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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Le complexe de la marâtre, Catherine AUDIBERT.

Editions Payot. 2004.

C'est dommage que Catherine Audibert ne se soit intéressée, dans ce livre, qu'aux "nouvelles marâtres", aux belles-mères des familles recomposées d'aujourd'hui, où la mère biologique est vivante, et pas, aussi, aux cas où la mère biologique est morte. C'est dans les deux cas de figures très difficile à la belle-mère de trouver sa place, ceci pour les mêmes raisons, l'ombre planée d'une mère morte n'étant pas moins puissante que celle d'une mère vivante, bien au contraire.

Tout d'abord, je voudrais souligner la remarque judicieuse de Catherine Audibert sur le fait qu'en France, contrairement aux pays anglo-saxons, aucun statut juridique n'est reconnu à la belle-mère par rapport à ses beaux-enfants, ce qui fait que sa parole, jamais vraiment légitimée, au niveau de l'éducation, dans le contexte d'un vivre ensemble où il ne s'agit pas que des enfants se croient comme à l'hôtel à la maison et où sur le terrain c'est véritablement celle qui est là présente ou qui est vivante qui a à intervenir aux côtés du père pour imprimer le principe de réalité et non pas au contraire cette aberration selon laquelle il faudrait laisser à des enfants traumatisés un climat cool et sans devoirs, cette parole est en puissance déniée. Alors, cette belle-mère court tous les risques d'être reléguée à un pur rôle dans l'intendance et l'organisation domestique, et par ailleurs alors, elle peut dire ce ne sera jamais vraiment important. Un statut juridique pour la belle-mère serait pourtant indispensable, puisque, effectivement, à la place où elle est, sans aucune préparation, prenant une histoire en cours de route, elle intervient réellement jour après jour, manifestant son intérêt pour ses beaux-enfants, afin qu'ils puissent devenir de vrais adultes aptes à s'intégrer dans la communauté humaine avec tous les devoirs que cela implique vis-à-vis de l'autre et la capacité d'admettre le dérangement inhérent à la confrontation avec l'autre.

Si on y pense bien, cette belle-mère n'est-elle d'ailleurs pas la première autre, qui débarque dans la famille, avec le dérangement que cela implique et pour elle et pour chacun des membres de cette famille? Et ne met-elle pas ainsi à l'épreuve de l'autre, du dérangement inhérent à l'irruption de l'autre, les enfants et aussi leur père, dérangement auquel les ont déjà exposés la disparition de la mère de l'espace quotidien, par séparation ou par la mort?

Cette autre, cette belle-mère, elle n'arrive pas pour refaire un espace intime comme la précédente famille, elle n'est pas là pour faire la même chose, même si, lorsqu'elle arrive, tout semble lui signifier qu'il ne faut pas qu'elle dérange, qu'elle sera jugée à la hauteur à la mesure de sa capacité à réparer le dérangement, à dénier la disparition, spatiale dans le cas d'un divorce ou définitive dans le cas d'une mort. Tout semble lui signifier que, tout en restant à sa place de deuxième, car la place de première ne sera évidemment jamais la sienne, elle doit faire pareil, mais en obéissant à un modèle comme omniprésent, immortel ou doué d'ubiquité, comme si la belle-mère devait se lier par un lien de gémellité avec la mère, ceci pour seulement avoir le droit de respirer dans ce nouvel espace. C'est dire si une belle-mère ne pourra dans sa situation jamais faire l'économie d'une sorte de bataille immunitaire avec la mère. Chaque jour! Car cette mère, ce n'est pas seulement celle qui est vivante, celle que les enfants voient régulièrement, mais c'est surtout celle que le père et ses enfants ont intégré dans leur structure psychique, ce qui fait que chaque jour ils vont, chacun d'eux, faire revenir dans la vie quotidienne, à l'occasion de chaque parole de la belle-mère, leur représentation psychique de la mère. Et à chaque fois, si cette belle-mère est une personne attentive et sensible, elle va saisir au quart de tour comment aurait fait, dans cette situation précise, la mère. Père et enfants font revenir en permanence cette mère. Catherine Audibert souligne à quel point le père est important pour que la belle-mère puisse avoir sa place dans la nouvelle famille. Et que, souvent, le sentiment de culpabilité et son impossibilité de faire le deuil du précédent couple le conduisent à protéger systématiquement ses enfants par rapport à leur belle-mère, celle-ci étant par le dérangement qu'elle introduit par la force des choses comme autre venue de l'extérieur de la famille une mauvaise mère en puissance! Elle ne fera pas pareil, donc elle est une marâtre, ce mot horrible, donc il faut, de manière systématique veiller à ce qu'elle ne dérange pas les enfants, et ainsi, la conduire doucement dans la bonne représentation. Surtout, déranger le moins possible! Remédier au dérangement causé par le départ de la mère, par l'échec du premier couple! Le remède! C'est dire si cette belle-mère peut très difficilement être une autre, qui dérange forcément en tant qu'autre, mais est à ce titre une source de renouvellement incroyable, source d'ouverture, de bifurcation, d'enrichissement, si ce que père et enfants attendent d'elle est qu'elle remédie au dérangement causé par la mère, morte ou séparée!

La belle-mère se trouve devant une difficulté existentielle immense!

Cette autre qu'elle est, pourtant, envers et contre tout, ne vient pas faire la même chose que la mère biologique, dans son sillage tracé. Ce n'est pas une mère! Et c'est là qu'est tout le malentendu.

Et, ce qu'elle met à jour, en arrivant dans la nouvelle famille, par le deuxième couple qu'elle forme avec cet homme qui est aussi père, dans cette situation spéciale où jamais elle ne sera seule avec lui, c'est la capacité ou non qu'avait la mère biologique à s'admettre autre que mère à partir du moment où elle a connu l'expérience de la maternité. La possibilité pour la belle-mère à se trouver une place viable dans la nouvelle famille dépend évidemment de sa capacité propre à batailler littéralement pour pouvoir y vivre, y naître autre, singulière et non pas seulement jumelle deuxième d'une première non détrônable, mais aussi de la capacité ou non qu'a eu cette mère biologique, en son temps, de s'admettre comme une autre au sein de sa famille. Si elle s'est installée dans cette position narcissique et de pouvoir d'être mère pour toujours, sans jamais en faire elle-même le deuil, sans jamais devenir la deuxième d'elle-même aux yeux et dans la réalité de ses enfants et de son mari, ce sera infiniment difficile pour la belle-mère de trouver cette place d'autre face à un homme et des enfants qui n'en auront jamais eu l'expérience avec une première femme. Et si cette mère biologique est vivante, elle sera intimement avertie que la belle-mère de ses enfants va la mettre en question dans sa capacité à être une autre, elle va se sentir mise en question dans son image idéale de la mère pour toujours, et elle va résister à cette mise en question en provoquant dans le nouveau couple mille difficultés à travers ses enfants. La mère biologique qui ne s'est jamais admise comme deuxième d'elle-même, qui n'a jamais fait le deuil de sa position narcissique folle de mère pour toujours au pouvoir infini, va s'attaquer à une femme qui la met tellement en demeure de laisser se détruire une image d'elle-même qui n'aurait dû être que limitée dans le temps gestationnel de ses enfants. Mais, dans le cas où la mère biologique est morte, c'est dans la représentation psychique qu'ils en ont qu'enfants et père doivent faire le deuil d'une image idéale de mère pour toujours ou, mieux, à jamais.

C'est pour cela que parler d'expérience de la maternité, pour la belle-mère, une maternité à laquelle elle ne serait pas préparée, ne me semble pas le mot approprié. Catherine Audibert écrit que, si les filles s'imaginent être mère, jamais elles ne se sont imaginées être marâtre! Mais le problème réside justement dans ce mot "marâtre"! C'est le fait d'analyser le statut de la belle-mère stigmatisé par le complexe de la marâtre par rapport à la mère biologique dont le statut semble auréolé par le fait que c'est une fonction pleine, plutôt que de l'analyser par rapport au statut d'autre, membre de la communauté humaine, qu'elle introduit dans cette famille où ce qu'elle va mettre à jour c'est la capacité ou non de la première à déjà s'admettre deuxième c'est-à-dire autre, c'est-à-dire membre singulier de la communauté humaine ayant la mission d'amener ces petits autres que sont ses enfants à être aussi des membres à part entière, c'est-à-dire responsables, de cette communauté humaine, où l'apprentissage de l'autre est indispensable, oscillant entre tolérance et intolérance pour préserver à chacun un espace vital et de solitude.

Le complexe de la marâtre, juste par le mot "complexe" déjà, voudrait persuader que la belle-mère a à se situer juste par rapport à la mère biologique, laquelle, justement parce qu'elle serait biologique, donc ayant avec ses enfants une proximité intime, comme si la biologie les avait installés à jamais dans son ventre, ce qui ne peut être le cas pour la belle-mère, serait implicitement la bonne mère, et la belle-mère forcément la marâtre, forcément potentiellement mauvaise car n'ayant pas ce paradigme intime et immensément érotique pour élever les enfants!

Or, cette belle-mère a justement cet avantage infini sur la mère biologique de ne pas aliéner son style d'éducation des enfants par un paradigme biologique qui est d'enveloppement, qui est fonction pleine, qui est de sentir l'enfant à jamais dans son propre ventre étendu à l'espace familial. C'est un immense avantage pour la belle-mère! Et une chance pour les enfants! La belle-mère n'assume jamais sa mission au sein de la communauté humaine qu'est déjà cette famille dans laquelle elle arrive, communauté d'autres et non pas de sang, la distinction est indispensable, sous la domination de la biologie laquelle est une domination où l'érotisme occupe le premier rôle. L'érotisme immense qu'il y a, pour la mère biologique, dans sa fonction qu'elle veut faire la plus pleine possible, à se sentir pour toujours pleine. Sentir intiment bouger ses enfants dans son ventre quand ils bougent dans la maison et même dans la société. Sentir que c'est d'elle, de sa fonction d'enveloppement, de sa fonction matricielle étendue partout par-delà la naissance, que ses enfants se nourrissent, le père l'ayant parfaitement assurée dans cette fonction pleine! D'ailleurs, lorsque Catherine Audibert ne manque pas de dédier son livre "A Hervé, et à NOS enfants", NOS en lettres majuscules, d'une manière qui semble si passionnément possessive, n'auréole-t-elle pas pour elle-même une fonction pleine assurée par ce Hervé, et sans doute érotiquement très satisfaisante! Sauf que, sur cette base là, l'analyse du "complexe de la marâtre" ne peut pas aller si loin que ça…

Ce qu'une belle-mère sent immédiatement, lorsque, deuxième, elle arrive dans une nouvelle famille, c'est si la mère biologique y avait une fonction pleine, bref si son ventre enveloppant métastasé à l'extérieur est encore en puissance là, immortel comme un placenta qui ne se serait jamais décomposé, ou bien si elle y avait une fonction vide, c'est-à-dire si elle avait, dans chacune de ses interventions auprès de ses enfants, admis qu'elle avait un ventre vide d'eux, et que ses enfants, face à elle, étaient des autres, membres de la communauté humaine, juste nés et à éduquer dans le sens d'une bonne intégration dans cette société.

Ceci se sent à chaque détail. Et notamment dans l'organisation spatiale au sein de cette petite communauté humaine. Si cette belle-mère "hérite" d'enfants qui croient que tout l'espace est à eux, qu'ils peuvent l'occuper comme ils le veulent, au nom du bien-être, aussi bien d'une manière sonore, qu'olfactive, qu'alimentaire, que spatiale, dans un désordre forcément charmant n'est-ce pas car si cool comme on dit aujourd'hui, des enfants qui laissent tout autour d'eux comme ça tombe comme dans le seul lieu où ce fut possible de jeter les déchets à savoir dans le ventre de leur mère, vous pouvez être sûr que ce sont des enfants pour lesquels la mère biologique, assurée par le père, a organisé l'espace familial comme si c'était l'extension de son ventre matriciel dont une mutation occulte aurait immortalisé l'existence alors que cette matrice aurait dû mourir à la naissance. La mère biologique ne sera jamais allée à l'enterrement du placenta, c'est-à-dire aux funérailles de la mère gestationnelle qu'elle fut au temps contre-nature de la gestation. Une mère qui aurait cru que la gestation était éternelle. De nos jours, n'est-il pas devenu assez fréquent que des enfants, si cools, vivent leur espace familial comme l'intérieur d'un ventre? Et cet espace, alors, comme un hôtel? Ou comme un espace autonettoyant où les choses se font toutes seules?

Dans ce cas, une belle-mère, qui n'a pas de goût pour cet érotisme-là ancré dans la biologie, comme si la mère voulait éterniser l'expérience érotique de la grossesse en sentant pour toujours ses enfants en elle, en se sentant toujours la mission de les envelopper et elle si idéale dans sa fonction pleine, ce qui la traumatisera d'emblée, c'est le fait de ne pas avoir d'espace vital à elle, c'est que la capacité de solitude n'existera pas pour ces enfants donc cette solitude ne lui sera pas reconnue, même avec toute la gentillesse du monde ce sera une violence terrible! Au lieu d'avoir à apprendre à vivre avec de petits autres à conduire vers la société d'adultes, qui la regarderont comme une autre, sur la base d'une fonction vide marquant l'impossibilité radicale, imprimé comme un interdit d'inceste avec la mère, de retourner se lover dans l'indolence d'un ventre, voici qu'elle se retrouve avec des enfants persuadés que la vie c'est d'être enveloppés à jamais, et que sa mission à elle est en fin de compte d'éterniser pour eux une fonction d'enveloppement afin que le personnage principal de toute vie ce soit, en fin de compte, ce ventre plein!

Or, une belle-mère est une chance pour ses beaux-enfants justement parce qu'elle introduit une fonction vide dans la nouvelle famille! Le ventre est vide!

Alice Granger Guitard

25 octobre 2004