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A propos de Un jour mes princes sont venus, Jeanne BEBAMEUR
Editions Denoël.


Dans ce roman, la famille de la mère de l'héroïne perdait ses fils, et la famille de son père perdait ses filles. La mère était née jumelle d'un garçon mort. La mère du père fut très tôt veuve, une maîtresse femme. Dès le moment où ils se rencontrèrent, il était évident que, au croisement du jumeau mort-né ,du père mort, et des fils morts, le père de l'héroïne allait lui aussi mourir tôt. Et rester la mère, veuve, et elle-même en quelque sorte morte en tant que fille, demeurant dans le halo du parfum, à jamais identique, offert par son mari, et l'identifiant femme lovée peut-être foetalement dans l'odeur auto-jouïe de sa féminité se suffisant à elle-même. Cette veuve, a-t-elle dès lors besoin de quelque chose d'autre ? Il semble que non. Cocon de l'absence présentifiée par l'identique parfum, chose très ancienne, l'odeur enveloppante omniprésente pour le nourrisson.
Le personnage de la veuve foetalement repliée sur elle-même et dans le parfum, ne manquant de rien (ce qui est selon certains psychanalystes la définition-même de la situation incestueuse : le non manque), est important pour l'idée que se fait la fille, ici la narratrice, sur comment devenir femme. Cela semble se faire en devenant, comme sa mère, dans une symbiose identitaire avec la mère, veuve du père ou de son représentant (par exemple l'homme qui pourrait être son père et qu'elle accompagne jusqu'à la mort, à la fin du livre, mort à partir de laquelle il est écrit que le prince peut venir).
Père qui propose à sa fille de seize ans le parfum d'une féminité pour toute la vie, et même le look. Fille qui a besoin que ce soit son père qui la voit et regarde devenue femme. Et tant qu'elle n'a pas obéi à l'image que ce père voyait d'elle à l'adolescence, alors elle est vouée à vivre par exemple avec cet homme, Anton, qui ne la voit littéralement pas, mais seulement entend sa voix, sa musique, fait jouer sa musique comme un intelligent piano.
Chacun de ses amants, la fille les perd, les quitte pour mieux les regarder disparaître comme son père, pour en rester veuve, voire pour rester dans l'entente entre femmes, entre copines, entre mère et fille.
Le jumeau mort-né de la mère ne cesse pas de disparaître avec les amants qui s'approchent de la fille un moment puis s'en vont à jamais. La fille n'avait-elle pas à faire pour elle-même l'expérience de cette disparition avec la mort de cet ami qu'elle accompagne jusqu'au bout, sans la partager cette fois avec sa mère comme pour la mort du père, pour enfin être en parfaite phase avec sa mère unie à jamais placentairement avec le jumeau disparu ?
En effet, quel prince peut-il alors venir, celui dont il est question à la fin du roman ? Il semblerait que ce soit ce Prince des limbes, ce jumeau attirant irrésistiblement vers l'avant,vers cet état flottant où rien ne manque, état fusionnel, cette très étrange passion qui reconnecte la fille à la mère.
La fille semble avoir eu besoin, pour pouvoir accrocher ses princes dans une série qui se tienne, d'un mort beaucoup plus ancien que son père, besoin de l'identifier dans un état, pour enfin savoir cette passion gémellaire transmise à sa fille par sa mère, l'amour unique de ces deux femmes on dirait, même si pas nommé.
La façon dont la narratrice raconte sa relation amoureuse avec Anton est très significative. Elle vit avec un homme qui l'entend, qui ne la voit pas vraiment, qui est musicien et philosophe amoureux des mots et des discussions jouées à deux mains, exactement comme si, jumeau d'elle dans l'enveloppe placentaire il n'avait justement d'elle une expérience qu'auditive, corporelle et jamais la vision. C'est sans doute avec Anton que la narratrice a approché de plus près de la vérité de cet amour archaïque transmis de mère à fille (et non pas de père à fille, car ce train-là en cache un autre), ce pour quoi ce couple aurait pu tenir, comme le lui a dit l'ami mourant. Mais à ce moment-là, tout se passait comme si la fille n'avait pas encore reçu cette si étrange transmission qui pouvait la remettre en symbiose, par la même expérience de sensation gémellaire, avec sa mère.


Alice Granger