Bienvenue dans Adobe GoLive 6
Redécouvrez cette
Note de lecture:


Le jour n'en finit pas
de Jacques Ancet



.

Bookmark and Share
©e-litterature.net
Bienvenue dans Adobe GoLive 6

A propos de Quitter la ville, Christine ANGOT
Editions Stock.


J'ai lu Quitter la ville sans avoir lu L'Inceste. Manque de temps, l'année dernière, et aussi, peut-être, un titre qui ne me disait rien.
La reconnaissance, ça se dit quitter la ville. Une loi de 72 permit à un homme marié et père de deux enfants légitimes de reconnaître sa fille illégitime. Elle change de nom et quitte la ville de ses quatorze premières années, elle est quelqu'un d'autre. Son nouveau nom, c'est comme un masque, elle peut être comme tout le monde, elle n'a plus besoin de dire que son père est mort. Personne, c'est un masque.
L'ancien nom, celui de sa mère : un nom juif.
Impression lancinante que le désir de reconnaissance, à travers tout le livre, espère un tout autre genre de reconnaissance. La reconnaissance de celle qui était vivante avant la reconnaissance et avant quitter la ville. Elles sont deux comme dans son rêve de jumeau.
En lisant, j'ai pensé à Primo Levi. Revenu du camp de concentration, écrivain reconnu de la Shoah, il ne pouvait plus qu'écrire ça, habité d'une culpabilité immense, pourquoi moi vivant et eux morts, il ne pouvait plus écrire à partir d'avant, avant avait été éliminé, celui qu'il était avant, écrivain de la Shoah c'était comme s'il était coupable de la disparition de celui qu'il était avant, né à tel endroit, avec tels souvenirs, telle histoire. En même temps, il y avait un bénéfice évident, il était reconnu comme l'écrivain des camps. Si c'est un homme...
Comme Christine Angot écrivain de L'Inceste. Pas par hasard, elle évoque le montant de ce qu'elle va hériter de son père mort, puisque la reconnaissance lui donne droit à cet héritage, en même temps que ce que sa maison d'édition lui doit comme droits d'auteur.
Quitter la ville, Montpellier, ville invivable depuis qu'elle a publié L'Inceste, où elle est considérée comme le monstre, la folle, l'agressive, la caractérielle, la pute, la poissonnière. Ailleurs aussi, Strasbourg, Paris surtout l'hôtel où l'a logée sa maison d'édition et où à cause d'elle les gens de la maison d'édition d'à côté qui y viennent prendre un pot à 18H ne se sentent plus entre eux chez eux. La quitter, cette ville, ou ne pas la quitter ? Cette fois, ne pas la quitter ? Et dire ? Voilà, j'étais quelqu'un d'autre, avant. Expliquer. Toutes les réactions qu'elle suscite, avec son livre, pourraient être les réactions des familles légitimes à la loi de 72, les enfants illégitimes reconnus vont enlever une part d'héritage à leurs demi-frères et soeurs, leur existence met en péril le doux confort bourgeois de ces familles. Faut qu'elle aille ailleurs, l'illégitime. Dans un autre hôtel. C'est forcément au nom de quelque chose de pervers, de malsain, que le père l'a reconnue, un bon coup, quoi d'autre ? Mieux que les enfants légitimes, cette fille illégitime ? Quelque chose de différent ? De précieux ? L'inceste dirait-il quelque chose d'autre que lui-même, une reconnaissance de quelque chose de différent chez cette fille illégitime, par rapport aux enfants légitimes, et non pas une reconnaissance pour qu'elle soit pareille à eux, le même nom normand ? Sauter dessus cette différence, la sodomiser. Et elle, se pliant aux exigences incestueuses de ce père au nom duquel elle a quitté la ville, devait-elle ainsi lui manifester de la reconnaissance ?
Autre chose, la reconnaissance. Celle d'une langue, d'un don de langue, qui vient d'une autre rive. Séparée. Plus toutes les deux avec sa mère. Séparée de la ville originaire, mais vivante dans la langue. Don de la langue. Qu'on le lui reconnaisse. Mais tous des lâches. Plus nuls les uns que les autres. Dérangés dans leur vie de famille. Elle seule à se faire cuire des pâtes. Et Noël seule aussi, avec sa fille, parce qu'un enfant n'a pas encore le choix. Des rêves pauvres, on lui dit ? C'est-à-dire pas si riches que ceux des légitimes ? Pas des rêves pauvres, mais différents. Pus riches encore s'ils pouvaient se sourcer dans avant, avant la reconnaissance, comment elle était vivante avant, dire, dire. A part la force de cette écriture, avant se dit peu, mais se dit en forçage, on sent qu'elle était déjà comme cela avant, que ce n'est pas l'inceste, ni le nouveau nom. Avant déjà. On le sent.
Elle est un hameçon, écrit-elle. Avec L'Inceste. Le compte de tous ces exemplaires vendus, fidèlement retranscrit tout au long du livre. Tous ces gens qui achètent... Attirés par l'inceste. Voyeuristes. Fantasme du bon coup. L'illégitime qui s'entend derrière la reconnue, on peut y aller, elle personne n'empêche qu'on la touche, même pas son père, c'est permis, et en même temps, la tenir à distance, c'est un danger, pour l'héritage, pour les bonnes moeurs, pour la progéniture. L'hameçon qu'elle est avec son livre a pour conséquence que tous ceux qui s'expriment, pour ou contre, se dévoilent. Un hameçon c'est rare dans notre domaine. Ils la reconnaissent comme Angot, la fille incestueuse, la fille avec qui c'est permis, celle qui est un bien meilleur coup que dans les sphères légitimes, et qu'il faut en même temps dénier parce que son étrange force de vie, qui lui vient du premier nom, de celle qu'elle était, est dérangeante pour les intérêts globaux de la structure légitime.
L'inceste, n'est-ce pas aussi, et peut-être beaucoup plus, vouloir rester entre soi, se défendre contre toute éventualité d'exogamie, protéger ses intérêts patrimoniaux et autres ? Alors, inceste anormal, je suis attiré par toi ma fille illégitime que j'ai reconnue parce que tu as quelque chose qui ne ressemble pas, qui n'est pas dans la famille, donc inceste anormal contre inceste parfaitement normal, ce plaisir à rester entre soi intérêts bien protégés ? L'hameçon : toutes ces réactions, ils craignent quoi, ce sont eux les fous, les paranos, ils sont persuadés que je les menace alors ils me tirent dessus, alors que moi, je ne les menace pas, je ne pense pas à mettre la main sur leurs intérêts, non, moi je veux simplement être reconnue parlant d'une autre rive. Comme chacun devrait l'être. Ils m'hallucinent comme menace, comme monstre, comme pute, tous des fous, tous des nuls, je ne suis pas folle, ce sont eux les fous.
La reconnaissance. Vous me reconnaîtriez si vous-mêmes étiez aussi capables de parler de l'autre rive. Vous me seriez reconnaissants de vous orienter vers un don de la langue qui n'a rien à voir avec votre défense bourgeoise et incestueuse d'intérêts qui ne doivent jamais sortir d'entre vous.

Alice Granger