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Note de lecture:


Je suis le bouc
de Philippe Alméras



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Exigence : Litterature

A propos de La ronde de Costantino, de Carmine ABATE
Editions du Seuil.

Ce n’est pas vraiment la nostalgie qui habite ce beau roman de l’Italien Carmine Abate, Calabrais d’origine albanaise. Même s’il raconte l’histoire d’une communauté albanaise autrefois chassée d’Albanie par les Turcs et en exil à Hora, petit village calabrais. Cette communauté est exemplaire de cette séparation et de cet exil d’un lieu originaire à jamais perdu qui marque en réalité chaque être humain. La nostalgie voudrait dire qu’il est possible de revenir en arrière. C’est impossible. Mais c’est là que c’est intéressant. Car la mémoire reste dans une langue ancienne, qui se transmet entre les générations (par exemple entre le grand-père Lissandro et le petit-fils Costantino, voire l’arrière-petit-fils Paolino) par des rhapsodies qui font irruption dans le quotidien, par des récits d’épopée. Cette langue ancienne d’Albanie, l’arbëresh, semble revenir sans cesse comme langue de référence, comme pivot, comme unité de mesure, par rapport à une nouvelle langue, l’italien, qui n’est pas du tout refusée, bien au contraire, comme est acceptée une vie moderne apportée par le père de retour d’Allemagne avec de l’argent, une voiture. Il est le Méricain, celui qui apporte au village la modernité, l’Amérique, fruit de son travail d’émigré en Allemagne.

L’essentiel est justement dans cette confrontation rythmique entre deux langues, l’ancienne qui sert de référence, rhapsodique, langue qu’on pourrait dire matricielle, qui ne sert à rien d’autre qu’à cette confrontation rythmique, et la langue du pays d’accueil, l’italien.

Le symbole qui insiste dans ce roman est celui de l’aigle à deux têtes, que le petit Costantino croit voir réellement plusieurs fois, et dont son grand-père Lissandro lui a tant parlé. Mais ce symbole ne signifie-t-il pas que pour voir, de cette vue perçante et en hauteur de l’aigle, très loin en avant, il faut aussi voir très loin en arrière, en se servant du support, du médium, qu’est la langue ? Combinaison rythmique entre deux langues, entre épopée ancienne et vie moderne.

Peut-être le maître, Italien venu enseigner dans ce village albanais de Calabre, est-il celui qui a, finalement, après des hésitations et un séjour en Somalie, le mieux entendu la leçon de cette communauté exilée. Dès le début, il est à l’affût des expressions dans cette langue ancienne, l’arbëresh, on dirait qu’il en rassemble le livre de mémoire. En même temps, une histoire d’amour commence avec Lucrezia, la fille du Méridien, un amour qui tarde à se conclure en mariage, lequel ne se célèbrera qu’avec le retour du maître de son séjour en Somalie, au moment sans doute où cet homme s’apercevra que la combinaison rythmique vitale entre le nouveau et l’ancien ne peut se faire qu’avec cette femme d’origine albanaise qui représente le trait d’union. Avec elle, sa vie et sa langue vont s’enraciner loin dans ce pays séparé, perdu, du commencement, qui ne se retrouve que dans le rythme, la confrontation rythmique.

C’est incroyable comme cet Italien du Sud, Carmine Abate, restitue par son écriture l’expérience de Dante en matière d’exil et de langue. Ce roman ne raconte-t-il pas l’aventure de l’invention de la langue vulgaire dont parle Dante dans son " Traité de la langue vulgaire " ? Langue vulgaire comme nouvelle langue maternelle qui se constitue par confrontation rythmique entre des mots anciens, médium d’un temps perdu, fonctionnant comme " cardine ", comme pivot, et des mots nouveaux rencontrés au fur et à mesure du voyage de l’exilé sur une nouvelle terre.

Alice Granger-Guitard
le 3 mars 2002