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Le bruit de l'héritage
de Jean Divassa Nyama


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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Chair à papier, Suzanne BERNARD

Editions Le Temps des Cerises.

Chair à papier comme chair à canon: le titre est très fort, impitoyable. Il évoque une bataille très cruelle, avec la piétaille envoyée au premier rang se faire tuer par l'ennemi. Dans ce récit, Suzanne Bernard parle de la condition des écrivains, dont elle fait partie envers et contre tout. Une poignée de ces écrivains, enfants choyés des maisons d'éditions, des médias et des réseaux, vivent confortablement de leur plume, tandis que les autres, la grande majorité, sont dans la misère comme des enfants mal aimés, mal lancés, juste bons à aller à l'hécatombe, à peine nés par leur livre et déjà abandonnés, voire mort-nés tel un des livres de Suzanne Bernard, ou pas même arrivés à l'existence comme un autre de ses livres.

Pour Suzanne Bernard, être écrivain, comme elle se sent l'être depuis toujours, c'est pouvoir vivre de sa plume. Ecrire. Ne rien faire d'autre qu'écrire. Sans se soucier de l'argent, surtout pas à travers une autre activité, ceci est impensable. Impensable de ne pas avoir tout le temps pour écrire, impensable que la maison d'édition n'en donne pas les moyens, à ses enfants, les écrivains. Dans ce livre, elle crie la scandaleuse condition d'un grand nombre d'écrivains laissés dans la misère par leur maison d'édition, manquant de tout alors qu'ils devraient ne manquer de rien et avoir du temps pour l'écriture et les recherches qu'elle nécessite.

Le problème, c'est que tous les enfants, les écrivains, des maisons d'éditions ne sont pas à égalité. Pour une poignée de ces enfants, c'est très vivable, et pour les autres, c'est invivable voire non viable. La question, dès lors que l'on parle d'enfants et de famille, d'écrivains et de maisons d'éditions (le fait que l'écrivain doive impérativement vivre de sa plume, selon Suzanne Bernard, me semble en effet appeler cette métaphore de l'enfant et de sa place dans sa famille), s'oriente vers le pourquoi d'une naissance. Un enfant n'arrive jamais pour rien dans une famille, de même un écrivain dans une maison d'édition. L'amour n'est en rien gratuit. Ce qui est attendu d'un enfant, le désir qui a présidé à son arrivée, est exorbitant. Rien de gratuit: mais, en quelque sorte, donnant donnant. Je te donne mon amour, je te donne les moyens de vivre de ta plume, mais tu dois t'acquitter de ce que j'attends de toi.

Dit d'une autre manière: le livre est une marchandise, l'écrivain se vend, l'à-valoir que la maison d'édition lui donne, c'est ce qu'il vaut, la question économique est au cœur, au vif, de ce sujet. La question économique est au cœur de la relation des maisons d'édition et de leurs écrivains, comme de la relation des parents avec leurs enfants. Je parie que l'enfant à qui les parents permettent le plus de faire l'économie d'un tas de choses difficiles dans la vie, c'est aussi l'enfant qui répond le plus idéalement à ce que les parents attendent de lui. De même, l'écrivain qui peut le plus confortablement faire l'économie d'une autre activité qu'écrire n'est-il pas celui qui comble le plus parfaitement le désir que la maison d'édition met en lui, celui qui lui rapporte le plus? De parents à enfant, de maison d'édition à écrivain, même proportion: de 5 à 10% d'un côté, 95 à 90% de l'autre. Ce que gagnent les parents à l'arrivée de l'enfant, ce que gagnent les maisons d'édition avec leurs écrivains. Il faut que cela rapporte: gain narcissique, réparation, remise en chantier de l'histoire familiale afin que cette fois-ci cela ne soit pas une tragédie, et argent et réputation pour la maison d'édition, c'est-à-dire le fait qu'elle puisse durer, que la faillite ne la fasse pas disparaître.

Il ne faut pas se tromper ni être naïf: en terme de gains, la balance penche impitoyablement d'un côté! C'est comme si la famille exigeait d'abord de l'enfant qu'il s'acquitte auprès d'eux de ce pourquoi il est né, et qu'en échange de cela seulement sa vie sera économiquement assurée, que de l'amour lui sera sans avarice versé.

Donnant donnant, mais pas la même chose sur les deux plateaux. L'économique, le fait que l'enfant, ici l'écrivain, ne manque de rien, n'est pas du tout gratuit. L'enfant, l'écrivain, ne doit-il pas être prioritairement attentif au prix de l'amour qui lui est donné en termes économiques. Cet amour, cet état économique du non manque, a un prix. L'à-valoir que touche l'écrivain c'est ce qu'il vaut, écrit Suzanne Bernard. Ce prix en dit long sur comment l'entreprise familiale au sens large, et l'entreprise éditoriale, évaluent l'apport de l'enfant, de l'écrivain, dans le renouvellement et la confirmation de la valeur sûre, presque matérielle, tangible, de l'entreprise. Je fais donc cette hypothèse que le prix payé à l'écrivain, et aussi le prix payé à l'enfant en terme d'amour et de non manque, n'est pas ce que vaut l'œuvre ni l'enfant qui se croirait le roi. Ce prix reflète ce que l'enfant, ce que l'écrivain, apportent à l'entreprise pour qu'elle se continue.

Ce n'est pas du tout: nous te choyons du suave non manque parce que tu es l'enfant, la valeur absolue, l'écrivain, et que ton exigence de notre amour total est comme une sorte de diktat. C'est: nous te donnant ce prix qui te permet de ne manquer de rien et d'avoir dans cette économie possible tout le temps que si toi tu t'acquittes envers nous, que si tu contribues à la solidité pérenne de notre édifice, de notre paradis dont tu profiteras.

En d'autres termes: l'enfant doit-il jouir d'un état de non manque suave éternel que les moyens de ses parents lui assurent sans jamais avoir à s'occuper de comment l'argent arrive, comment la bourse se remplit, ceci n'étant pas censé être son problème, de l'argent il y en a et moi l'enfant je n'ai qu'à en jouir, cela m'est dû, parce que je suis sûr de ma valeur d'enfant, de ma valeur d'écrivain, parce que je suis enfant de riche. Comme s'il y avait cette croyance, de la part de l'enfant, que la source est inépuisable, qu'il n'a pas à contribuer à son renouvellement. L'argent, ce n'est pas le problème de l'enfant. Et il déteste son père quand il serre les cordons de la bourse, quand il semble vouloir accumuler, posséder, assurer la pérennité du paradis et son renouvellement. Mais pourtant, le père ne dit-il pas à son fils (et non pas fille) que la première chose à faire c'est de contribuer à ce que cette bourse se remplisse toujours s'il ne veut pas être contraint de quitter le paradis. Si tu as fait attention à ça, tu pourras être fils au paradis. Sinon, certes tu pourras vider en un clin d'œil cette bourse bien remplie, mais après plus rien! Du côté de l'entreprise, il s'agit donc de vendre et qu'il y ait des acheteurs intéressés, suscités, des sortes de descendants on pourrait dire, et la façon dont la marchandise va se vendre sur la place du marché est très importante, de même que l'acheteur, ici le lecteur.

A partir du moment où il y a de la vente, est-il possible de faire abstraction de qui va acheter, pourquoi il va acheter, comment il va être à l'écoute, en tant que lecteur, de l'écrivain en train de se faire entendre par son œuvre? Le lecteur d'aujourd'hui, dans la société d'aujourd'hui, le lecteur qui va acheter, sur la place du marché une marchandise qui y vient toute seule (et comment peut-elle y venir toute seule?), l'écrivain, lorsqu'il écrit, doit-il le susciter, l'avoir en quelque sorte en face de lui, se demander comment il doit faire pour que le lecteur ait envie d'acheter, pour qu'il se mette à l'écoute de l'écrivain qui se fait entendre, ou bien n'est-ce que le problème de l'éditeur?

Ou bien: le lecteur est-il un pauvre que l'écrivain, le riche en puissance sinon matériellement, va généreusement enrichir culturellement et spirituellement? Moi le pauvre, le lecteur avide d'enrichissement, il va de soi que je vais acheter ton œuvre, toi l'écrivain, tu es riche, moi pauvre toi riche, et si je ne peux pas acheter ton œuvre qui m'enrichirait un peu, c'est la faute aux éditeurs, aux critiques littéraires et aux réseaux qui ne me le mettent pas en relief.

Le riche et le pauvre, c'est vraiment capital dans l'œuvre et la vie de Suzanne Bernard. Et elle, écrivain, n'est pauvre que parce que, tel son père autrefois, les maisons d'éditions ne desserrent pas le cordon de la bourse pour elle, mais elle est restée riche en puissance, puisque, dit-elle, son talent est reconnu. Et elle ne rêve que de donner aux pauvres: de la littérature de qualité. Très jeune, son engagement politique, maoïste, c'était déjà ça. Ecrivain, ou riche: même chose. Suzanne Bernard est une pauvre riche, elle n'est pas pauvre tout court. Le pauvre, c'est celui avec lequel si généreusement elle veut aller partager sa richesse, si par bonheur la bourse des éditeurs veut bien se délier un peu pour elle.

Le lecteur, celui d'aujourd'hui, dans la société d'aujourd'hui, ne devrait-il pas être désigné dans l'œuvre elle-même comme celui par lequel l'écrivain veut se faire entendre? Une sorte de descendant? Une possibilité de transmission générationnelle? Alors, l'étrange marchandise peut aller toute seule se vendre sur la place du marché. Ce n'est pas parce que les romans de Suzanne Bernard sont de beaux romans historiques, très travaillés, se situant au Moyen age, ou en Chine où les valeurs féodales dans lesquelles elle s'est plongée pendant ses années de vie à Pékin sont si proches de notre Moyen age et de l'amour courtois, qu'ils ne peuvent pas être d'aujourd'hui! Au contraire!

Mais ceci n'est absolument pas mis en relief par l'auteur elle-même. Suzanne Bernard se dit étrangère dans son pays et dans notre société occidentale, retenue en Chine et au Moyen age, en jouissance et en douleur corps et âme. Pourtant la distance est-elle si grande entre les enfants d'aujourd'hui qui sont en puissance maintenus dans le non manque par leurs parents et la société leur rendant la vie la plus économique possible, des enfants exigeant de leur famille ou de la société d'être maintenus dans le non manque, et l'écrivain selon Suzanne Bernard que la maison d'édition, comme jadis son père riche déjà aussi avare que les éditeurs, doit aussi maintenir dans un état de non manque par de généreux à-valoir, l'enfant comme l'écrivain étant une valeur sacrée? Je trouve qu'il y a une curieuse similitude du point de vue du corps et même de l'âme, même si c'est une version hard du côté de l'écrivain, et soft, cool, du côté des enfants d'aujourd'hui. C'est le statut du corps qui fait le lien, de manière saisissante. Dans son livre, Suzanne Bernard n'arrête pas de parler de son corps (et de son âme) à travers ses conditions matérielles de vie, depuis son enfance riche dans une belle et grande maison avec jardin, mais avec un père tenant les cordons de la bourse, jusqu'à la vie en Chine avec des conditions climatiques éprouvantes pour le corps et la santé, du travail comme un bœuf, mais de bonnes conditions matérielles car bien payée par l'Etat chinois, et un amour l'envahissant, la torturant, la déchirant et l'enflammant corps et âme avec un lettré chinois marié, et jusqu'à son retour en France où la misère, la faim, les privations matérielles, flagellent aussi son corps sous l'œil indifférent des éditeurs qui ne desserrent pas la bourse. Les enfants d'aujourd'hui, c'est pareil, mais version cool. Leur corps est accablé non de conditions très dures mais par une pléthore de choses qui le retiennent, l'imbibent, le biberonnent, le bien-être indolent à la place de la brûlure de la faim, du besoin, de la jouissance totale et torturante, mais la même emprise forte sur le corps, la même sensation d'être entre les mains de, et en même temps ce que la société et les parents exigent de ces enfants dont le corps est en puissance accablé de bien-être et de non manque est comme une flagellation pour bien dresser le pur sang.

La marchandise de Suzanne n'irait-elle pas toute seule sur la place du marché si elle s'avisait à quel point, à son insu, elle est quand même de son temps? Et qu'elle a, dans ces lecteurs avec lesquels une étrange résonance pourrait se faire, des enfants, de la transmission possible?

Et elle aurait son ancrage sociologique. De même que les enfants d'aujourd'hui croient pouvoir totalement jouir de ce qui leur serait dû en tant qu'enfants donc quelque chose de sacré, Suzanne Bernard exige de ne manquer de rien, parce qu'elle est écrivain. Or, l'état de non manque, c'est comme cela que Aldo Naouri, et d'autres, définissent l'état d'inceste. Comme si les enfants pouvaient, sans interdit, aller puiser dans la bourse du père, comme si cette bourse leur était ouverte maternellement, matriciellement, comme si c'était un dû, une exigence totalitaire de non manque, et que, si ce père se montrait avare, il fallait jurer le vaincre et jouir ensuite de tout ce qu'il y a dans la bourse, totalement et sans reste. Jouir de la mère matricielle comme d'un état à jamais dû, acquis, de non manque: l'inceste.

Le père qui ne veut pas desserrer le cordon de la bourse, qui dit que ce qui est dedans, c'est ce qui sert non pas à éterniser l'état de non manque des enfants mais la source du paradis, lui c'est l'interdit de l'inceste qu'il oppose. Cet interdit de l'inceste se dédramatise par une sorte de marché, de donnant donnant: si toi l'enfant tu veux rester au paradis du non manque sous forme de retrouvailles donc en admettant te mettre en route à partir de la perte, de la séparation, tu dois d'abord contribuer à ce que la bourse, dans laquelle tu voudrais pouvoir puiser sans interdit et en jouir totalement sans reste en te foutant de l'argent, se remplisse toujours. Ce qui est interdit, en fin de compte, c'est de croire pouvoir vider la bourse sans s'être assuré du remplissage. Le père, ou l'éditeur, ce n'est pas infliger le manque, l'interdit de l'inceste, qu'il veut faire, mais dire quel est le prix de cet état de non manque sous forme de retrouvailles, c'est de déplacer cet état de non manque d'un niveau biologique, naturel, parental, matriciel à un niveau qui soit la contrepartie d'une contribution à l'édifice et à la source du paradis comme non naturel. Suzanne Bernard semble, dans son récit lancinant de la misère, ne pas vouloir admettre que la ruine qu'elle connut à la fleur de l'âge, c'était comme de riches enveloppes matricielles, placentaires, se décomposant, à jamais perdues ainsi que son état de non manque originaire, et que le cordon ombilical a été coupé. Au contraire, il semble qu'elle n'a pas cessé jusqu'à maintenant de chercher à dénier cette séparation, à commencer par le séjour de huit ans en Chine, puis, de retour en France en voulant y vivre de sa plume, s'engloutissant toujours dans les conditions matérielles proches de celles de son enfance et du crépuscule de son enfance, où son corps littéralement écrit (et c'est justement sur son corps qu'elle écrit, Suzanne, de la jouissance à la douleur, et que ce soit sans reste, sans retour, partir en quelque sorte avec le fouetteur) l'emporte ailleurs.

C'est en effet ce qu'il y a de passionnant dans ce récit de Suzanne Bernard: en même temps qu'elle dit très fort comment les maisons d'édition l'ont fait crever de faim, indifférentes à son manque comme le mur devant les fenêtres de son appartement insalubre, comment tout au long de quinze années elle a été presque toujours l'enfant mal aimée, mal traitée des maisons d'édition, elle livre de nombreux détails biographiques précieux pour vraiment l'entendre. Nous nous doutons tout de suite que ce n'est pas si simple, que l'enjeu de ce récit n'est pas l'apparente violente dénonciation de l'impitoyable et monstrueuse indifférence des éditeurs à l'endroit de la plupart de leurs écrivains. L'enjeu de ce récit est beaucoup plus, peut-être à son insu, l'écriture d'une jouissance totale, torturante, emportante sans reste, pas d'autre horizon que cela, un corps écrit, fouetté, exigeant les moyens de n'en plus finir de partir-jouir sans reste.

Un personnage règne encore sur la vie de Suzanne Bernard, auquel elle laisse toujours un tel pouvoir sur elle, un pouvoir fouettant, en s'en remettant pour vivre entre les mains de maisons d'édition: son père. Son père, d'origine prolétarienne, s'était incroyablement enrichi, et Suzanne a été une fille de riche. De même, pour elle, les éditeurs ont beaucoup de moyens, comme son père, et elle, comme enfant de son père, et comme écrivain, les éditeurs doivent investir sur elle. Mais son père, et les éditeurs, sont avares, ils veulent s'enrichir, posséder, préserver leurs moyens et l'avenir.

Enfant dans cette famille riche, elle n'a pas à se préoccuper de l'argent: il y en a, son père a les moyens. Ses parents désiraient un garçon, et c'est elle, une fille, qui est arrivée. La mère l'a délaissée, et son père l'a élevée comme un garçon, à la dure, l'initiant à des sports de combat, et la fouettant au sang avec sa ceinture lorsqu'elle lui désobéissait et elle, elle endurait jusqu'au bout, jusqu'au sang, en silence. L'amour fouettant de son père pour elle, donnant de la douleur, de la jouissance, écrivant son corps ainsi, et, en mourant (en se tirant une balle dans la tête car atteint d'un cancer) et entraînant dans la mort la mère un an après lui de cancer aussi, lui donnant accès à toute la bourse. Très jeune héritière de toute cette richesse, sans aucun interdit (de l'inceste), elle va en jouir sans reste, rien ne s'oppose à ce qu'elle jouisse totalement, avec une ivresse comme sans retour, incestueusement, de la fortune de son père. Elle a l'argent, elle le dépense pour des artistes pauvres, pour une galerie de peinture, pour un journal, elle partage, jusqu'à la ruine, sans reste, et, ensuite, toujours comme si elle allait encore découvrir de l'argent caché pour elle par son père à travers les à-valoir des éditeurs peut-être? Père dont la bourse a été à jamais arrachée par la jouissance folle et totale que son héritière de fille en a fait, comme Abélard fut castré à la suite de son amour total pour Héloïse. Cette jouissance sans reste, ensuite, ne doit faire que s'éterniser. Les beaux romans historiques de Suzanne sur Abélard et Héloïse, sur le Moyen age, la peste, la Béguine, ne font que parler de cette jouissance sans reste, de ce non-dit qui insiste tellement à s'écrire sur son corps torturé.

Or, ses parents voulaient un fils. Le fils, n'était-ce pas le désir que la fortune puisse se renouveler, donc le contraire de cette jouissance sans reste par la fille? N'y aurait-il pas toute une histoire d'interdiction de l'inceste, d'impossibilité que la fille puisse ainsi jouir totalement, matriciellement, mortellement du père, sans retour, dans ce désir d'un fils qui aurait perpétué les efforts du père pour que le Paradis soit renouvelé? Il n'y a pas eu de fils pour écrire un interdit de l'inceste par exemple pour la fille, pour écrire une différence (et différance) sexuelle pour la fille. Elle est une fille, mais curieusement, lorsqu'elle a l'argent, riche héritière, elle fait comme un garçon, c'est elle qui a la bourse, et, par exemple pour les garçons pauvres et artistes, elle s'en sert. Elle en a.

Comme sa mère l'a délaissée, la figure forte de la critique littéraire, madame Savigneau, l'a délaissée et les éditeurs comme son père l'ont traitée durement, mais elle, elle serre les dents et s'initie à la douleur. Son séjour de huit ans en Chine est comme une parenthèse, un retour d'enfance. De même qu'avec son père, à Pékin elle n'a pas à se soucier de l'argent: elle bien rémunérée par l'Etat, 5 fois plus que ses amis chinois. Parmi ses amis chinois, elle est la fille riche. Eux sont pauvres. Son amour chinois doit rester non dit, secret, car c'est un homme marié (représentation de son père?): c'est une suave torture, une douleur jouissance, qui n'est pas sans très fortement réactualiser pendant huit ans sa vie avec son père.

Chair douloureuse ailleurs à jamais papa.

A papier. La seule chance qu'il y ait quand même du reste? Que cela cesse d'être à jamais une jouissance sans reste, mortelle, suicidaire en sourdine? Le papier, sur lequel Suzanne Bernard écrit, transmet quelque chose au lecteur saisi dans une sorte de résonance avec sa propre difficulté à se séparer, à se sevrer de l'état de non manque. Humour, dérision, rire. Suzanne Bernard en train de compter les quelques sous que les éditeurs lui ont donné, et craignant de devenir avare, m'a fait penser à une amie de lycée dont le père était très riche, et dont la mère était morte. Cette fille ne cessait de dénoncer l'avarice de son père, de compter les quelques sous qu'il lui donnait, et affichait toujours une si évidente et folle jouissance juste à l'idée que la bourse bien pleine de ce père était si proche d'elle que je la trouvais obscène. Cette lycéenne avait en puissance et magiquement accès illimité à la bourse de son père, elle s'imaginait ça.

Voilà. Je n'ai pas lu l'intéressant récit de Suzanne Bernard comme un brûlot lancé contre les éditeurs. J'espère qu'elle ne m'en voudra pas d'être aussi psychanalytique.

Alice Granger Guitard

23/10/2002