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A propos de L'inceste, Christine ANGOT
Editions Stock.


Lecture de ce livre en ayant à l'esprit que l'inceste, cela s'avère toujours avec la mère, même si apparemment c'est avec le père. Comme par hasard, les trois quarts de ce livre ayant pour titre L'inceste parlent d'homosexualité, d'une femme qui a été homosexuelle pendant trois mois. L'épisode homosexuel n'est-il pas là pour attester que l'inceste, c'est toujours avec la mère? Pendant ces trois mois d'homosexualité, elle n'est plus elle, ce n'est plus son histoire, et le test est positif comme pour une maladie de sang. Elle est quelqu'un d'autre, mélangée à quelqu'un d'autre, englobée dans quelqu'un d'autre, son sang pulse presque en allant se confondre avec le sang de quelqu'un d'autre comme le sang du fœtus avec celui de la mère.
La rencontre avec son père, à l'âge de quatorze ans, est un tournant dans sa vie. Reconnue par son père, changement de nom. C'est à ce moment-là que Christine devient quelqu'un d'autre. Que, face à ce père, elle entre en symbiose avec sa mère, que son histoire à elle s'intrique avec celle de sa mère. A partir de ce moment-là, sa propre histoire se trouve englobée dans l'histoire de sa mère avec cet homme qui est son père, sa propre histoire se trouve occultée, presque sacrifiée au profit de celle de sa mère avec cet homme, histoire autre par rapport à laquelle son histoire à elle n'est rien, une petite chose de rien du tout, la petite fille n'est plus toute la vie de sa mère puisque celle-ci a une histoire autre, une histoire avec cet homme. Christine Angot serait-elle devenue écrivain d'abord pour écrire cette histoire qui n'est pas son histoire, une histoire qui la fascine comme elle écrit que l'homosexualité la fascine? Son histoire à elle commençant là où l'histoire qui n'est pas la sienne ne la regarde plus, là où la séparation par l'inexorable altérité s'écrit pour toujours?
Apparemment, ce livre qui a pour titre L'inceste ne parle pas beaucoup de la mère. Sauf que cette mère présente sa fille de quatorze ans à son père, à la gare de Strasbourg. Il semble que l'âge, quatorze ans, ne soit pas indifférent. Christine est le plus beau collier de sa mère, un collier en or. Eléonore, la fille de Christine, est aussi le plus beau collier de sa mère, collier en or, la seule femme qu'aime Christine. Ce qu'aime Christine, c'est être le collier en or de sa mère, c'est cette relation mère-fille apparemment parfaite. Marie-Christine, la femme vraiment homosexuelle à cent pour cent avec laquelle Christine a un épisode homosexuel de trois mois test positif à cent pour cent porte également un collier en or. D'où l'illusion folle pour Christine d'être le collier en or de cette femme. D'où le test qui s'avère tellement positif! Mais très vite Christine s'aperçoit de l'altération irrémédiable de cet or, le collier en or devient de l'ordure. Altération qui se produit dès l'âge de quatorze ans, en faisant connaissance avec son père, en prenant son nom. Lorsque sa propre histoire s'altère au profit de celle de sa mère, qui la fascine, à laquelle elle a accès par l'inceste avec son père. Sa mère et son père poursuivent leur histoire à travers la relation incestueuse du père et de la fille. Alors, l'histoire de Christine s'entremêle avec celle de sa mère. Et la fille, dans l'écoute de l'histoire de sa mère avec son père que lui permet la relation incestueuse avec son père, est altérée, l'or devient de l'ordure, elle n'est plus toute dans la vie de sa mère, un homme compte dans la vie de sa mère au point qu'elle a voulu, follement, reprendre la relation avec lui par fille interposée. L'or devient de l'ordure au moment où la fille se rend compte que l'histoire de sa mère n'est pas la sienne, alors toute une relation matricielle tombe en lambeaux, il y a du déchet comme lors de la naissance.
Lorsque la mère décide de faire connaître à sa fille de quatorze ans son père, en gare de Strasbourg, en réalité ne veut-elle pas elle-même poursuivre sa propre aventure avec cet homme, n'est-elle pas grosse d'un énorme fantasme d'arracher cet homme à sa vie légitime? La mère de Christine se présente devant son ancien amant avec son plus beau collier, son collier en or, c'est-à-dire sa fille, pour avoir la preuve, si ça marche, si le collier attire irrésistiblement cet homme, que l'histoire illégitime prime sur l'histoire légitime. Et ça marche. Mais il faut bien entendre que c'est en réalité pour son propre compte que la mère présente sa fille de quatorze ans à son père. Dès lors, Christine, en changeant de nom en même temps qu'elle a une relation incestueuse avec son père, n'est plus vraiment elle. Son père la mélange avec sa mère, elle a la même peau douce que sa mère, il jouit du fantasme de poursuite de leur aventure dont est grosse (enceinte) sa mère qui a fait ce geste presque d'offrir l'adolescente à son propre père.
Dans cette situation-là de symbiose avec sa mère, poursuivant une histoire qui n'est pas vraiment la sienne mais pour le compte de sa mère, ce qui est l'inceste lui-même, Christine en sait tout de suite très long sur le collier en or. Ce n'est pas elle le collier en or, ce n'est pas l'aventure illégitime qui prime sur l'histoire légitime. Christine, à travers la relation incestueuse, follement incestueuse avec ce père tellement idéal, tellement cultivé, qui lui donne accès à un monde des merveilles tel que sa mère n'a jamais pu le lui donner, a très vite accès à la douleur de sa mère devant le fait que cet homme lui a préféré la légitimité. Même si sa mère a cru pouvoir accomplir la dénégation de cette douleur, de cette perte, en offrant sa fille à son ancien amant, le problème s'est seulement déplacé, et c'est la fille, Christine, qui en hérite violemment. Le retour du refoulé ne la laisse plus en paix.
Christine, à travers la relation incestueuse avec son père, est dans l'histoire de son père et de sa mère. Surtout, elle est dans l'histoire de leur séparation. Elle est dans l'histoire d'une sorte de déchéance de sa mère par rapport au fait que son père a préféré autre chose, qui s'est avérée une histoire légitime. D'où le fait que le collier qui semblait en or devient un collier en ordure, altéré par autre chose. Voici un homme qui oscille entre la légitimité et l'illégitimité, mais qui finit toujours par s'apercevoir où est vraiment l'or. Et il n'est pas du côté de la mère de Christine. Il y a dans cette histoire d'altération de l'or en ordure tout un retour du refoulé concernant la société bourgeoise et ses intérêts. D'un côté le père espère pour sa fille une vie très libre, parce qu'effectivement la possibilité d'aventures illégitimes est dans cette société bourgeoise fonctionnelle à la légitimité (même si le sexe de sa femme Elisabeth sent le poisson pourri, c'est quand même avec elle que cet homme reste, parce qu'entrent en jeu des intérêts irrenonçables, cet or dont il est tellement question), et d'un autre côté il en est fatigué, il préfère autre chose.
Le collier en or, ce n'est pas Christine qui l'est, ce n'est pas la mère de Christine qui le porte. Christine est en ordure. Elle est emportée avec les déchets matriciels, elle est séparée de sa mère par cette vérité-là.
Sauf qu'elle est longtemps retenue, passionnément retenue dans l'écriture de cette histoire-là qui, finalement raconte la séparation dont elle est issue. C'est avec Marie-Christine, et les trois mois d'homosexualité, qu'elle se rend compte de l'altération de l'or. Elle ne peut pas être le collier en or de Marie-Christine, puisque Marie-Christine le porte déjà, tout le temps, elle ne le quitte jamais, ce collier en or. Marie-Christine est du côté de l'or, de la société bourgeoise légitime, d'une certaine structure inébranlable dans laquelle elle baigne. Marie-Christine répare en quelque sorte la mère, c'est pour cela que l'homosexualité fascine tellement Christine. Sauf que, comme le père, Marie-Christine laisse Christine pour aller dans son milieu, Noël par exemple, c'est sans Christine, mais avec la cousine, les filleuls, les amis, et Christine trouve cela insupportable. Elle écrit que le paranoïaque réagit toujours à quelque chose d'insupportable, et c'est cette vérité-là qui est insupportable. La vérité sur cette séparation. Marie-Christine est comme le père. Elle a toujours besoin d'osciller entre l'illégitimité (les relations homosexuelles pour Marie-Christine et extraconjugales pour le père) et la légitimité (se retrouver entre soi, avec sa cousine actrice et riche, les filleuls, les amis familiers), parce que l'illégitimité est fonctionnelle à la légitimité, elle lui donne sa saveur comme le tourisme permet de mieux apprécier le retour chez soi. Marie-Christine a un mal fou à se séparer de cette Christine persécutrice et toujours en train de cogner comme du sang qui pulse à travers les enveloppes placentaires, parce qu'elle est indispensable à sa vie bourgeoise, c'est-à-dire pour mieux y revenir. Persécuter a à voir avec la poursuite. Marie-Christine poursuit une vie dans laquelle tout baigne. Une vie homosexuelle, comme pour dire en inceste flottant avec son milieu matriciel dans lequel elle retourne tout le temps. Christine ne cesse de la poursuivre tout en répétant que cette fois c'est fini, fini, fini, car c'est elle, par la relation homosexuelle qui est comme une drogue stimulante antidépresseur par rapport à l'ennuyeuse archiconnue mais si confortable vie dans son milieu bourgeois où l'on est médecin de père en fils et fille, c'est Christine donc qui permet la poursuite d'une vie où tout baigne. Lorsque Christine Angot parle du locked-in syndrome, il s'agit de Marie-Christine, non pas d'elle-même si elle a l'impression que c'est elle parce qu'elle vit une autre histoire que la sienne, il s'agit de Marie-Christine qui est enfermée à l'intérieur d'un giron où tout baigne, où les choses se font de telle manière depuis toujours et il ne faut pas les changer, par exemple Noël qu'elle doit obligatoirement passer avec les personnes de sa famille, les personnes habituelles). C'est Marie-Christine qui est parfaitement incestueuse. Locked-in son milieu irrenonçable, matriciel, par rapport auquel l'homosexualité est fonctionnelle, surtout quand elle tombe sur une Christine par la force des choses fascinée par le monde légitime, par l'histoire qui est la version du père, qui est un monde ouvert par le père mais dans lequel elle n'entre qu'illégitimement ou bien que comme légitimée après-coup car fonctionnelle à ce monde (Lacan dit que la perversion, c'est la version du père).
A propos de ces trois mois d'homosexualité, Christine Angot parle très justement de l'alcoolisme. Elle écrit que pour l'alcoolique c'est toujours le dernier verre qui compte, que le premier nymphéa répète le dernier nymphéa. Qu'est-ce qu'elle boit, Christine Angot? Elle boit le dernier verre, celui de la séparation d'avec une autre histoire, celui de la fin de vivre pour le compte de sa mère une dénégation. Elle n'en finit pas de boire ce dernier verre car c'est là que débute son histoire à elle. C'est en se retournant elle-même pour que les choses ne se fassent plus dans son dos, c'est-à-dire à son insu. Elle se retourne en écrivant. Et le dernier verre ne donne-t-il pas l'impression de s'éterniser parce qu'elle n'est pas encore assez entendue dans cette procédure de séparation et d'inauguration de son histoire qui n'est plus entremêlée avec celle de sa mère aux prises avec la légitimité? Et il y a aussi l'ivresse d'écrire. D'écrire cette histoire-là. Les réactions à ce livre, qu'elle écrit dans le livre suivant, ne parlent-elles pas très souvent de l'or (le nombre d'exemplaires vendus, ce que lui doit l'éditeur) mais qui devient aussi de l'ordure par les insultes qu'elle reçoit? Cette altération de l'or en ordure, qui en dit long sur le retour du refoulé dans notre société (le fait que tant de gens soit intéressés par L'inceste, ce qui étonne beaucoup Christine Angot, cette vérité sur ce qui fait tenir la société bourgeoise, toute l'hypocrisie et les apparences sauves pourvu que tout baigne et que les intérêts soient sauvegardés, et le fait que ces mêmes personnes désignent l'ordure, qui ne se mélange pas avec l'or, l'or c'est de notre côté) c'est ce dont est témoin Christine Angot, c'est ce que signifie son nouveau nom, on pourrait dire son nom d'écrivain. Ce qui est formidable, c'est qu'en se retournant, pour mieux entendre la vérité, elle est devenue un écrivain, avec un vrai style. Ecrivain de ce retour du refoulé. Et leur or, par-delà l'ordure que sont les enveloppes matricielles perdues avec la naissance, il leur échappe, ils le cèdent en achetant le livre. Christine Angot est hétérosexuelle. Elle n'est pas homo à eux, comme on dit homozygote. Elle n'a pas la même sexualité matricielle qu'eux qui restent entre eux dans le milieu où tout baigne si les intérêts sont bien gardés, sa sexualité est autre, hétéro, marquée par la séparation. Christine s'est retournée en écrivant, cela ne se fait plus dans son dos, et l'or rentre chez elle et non plus dans le trou à ordures, quand les livres se vendent.

Alice Granger