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A propos de Les bonnes intentions, Agnès DESARTHE
Editions de l'Olivier.



La question que pose Agnès Desarthe dans son livre est assez embarrassante : dans quelle mesure le sort de l'autre nous intéresse-t-il et nous interpelle-t-il, spécialement lorsqu'il est dans un état d'isolement et de besoin qui fait penser à l'anti-chambre de la mort ? L'attitude de chacun des protagonistes de l'histoire, ici les différents habitants d'un immeuble et les gardiens, en dit long sur leur étrange complicité consciente ou inconsciente face au fait qu'un vieux habitant cet immeuble, qui a perdu tous les êtres qui lui étaient chers, soit placé dans une sorte d'anti-chambre de la mort par une belle-fille qui n'attend plus que l'héritage.
Nous sommes dans l'attente de la mort du vieux, laissé dans l'isolement affectif et la frugalité matérielle par sa belle-fille, vieux qui est prié de ne pas trop s'éterniser, car l'héritage est convoité.
Vieux dans l'attente de sa mort, isolé et maltraité par les gardiens payés (mal) par la belle-fille pour s'occuper de lui, et retour de l'antisémitisme dans cet immeuble, comme pour mettre le sort du vieux en résonance avec celui des Juifs en partance pour les camps de la mort.
Que les gardiens soient parfaitement complices du sort fait au vieux par sa belle-fille c'est évident dans ce texte. Ils sont affreux, surtout Simono, violent et antisémite.
Mais il y a une complicité beaucoup plus soft, plus inconsciente, plus masquée par de bonnes intentions qui devraient donner bonne conscience. La jeune femme qui a emménagé dans cet immeuble avec son mari, qui aura bientôt des enfants, qui a en somme tout pour être heureuse dans un bel appartement, s'intéresse à ce vieux tout seul qui sonne à sa porte depuis qu'il a remarqué sa gentillesse. Ce vieux est l'intrusion dans une vie bien construite de quelque chose qui devrait rester refoulé, le chaos, le caractère transitoire de la vie sur terre, cette déconstruction qui nous attend tous et qui doit, dans notre société où tout paraît baigner comme dans le meilleur des mondes, être nettoyée, ne pas apparaître dans le tableau idyllique sinon pour y être évacué au plus vite même au prix de sévices horribles. La jeune femme qui est habitée de bonnes intentions à l'égard du vieux ne veut pas plus que les autres le laisser entrer dans son univers beau, propre, confortable. Si elle lui donne à manger, c'est en faisant attention à ne jamais le laisser entrer chez elle, c'est en ne lui donnant que des restes, l'aumône de ce qui irait sans lui à la poubelle. Mais le jour où le vieux s'enhardit à lui demander la même chose que les autres, et non pas des restes, à savoir lorsqu'il veut des huîtres, comme tout le monde en ce moment de fêtes de fin d'année, elle ne marche plus. C'est par ce détail-là qu'elle est comme tout le monde, complice de la mise au rancard définitif du vieux, qui disparaît on ne sait dans quel hospice à la fin du livre, tandis que le jeune couple quitte l'immeuble, et aussi par le même coup l'histoire embarrassante.
Mais le personnage du vieux n'est pas sans poser de question. Il est d'une étrange passivité, alors que ses moyens (qui font que son héritage soit si attendu par sa belle-fille) lui permettraient en toute indépendance de se payer les aides nécessaires à une vie décente. Au lieu de cela, comme un petit enfant, il se met totalement entre les mains de sa belle-fille, qui le remet entre les mains des gardiens qui vont le maltraiter, et il se met aussi entre les mains de sa si gentille voisine qui n'a que l'aumône à lui donner sur le pas d'une porte qui se referme vite. Le vieux fait peur par sa passivité, par le fait qu'il se laisse voir entre les mains de l'au-delà qui font déjà se déconstruire sa vie, introduisant la saleté puante de la décomposition. Il fait le jeu de sa belle-fille parce que lui-même s'est déjà, dans le sillage de ses chers disparus, mis dans le train du grand départ.
Dans ce livre, les bonnes intentions de la jeune femme font aussi ressortir l'ambiguïté du vieux, une passivité suicidaire qui a quand même pour résultats de monter en psychodrame les mauvais traitements que lui inflige sa belle-fille à travers les gardiens. Ce vieux qui a perdu tous ceux qui comptaient pour lui n'a en fait qu'un seul désir, les rejoindre. Mais sa façon de s'en remettre entre les mains des autres fait penser à une curieuse façon de laisser la culpabilité s'inscrire derrière lui. Il veut mourir, histoire de deuil, mais en même temps l'héritage qu'il va laisser fait qu'il peut présenter son grand départ comme le désir de quelqu'un d'autre (sa belle fille, mais aussi tous ceux que les images de la déconstruction de la vie effraient) de le voir disparaître. Cela aussi est curieux, dans cette histoire. A partir du moment où, par une passivité régressive, il s'en remet pour sa vie entre les mains de sa belle-fille (au lieu de s'organiser lui-même), en la tentant par l'héritage il la place dans le rôle de celle qui l'abandonne, qui le met dans l'anti-chambre de la mort. Cette mise en scène de la culpabilisation, dans un immeuble, est intéressante dans ce livre. C'est un autre aspect de la question.

Alice Granger