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Note de lecture:


Un mort tout neuf
de Eugène Dabit


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A propos de Se perdre, Annie ERNAUX
Editions Gallimard.


La beauté, la perfection de la passion totalement envahissante vécue par l'auteur pour un diplomate soviétique qui ne cesse d'apparaître/disparaître de sa vie pendant un an jusqu'à la disparition définitive qui était déjà inscrite dans cette relation depuis le début, est écrite dans un journal au jour le jour.
Impossible d'entendre l'intensité invasive de ce qui s'écrit physiquement par tous les sens dans le corps anéanti de sensations et de jouissance au rythme de cette apparition/disparition-disparition, impossible de comprendre comment la vie psychique commence par cet état de fatigue infinie, par ce retrait dépressif, sans relier cela à l'horreur de 1952 lorsque le père emmena la mère dans la cave et voulut la tuer, à l'avortement, à la démence de la mère et à sa mort.
Ce qui frappe en effet dans ce journal, par-delà l'obsédante répétition de l'apparition/disparition de l'amant soviétique et l'anéantissement physique et psychique qui en résulte, ce sont les pensées relatives à la mère et surtout à sa mort. Disparition annoncée et certaine du diplomate soviétique, comme la disparition de la mère.
Ce qui est écrit, dans ce journal, au jour le jour, sur l'intensité physique à la fois éblouissante et mortelle de ce qu'elle vit avec cet amant, sur l'attente dans l'angoisse qu'il ne revienne pas, sur le temps alors réduit à rien, sur l'aspect absolument physique, sensoriel, corporel de cette relation dévorante presque sans reste, rappelle les relations précoces de l'enfant avec sa mère, une mère que l'on imagine terriblement présente, omniprésente, dominatrice, envahissante, fascinante, et en même temps, parce qu'elle est à l'extérieur, autre, faisant courir le risque terrifiant de l'abandon si elle ne revient pas. L'intensité physique de ce commencement de la vie, dans l'immaturité corporelle qui rend totalement dépendant de la mère. Présence totalitaire de cette mère au temps précoce de la vie, présence soviétique on pourrait dire, de même que cette présence-absence du diplomate soviétique, soviétique pour dire que le corps est totalement entre les mains d'une personne extérieure, et que cette personne extérieure peut à sa guise apparaître et disparaître, donc introduire l'horreur du manque, en même temps être l'objet unique du désir de cette personne extérieure, être la fille unique désirée de cette mère, être l'initiatrice de ce soviétique avide aussi bien de plaisirs physiques inédits que de réussite sociale (et en ce sens une liaison avec un auteur connu est très valorisant, il sera le sujet d'un prochain livre, il va pouvoir se lover imaginairement dans cette matrice romanesque). Annie Ernaux insiste sur le caractère physique de cette passion, et aussi sur le fait qu'elle est très physique, et que l'amant soviétique n'est pas un intellectuel, plutôt brutal et conquérant. Manière de parler de cette violence de la première passion de la vie, et que Annie Ernaux semble garder encore dans son intensité originaire, marquant chacune de ses aventures amoureuses se concluant par la séparation.
Mortelle, anéantissante, invasive, cette présence capable de faire la pluie et le beau temps, et rien en dehors d'elle, de son pouvoir sur le corps impuissant à lui échapper, sidéré.
Pourtant, la référence à l'avortement semble dire qu'il est vital d'interrompre cette passion fille-mère invasive, qu'il s'agit d'en faire le deuil, de perdre cette image si physique de la fille unique de cette mère, passion si réactualisée par la passion avec le diplomate soviétique radicalement étranger et en définitive perdu.
Le personnage du père, bien qu'à peine évoqué, est très important (et a sans doute été très important) pour la façon dont Annie Ernaux sait, depuis toujours sans doute, trouver une issue à cette passion originaire si totalitaire, à cette jouissance sans reste, mortelle. D'une part le caractère dépressif du père (le message entre père et fille passe bien puisque Annie Ernaux parle aussi de sa dépression à elle) et d'autre part cette horreur de 1952, quand le père a indiqué très clairement, dans la cave de la maison (représentation des fondations du psychique où il s'agit d'inscrire la sépulture des morts, et de cette morte que doit finalement être la première personne, le premier objet d'amour, en ce sens qu'elle est imaginairement matricielle donc régressive, inscrire cette sépulture comme admission définitive de la séparation originaire, de la perte, ceci pour une question de vie et de mort, pour vivre il faut organiser dans le soubassement psychique la sépulture de la figure matricielle originaire, et il faut laisser avorter cette fille en symbiose mortelle avec la mère, cette fille-mère, ce processus de clonage abject), qu'il fallait qu'elle meure, cette figure dominatrice, envahissante, totalitaire. Père dépressif qui indiquait à la fille qu'à la pression continuelle administrée par la mère, il s'agissait, pour une question de vie et de mort, répondre par la dépression, le retrait, une sorte de gel, d'hibernation, voire une sorte d'avortement.
Cette dépression, ce retrait, qui est message du père à la fille, rend possible tout un processus d'intériorisation, et donc d'individuation par rupture de symbiose avec l'objet passionnel, un processus psychique, subjectif, qui est une sorte d'accomplissement du deuil à partir duquel il est réellement possible de venir au monde, de s'ouvrir le monde, de ne plus en rester à cette nécessité abortive. L'écriture, par exemple ce journal, et puis les romans, témoignent de ce travail d'intériorisation à partir d'un retrait, à partir de cette position dépressive (dont parle Mélanie Klein et qui est indispensable pour s'individuer, pour ne pas s'avorter comme lorsqu'on en reste entre les mains de l'objet passionnel premier duquel il faut s'arracher violemment, s'aspirer pour survivre). Les rêves aussi, si nombreux dans ce journal.
En disparaîssant, l'amour, cet amour passionnel originaire qui a perduré pour mieux se conclure jusqu'à cette aventure avec le diplomate soviétique, donne ce qu'il n'a pas à Annie Ernaux, à condition que, par les rêves et par l'écriture, sépulture soit donnée à ces morts, à ces disparus, pour qu'ils ne reviennent pas hanter la vivante qu'elle est parce qu'elle ne les a pas reconnus par son propre renoncement dans toute leur beauté originaire référentielle pour toutes les autres choses à venir. Riche de cette référence originaire écrite en elle, Annie Ernaux peut alors se réveiller un beau matin avec une impression très forte de bonheur. Elle s'est ouverte la vie.
Il y a aussi un côté fille de son fils dans sa relation avec le soviétique. Dans cette perspective ouverte dès le début du départ chacun de leur côté. Comme lui, fille de lui, prenant de la graine de lui, (mais déjà cela s'annonce avec son divorce, quand une nouvelle vie commence avec le choix de vivre seule), s'ouvrant la vie, celle qui débute un beau matin avec la sensation de bonheur, pas déjà programmée, pas clone de sa mère. Les rencontres avec l'amant dans le studio du fils semblent déjà indiquer cela. Fille de son fils, s'engageant dans le renouvellement incessant de la vie avec ses surprises et ses bifurcations, avec la référence belle et parfaite inscrite en elle pour juger rythmiquement de la valeur des choses qui arrivent, n'est-ce pas la réponse au questionnement inquiet à propos du vieillissement, de la hantise du temps de la ménopause ?
Se perdre est un très beau titre pour un texte qui dit à ce point ce que la vie doit à la mort.

Alice Granger