une expérience unique, qui ne serait pas répétée.
Comme un homme tirait un coup de feu par simple curiosité, ou un enfant
touchant la flamme d’une bougie afin de s’encourager à ne plus jamais
recommencer.» Puis vint la
deuxième fois. «La deuxième fois que
Manfred frappa Emma, il eut le sentiment du début de quelque chose. Pour lui
comme pour elle, ce fut comme si tous deux tâtaient l’eau. Ils comprirent alors
qu’il y avait bien plus à infliger et à supporter. Un nouveau secret s’ouvrit
entre eux.» Puis la troisième. La
troisième fois où Manfred frappa Emma, ce fut plus facile. A croire qu’il avait
déjà perdu le pucelage de la violence.» Puis la quatrième. «La quatrième fois où il la frappa, il
pleura et la supplia de lui pardonner.» Mais ces remords se dissiperont
vite. Emma et Manfred sont emportés, malgré eux, dans la spirale infernale et
irréversible d’une violence allant crescendo. «La cinquième fois où il la frappa, il perdit le compte de ses passages
à tabac. (…) Bientôt, la raclée se
mit à suivre une curieuse logique. Il y avait une certaine quantité de douleur
qu’il devait infliger. Jusqu’à ce que cette quantité fût atteinte, il ne
pouvait pas envisager d’autres options. La propre douleur de ses poings devint
son guide, tandis qu’Emma heurtait le mur, la porte, le sol.» Le jour où la
brutalité de son époux atteint son paroxysme, Emma décide de lui dévoiler les
détails sordides de son passage à Birkenau, où elle a perdu toute sa famille. Manfred
comprend alors que ses actes sont définitivement impardonnables et qu’il n’a
plus d’autre choix que de quitter le domicile conjugal. Désormais, les deux
époux ne se retrouveront plus qu’une fois par mois, sur un banc froid de Hyde
Park. Mais Emma n’accorde plus à Manfred le droit de voir son visage meurtri. «Le visage qu’elle refusait de lui montrer
était souillé de souffrance et d’indicible. Elle conservait la trace indélébile
de cette époque d’atrocité qu’elle avait vécue.»
Robert McLiam Wilson décrit avec une précision
clinique les principaux événements qui ont marqué la vie de Manfred, en
particulier son adolescence pendant l'entre-deux-guerres, son éducation dans
une modeste famille juive ou les humiliations antisémites dont son père fut
victime. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Manfred est envoyé en Afrique,
puis en Italie. «C'était comme l'école, mais avec de vrais fusils et de
vrais morts.» Il connaît l’horreur des champs de bataille, l’odeur putride
des corps qu’il faut déblayer. «Les cadavres
étaient mous, aussi informes que de la grosse toile. Le sable et la poussière
rendaient monotones les uniformes et les visages des morts. Certains corps
avaient été écrasés en galette ou en bouille, d’autres étaient des imbroglios
de fragments isolés mélangés à des morceaux d’autres cadavres.» Puis vient
l'après-guerre à Londres et le bonheur intense et sans anicroche des premières
années de vie commune avec Emma, une Tchèque miraculeusement rescapée de la
Shoah. Sans qu’on ne sache vraiment pourquoi, la naissance de leur fils sonne
le glas d'une vie domestique qui s'écoulait jusque là telle un long fleuve
tranquille.
Si le style de Robert McLiam Wilson peut paraître
parfois ampoulé et exagérément ironique, peu d’auteurs parviennent à faire
sentir avec autant de réalisme l’humidité des trottoirs londoniens ou la
solitude d’un être qui attend avec impatience le passage de la grande
faucheuse. En faisant aller et venir son récit entre passé et présent, l’écrivain
nord-irlandais dépeint avec un ton de prime à bord distant la tragique
transformation de passions amoureuses en violence sourde. Il n'offre toutefois
pas d'explications toutes faites quant aux raisons qui la provoquent. Il l’avait battue parce qu’elle avait vécu
avant lui et sans lui. Il l’avait battue à cause du mal que lui-même n’avait
pas fait. Il l’avait battue à cause de la guerre. Il l’avait battue à cause de
sa beauté à elle, à cause de son fils, de son silence et de ses souffrances. Il
l’avait battue parce qu’il l’aimait. Il avait tenté de faire sortir quelque
chose d’elle en l’écrasant. De créer une forme qu’il aurait pu aimer plus
aisément.» En tout état de cause, ce roman dérange parce qu'on s'attache à Manfred,
un personnage hors du temps, à la politesse exquise et surannée. Mais la compassion
pour ce vieillard malade se transforme peu à peu en répulsion primaire, eu
égard aux actes innommables qu’il a commis sur sa femme.
Roman de douleur et de solitude, porté par
l’humour du désespoir, La douleur de
Manfred peut également se lire comme le texte annonciateur d’Eureka Street, le chef d’œuvre de Robert
McLiam Wilson.
Florent
Cosandey, 16 septembre 2006



