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A propos de Garçon manqué, Nina BOURAOUI
Editions Stock


Nina Bouraoui a une chance extraordinaire : elle a une langue, sa langue maternelle, le français, pour dire puis écrire son Algérie, son drame après la décolonisation, sa chaleur, son soleil, son ciel bleu, sa mer, sa violence, le risque de mort la nuit, la menace de l'arme blanche et de l'enlèvement, le racisme des Algériens à l'égard des Français en Algérie et celui des Français à l'égard des Algériens en France.
Cette langue, le français, c'est la langue de sa famille maternelle, c'est la langue d'une France bourgeoise, d'une France accueillante comme ses grands-parents maternels, une France où une deuxième fois elle naît en disant la séparation d'avec l'Algérie, la perte, la douleur, le contraste total entre les deux pays, froid et hiver en été en Bretagne, soleil, chaleur, été en hiver à Alger. Le français est vraiment sa langue de naissance, en ce sens que sa vie algérienne jusqu'à l'adolescence semble une vie matricielle, une vie où elle rentrée dedans avec tout son corps, sa sensibilité, ses sens, exactement comme elle dit que les hommes d'Algérie sont dedans, comme son double Amine, son presque jumeau, et être physiquement comme un homme, un garçon manqué, cela raconte la vie matricielle, la façon dont les hommes savent dire par leur corps la trace vive d'être encore dedans, d'y pénétrer. Comme dans un intérieur matriciel, il fait chaud, chaleur prison parfois, mais elle ne parle pas la langue arabe, elle n'y parle que le français, la langue de la séparation, la langue de la naissance, la langue de la vengeance, de la perte, la langue du pays où il fait froid mais qui accueille si bien les deux sœurs adolescentes nouvellement nées et différentes par la couleur de la peau.
Juste le contraste entre la chaleur et le froid, la mer chaude et la mer froide, dit la naissance, la coupure, le je n'aime pas le pays où je nais, le pays où ils ont la peau blanche, où c'est si immobile et tranquille, pas de risque de mort la nuit par l'arme blanche, les enfants sont si maternés, etc… Garçon manqué, cheveux court comme les hommes, comme Amine son double, mais aussi cheveux courts comme l'enfant androgyne pas encore séparé de sa matrice, encore à l'intérieur. Etre un homme en Algérie c'est devenir invisible, écrit-elle justement. Forêt d'hommes. Etre dans la force. Ensemble, comme un seul corps dedans. Mais regardant la mer. Leur rêve français. De l'autre côté de la mer. Ils attendent. Et en attendant, les enfants d'Algérie, dans une embuscade, couvrent d'injures la mère, la mère de Nina Bouraoui, ils crachent sur la Française, ils lui donnent des coups de bâton. Comme à une France inaccessible, comme face à une naissance impossible.
Le français, pas la langue de tous les Français, mais celle d'une France bourgeoise, aisée, qui peut choyer ses enfants même venus d'ailleurs, même métis, qui les intègre.La meilleure preuve de l'intégration réussie, c'est la langue, celle qui permet de s'intégrer partout, celle qui fait dire à Nina Bouraoui qu'elle est infidèle à l'Algérie, qu'elle l'oublie si vite, alors même qu'elle se sert de la langue française en France pour venger l'Algérie, pour venger les outrages que les Français font subir aux Algériens. Nina Bouraoui a un pays de naissance, la France, pour le dire, et une langue pour le dire, le français. Langue de la vengeance et de l'intégration. Langue maternelle, et pays maternel, qui lui offre l'espace pour dire sa violence, sans trop de risque de représailles sous forme de non-accueil, même si elle qui n'a pas la peau blanche dit son horreur de cette peau blanche, de cette peau de mort-vivant.
Le français, langue que parle parfaitement son père algérien, presque sans accent, son père qui connut sa mère lorsqu'il faisait ses études à Rennes, et qui devient ensuite un haut fonctionnaire de la Banque Mondiale, toujours en voyage sur la planète. Côté mère et côté père, toujours cette langue, le français. Langue non seulement d'une France bourgeoise qui voit d'abord d'un mauvais œil le mariage de l'étudiante française avec l'étudiant algérien dans le sillage de la fin de l'Algérie française, mais langue aussi des études supérieures, d'un certain niveau qui place dans un milieu international.
Nina retrouve sa joie de vivre, comme en Algérie, dans un autre pays que la France, à Rome, dans l'été de Rome, le soleil de Rome, son ciel, Nina Bouraoui vit dans un milieu où il est possible de voyager, donc de retrouver, et c'est au Grand-Hôtel de Rome qu'elle vit ses retrouvailles, qui signe la véritable séparation d'avec l'Algérie, d'avec Amine, lorsqu'elle est parfaitement intégrée, et voyageuse comme son père.
La question de la langue est essentielle. Car il y a plein de gens, dans de nombreux pays défavorisés et proie de la violence, et en France aussi, qui n'ont pas cette langue-là pour dire, non seulement pour dire la vengeance, non seulement pour dire la différence, mais aussi pour réussir les retrouvailles. Des gens qui, eux aussi, se feront insulter, juste parce qu'ils ne parleront pas bien, qu'ils n'auront pas les bonnes manières, le bon niveau, les bons loisirs, etc…

Alice Granger