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Note de lecture:


Croire, voir, faire
de Régis Debray



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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Cola cola jazz, Kangni ALEM

Editions Dapper.

Kangni Alem, écrivain togolais, nous le dit à la fin de son beau roman, il s'agit d'une histoire vraie, que lui ont racontée à Bordeaux deux sœurs de père, l'Africaine Parisette et la métisse franco-africaine Héloïse. Et, ajoute-t-il, pendant tout le temps de l'écriture du roman, son premier roman, il dut lutter contre le désir violent de coucher avec ces deux jeunes filles. Ce détail me semble très important, car il nous dit en quoi le travail d'écriture de cette histoire par ailleurs vraie le concerne lui en premier lieu, lui qui écrit, exploitant pour son propre compte le matériau fourni par le récit des deux jeunes filles. En fin de compte, un désir violent l'habite, tandis qu'il est en train de renoncer, de se séparer, sur fond de cimetière. On a l'impression qu'à l'impératif de la destruction, une sorte de destruction originaire, de coupure du cordon ombilical, vécue comme exil d'avec l'Afrique, il fallait que réponde d'abord la réalité, un peu onirique, de ce qu'il y avait à laisser se détruire, et que ça, c'est le récit des jeunes filles qui l'avait apporté, rendu follement réel par le désir.

A quoi ça sert, un père? se demande Héloïse la métisse. La question ne s'énonce qu'à la fin du roman, mais elle le traverse depuis le début. Héloïse ne connaît de son père africain que les bribes que sa mère suicidaire et droguée a bien voulu lui dire, et quelques pages d'un manuscrit inachevé qu'il a laissé en France. Sans nouvelles de lui pendant des années, voici qu'un beau jour il l'invite à venir faire sa connaissance en Afrique, à TiBrava. Héloïse part pour ce voyage au pays du père, et ce qu'elle trouve à l'arrivée ce n'est pas lui, dans la grande maison aux occupants hétéroclites, mais une demi-sœur, Parisette.

On a l'impression, dans ce roman, qu'entre les lignes ce père a une fonction pour l'auteur lui-même, qu'il lui permet de raconter, peut-être, sa propre expérience de la France, douloureuse si l'on pense au cimetière, et en même temps le faisant advenir à l'aventure passionnante de l'écriture, francophone justement. Il me semble que cette histoire vraie permet d'en dire long sur une autre histoire, tout aussi vraie.

On pourrait, peut-être, entendre ainsi, en lisant (car le lecteur aussi a une certaine liberté, en lisant, liberté de laisser le travail d'écriture se poursuivre): l'écrivain qui a quitté son Afrique, comment voit-il la France, le pays des Blancs, qui l'accueille? Pourquoi ce pays d'accueil ne prendrait-il pas les traits de cette femme blanche rencontrée par hasard dans le métro, et avec laquelle se produit une folle attirance, réciproque. L'exilé déraciné, mais qui est déjà, semble-t-il, francophone avant de venir dans ce pays, il parlait avant de partir la langue de son exil, a besoin en effet d'une femme d'accueil qui le désire intensément. Or, traumatisme douloureux, cette femme avec laquelle le père africain d'Héloïse vit pendant deux ans (on l'apprend à la fin du roman, il était à l'époque un clandestin; cet Africain, on a la vive impression que l'auteur y met une sorte de double de lui-même, sans jamais bien sûr y faire la moindre allusion) s'avère être une droguée qui n'arrive pas à faire le deuil de son compagnon mort. L'Africain qui vit avec elle pendant les deux ans de sa clandestinité au pays des Blancs, est peu à peu mis dehors par un homme mort (et Blanc) que la Française fait progressivement réapparaître par des objets, des photos. L'Africain avec la Blanche se rend compte qu'il a été comme une sorte de drogue pour elle, et peut-être elle de même pour lui, une substance stupéfiante pour faire durer la dénégation de la séparation originaire. De même que la Blanche se sert de son Blanc inoubliable pour foutre dehors, par les flics, le Noir qui croyait qu'il était encore possible quelque part de réintégrer l'intérieur matriciel, de même ce Noir se sert de son retrait africain pour que le désir d'Afrique reste à l'intérieur de la Blanche sous forme d'un fœtus de petite fille, qui sera Héloïse. L'Africain dont le désir l'a poussé vers l'expérience blanche, occidentale, donc vers cette façon spéciale de vivre la francophonie, a un besoin vital qu'en face, du côté de ce pays des Blancs, et sous les traits d'une femme, se manifeste une sorte de désir symétrique. Il a besoin que s'exprime, de manière féminine, un désir d'Afrique, qu'une perte, celle d'un Blanc, la dirige vers une zone noire d'elle-même. Il a besoin que le désir de cette Blanche se métisse, admette qu'en elle aussi une zone noire existe, une zone matricielle, le noir d'avant, qui avait été déniée, "blanchisé". L'écrivain africain Kangni Alem cherche presque désespérément un lien immémorial entre le pays des Blancs et celui des Noirs. Alors, la Blanche se métisse, à travers sa fille métisse Héloïse. A travers sa fille Héloïse, elle fait le voyage vers la part noire d'elle-même, la part d'avant le passage dans le blanc, dans le visible. Et alors, très curieusement, dans la rencontre des deux sœurs, qui sont comme deux moitiés de noix de cola, se noue une relation intense, trouble, incestueuse, homosexuelle, qui est une retrouvaille de la Blanche avec cet état matriciel intensément sensuel dans lequel le corps baignait qui était elle dans le temps noir et jazz. En ce sens, Héloïse et Parisette sont la même femme, et Héloïse et Parisette sont aussi une seule et même femme, cette Blanche avec laquelle le clandestin Noir vécut deux ans dans le pays des Blancs.

Doubles retrouvailles, et doubles deuils à faire. Le clandestin africain, qui justement travaillait…au noir, dans une entreprise de pompes funèbres qui incinérait au lieu de cadavres humains des moutons pour faire des économies (laissant donc des cadavres en rade, des choses à incinérer, à faire partir en fumée, dans l'oubli, pour que la séparation originaire s'écrive enfin comme définitive), c'est en fait encore et toujours du noir qu'il était venu chercher chez les Blancs. C'est donc du noir dont il a à faire le deuil, à laisser se détruire avant de reconstruire. C'est en fin de compte toute l'histoire de ce père rentré en Afrique, qui s'enrichit comme si ses fantasmes se réalisaient merveilleusement bien dans ce pays corrompu, aux mains d'un dictateur dont il rêve de prendre la place comme s'il pouvait tuer le père et avoir la patrie mère pour lui tout seul. Après l'enrichissement, ce père perd ses richesses. Donc, perte, séparation, au pays matriciel de l'Afrique, où par exemple la drogue est très présente, de même l'alcool, les richesses et le luxe occidental chez les nouveaux riches.

Et la Blanche, à travers sa fille métisse Héloïse, s'étant métissée en elle, plongée dans la drogue intensément sensuelle et dépaysante (plutôt "empaysante", envoûtante et inquiétante) du pays noir, peu à peu se confondant avec son autre moitié de noix de cola Parisette, va aboutir à un deuil de l'Afrique, du noir, le baiser du père sera à la fois le premier et le dernier.

En somme, dans ce roman, Kangni Alem semble nous dire que les Blancs aussi viennent du pays noir, ce dont il s'agit de se séparer, et il est impossible de se séparer vraiment si on ne sait pas de quoi se séparer, si on n'a pas une expérience intense, matérielle, corporelle, sensuelle, de l'état perdu, si ceci ne reste pas comme traces écrites mais références toujours vivantes auxquelles confronter chaque nouveauté de la vie blanche. C'est très intéressant que cette reconnaissance, cette admission de la part noire, matricielle, est commune aux Noirs et aux Blancs passe par la reconnaissance féminine de ce continent noir, par ce métissage du blanc par le noir d'une femme blanche droguée par on ne sait quelle drogue originaire, qui ne peut en revenir, se sevrer, qu'après une sorte de symbiose homosexuelle avec son double noir, qu'après que cette moitié de noix de cola qu'elle est dans sa reconnaissance de son métissage, de cette addiction si forte, se soit unie avec l'autre moitié de la noix de cola, réalisant une unité originaire aussitôt perdue, comme le premier et le dernier baiser du père.

C'est dire si, en laissant ce premier roman d'un écrivain africain francophone, j'y ai entendu une manière très originale et passionnante de vivre cette francophonie. C'est vrai que la relation entre le pays des Blancs et le pays des Noirs est encore presque toute à inventer.

A ajouter, aussi, que Kangni Alem écrit très bien.

Alice Granger Guitard

8 mai 2003