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Illuminations
de Philippe Sollers


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Alice GRANGER GUITARD

 

A propos de Lettre à Fidel Castro, Fernando ARRABAL

Editions Les Belles Lettres. 1990.

Il est insolite, l'intérêt de Fernando Arrabal pour les dictateurs. Il est insolite même s'il s'explique par sa biographie. Il est insolite parce qu'il dit beaucoup plus qu'une indignation, qu'une résistance absolue, il dit aussi autre chose. Il fait résonner quelque chose. Par exemple cette vérité que chaque être humain, même un dictateur, est d'abord totalement pris, comme dans une matrice férocement refermée sur lui, par une histoire commencée bien avant lui, qui prétend lui écrire son destin, et d'où il s'agit, pour devenir un homme libre, de se détacher, comme couper un cordon ombilical, abandonner un enveloppement qui, lorsqu'il s'éternise, condamne à une souffrance secrète, comme ce serait rester en souffrance que ne jamais naître vraiment. C'est pourquoi Arrabal commence toujours ses lettres, ses trois lettres, en s'adressant à cette souffrance secrète. Il parle lui-même à partir de cette souffrance, pour tenter d'établir un écho, qui serait d'amour. Fidel Castro, c'est dans l'histoire du colonialisme et des conquistadors qu'il se trouve pris, comme le général Franco dans celle de l'Inquisition, et Staline, petit père du peuple, ancien séminariste, sous la coupe d'une mère surdouée comme si mère et surdouée étaient synonymes.

A travers la trilogie de lettres écrites au général Franco, à Fidel Castro, à Staline, ne pourrions-nous pas lire une lettre que lui, Arrabal, à la différence de ces tyrans, a vraiment reçue? Ecrivant ces trois lettres, à des années d'intervalle, ne serait-il pas en train de lire une autre lettre, secrète et efficace, à lui adressée, qui aurait toujours réussi à apaiser la panique à bord? Nous ne pouvons nous empêcher de penser que ce qu'il dénonce et juge, en écrivant ces lettres, en s'y engageant si personnellement, en s'y risquant, il en sait quelque chose, il en sait très long, et que ce ne sont que les différentes versions d'un danger intime, d'une erreur fatale, que lui-même aura approchés tout en s'en sentant curieusement étranger? Comme si, en écrivant ces trois lettres, les unes après les autres, à chaque fois il avait pu se dire qu'il n'aura jamais été celui-là, car heureusement la lettre d'ailleurs lui arrivait. Il aura été sauvé.

C'est d'une fragile voix qu'il s'adresse à Fidel Castro, comme si de justesse cette voix avait pu s'élever, habitée d'un fol espoir, et dans la crainte, dans la sensation panique que ce n'est pas gagné. On dirait presque qu'il s'adresse à un autre lui-même, lorsqu'il prie Fidel Castro de reconnaître sa voix, et son émotion, ainsi que son amour.

Comme s'il était aussi le transmetteur de l'amour du père disparu.

Le fol espoir, qui ne fut jamais éteint.

Il décrit si bien, comme si une part de lui-même connaissait: le personnage occulte dominant la vie de Fidel Castro se dessine d'emblée, l'unique, omniprésent, omnipotent personnage. Personnage qui se présente comme violence, comme insatisfaction, comme hargne centripète l'emportant avec elle, comme flots l'engloutissant finalement dans l'abîme, personnage matriciel fou contre lequel personne ne protège, aucune lettre venue d'ailleurs, au contraire la figure stalinienne dont s'inspire Castro fonctionne comme un père complice non seulement des désirs incestueux de son fils, ne l'en protégeant nullement, mais surtout du fou désir de la mère d'attirer à jamais en elle, dans son abîme, ce fils, en le recapturant par un mirage de prison dorée.

Il nous apparaît à la botte de ce personnage matriciel follement possessif, ce dictateur que la paternité soviétique stalinienne semble enfoncer dans l'erreur, dans la régression que rien n'arrête, avec tous les dangers de rejets, de mutinerie, de menace d'avortement, disons-le, qui jalonnent cette logique monstrueuse de grossesse à l'envers qui installe le tyran-fœtus-leader suprême dans la paranoïa. Dans cette logique de grossesse à l'envers, tout autour cela s'est organisé au cours des années de dictature uniquement pour nourrir le "Big Brother" d'Orwell à Cuba, tout est pour lui, plages privées, yacht, un grand nombre de maisons luxueuses, une garde personnelle la plus nombreuse du monde, l'armée, la police, les espions, les enfants bien balisés et exploités dès leur six ans, bref tout le peuple cubain à son service, et plus exactement au service de la marâtre "Révolution".

Cette marâtre "Révolution", appliquant si fidèlement les principes de l'idéologie communiste venus du "père" stalinien, qui n'hésite pas à exécuter, à "suicider" ou à conduire au suicide les "traîtres", apparaît peu à peu dans cette lettre de Fernando Arrabal, par-delà le luxe qui circonvient le dépendant par excellence qu'est ce Big Brother Fidel Castro, qu'est ce dictateur fœtus, ce géant s'avérant de plus en plus nain, se présente à la fin comme un placenta qu'à l'horizon rien n'assure, ne nourrit, ne renfloue les réserves. Cette matrice, qui paraît prison dorée, luxueuse, entourée de serviteurs qui ne sont à la botte que parce qu'ils peuvent profiter des mêmes privilèges, voitures de l'Etat, magasins spéciaux, écoles privées, voyages, hôpitaux privés, mais qui peuvent retourner leur veste à chaque instant pour se tourner vers un ciel plus offrant, s'est appauvrie à vue d'œil!

La vérité s'impose de plus en plus: cette matrice cubaine, qui promettait par la bouche du jeune rebelle Fidel Castro la fin des privilèges, de la dictature, la liberté et les mêmes droits pour tous, est une matrice, un placenta, en train de se décomposer, de pourrir, de se dessécher, car quelqu'un brille par son absence pour l'éterniser!

Il manque quelqu'un pour assurer l'éternisation de cette matrice.

Avec amour, et grande fermeté, Fernando Arrabal parie de faire admettre cette vérité à Fidel Castro! Que son placenta doré n'a pas pu s'immortaliser, réussir sa mutation, et alors sa vie fœtale est suicidaire. Comme si une parole de père, de père non stalinien, résonnait en direction de Fidel Castro: ne compte pas sur moi, je n'existe pas comme "éterniseur" de ta matrice! Le "père" stalinien, ce petit père du peuple, n'est qu'un tigre de papier!

Il n'est de père que résistant à ce fantasme d'éternisation de la vie fœtale, de vie dorée, de vie totalement dépendante, de vie de colonisateur!

Car en effet, la colonisation n'est qu'une tentative folle de perpétuer une organisation fœtale de la vie.

Alors, dans cette prison dorée, dans ce trou, dans cette baleine, dans cette nef folle, dans cette geôle, dans cette cave claquemurée, sur le dos de cette écrevisse qui va à reculons, la vérité de la décomposition de la matrice rendue hargneuse, violente, follement suicidaire, emmenant vers l'abîme, cette vérité-là est comme une obscène armature de fer et de tenailles qui non seulement assaille les aspirations de chaque adolescent par le système éducatif cubain, mais est comme des forceps réalisant un accouchement à l'envers, terrible!

Fernando Arrabal, en effet, ne commence-t-il pas sa lettre en évoquant la souffrance de Fidel Castro? Une souffrance du fœtus en danger parce que son placenta dictatorial s'est appauvri, se décompose, va l'avorter? Marâtre "Révolution" ne peut pas te nourrir, Fidel! Comme Fernando Arrabal semble ressentir presque lui-même, alors, la panique à bord d'une matrice en décomposition, que le père a laissé se décomposer!

Voilà ce que je te dis dans ma lettre, mon fils, le message le plus précieux, un message de vie: la matrice n'est pas immortelle, heureusement pour toi! Pas de panique, tu peux alors naître!

Pauvre géant s'avérant nain, c'est-à-dire fœtus en souffrance, dont le destin nous semble, sous la plume géniale d'Arrabal, être celui de quelqu'un qui se croit encore du temps des conquistadors, d'où vient sa famille.

Ce qu'il conquiert, ce conquistador, ce colonisateur, ce négrier, est une colonie qui s'appauvrit à vue d'œil inexorablement, est une matrice qui, à mesure qu'il s'en nourrit, s'assèche, ne s'auto-régénère pas. Fidel Castro a beau nommer CIA l'ennemi qui s'attaque à sa "Révolution", il n'empêche que c'est une marâtre, une matrice qu'aucun père n'immortalise. C'est pour cela sans doute que Fidel Castro joue par la force des choses un double jeu. D'un côté il ne jure que par l'idéologie stalinienne, et son système atrocement répressif et sanguinaire, et de l'autre il se tourne vers le capitalisme comme vers le seul père pouvant matériellement assurer sa vie dorée. Sa contradiction flagrante fait que le Leader Suprême, vu en flagrant délit, ne peut faire confiance à personne, donc se trouve coincé dans la paranoïa. Il disait qu'il aimait son peuple, qu'il allait le libérer, transformer son niveau de vie, et au contraire, tellement s'est avérée violente l'avidité de sa matrice, seul personnage comptant pour lui, ce fut le peuple qui fut asservi par la force militaire, policière, éducatrice pour nourrir le seul être dépendant de Cuba, Fidel Castro. Tout cela pour une "Révolution" avortée, puisqu'en définitive c'est vers le capitalisme, en dernier recours, que Castro lance ses appels d'offre, comme s'il savait sans vouloir savoir officiellement que seul celui-ci peut matériellement assurer sa nef placentaire. Voici quelqu'un qui retourne sa veste sans jamais l'admettre! Et après tant de désastre!

Mais le plus important, dans cette lettre, c'est l'insistance et la force avec lesquelles un fils, Fernando Arrabal, bataille pour que la parole vive d'un père ne soit pas sacrifiée, pour qu'elle ne soit pas portée disparue!

Alice Granger Guitard

2 août 2004