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Alice GRANGER GUITARD

 

A propos de Bourlinguer, Blaise CENDRARS

Editions Denoël. 2003

 

Il faut lire les différents chapitres de Bourlinguer, chacun dédié de manière très personnelle à un port (Venise, Naples, La Corogne, Bordeaux, Brest, Toulon, Anvers, Gênes, Rotterdam, Hambourg, Paris Port-de-mer), à la lumière de la lecture du texte qui leur fait suite dans ce livre, Vol à voile, parce que celui-ci nous offre des clefs pour entendre ce que c'est, pour Blaise Cendrars, que "bourlinguer".

C'est à Blaise Cendrars que l'on doit l'entrée dans le dictionnaire du verbe "bourlinguer". C'est à partir de l'âge de quinze ans, ainsi qu'on l'apprend dans Vol à voile, que Cendrars s'en va définitivement bourlinguer.

Il est évident que cette façon de partir, si tôt, à l'aventure, gagnant sa vie comme il pouvait, de par le monde entier, se mettant dans des situations nouvelles et inconfortables mais si enrichissantes, naviguant sur toutes les mers et jusque dans tous les ports, faisant partie de caravanes, Cendrars le doit à la situation familiale de son enfance, où son père est une figure centrale, et sa mère, dépressive, entièrement altérée par ce père auquel, bizarrement, elle ne résiste pas. A cause de ce père qui fait des affaires qui peuvent très bien réussir, mais de plus en plus souvent précipitent la famille dans la ruine, le petit garçon grandit entre l'aisance, les belles choses, la richesse, et la ruine, allant au grenier regarder l'argenterie, les œuvres d'art, les costumes, bref toutes les choses, gardées là, témoins du temps où son père ne précipitait pas la famille dans le plus rien. La mère, de plus en plus dépressive, semble ne pas s'opposer à ce que le père fasse disparaître la fortune de la famille, et son aisance. Le grand-père maternel est riche, il critique son gendre, mais, curieusement, il semble que la mère de Blaise Cendras laisse aller les choses dans le sens imprimé par son mari. Bref, à lire ces textes, par exemple sur Naples, tout se passe comme si le milieu matriciel riche dans lequel l'auteur est né, une richesse à l'image de celle du grand-père maternel grâce auquel le petit garçon va apprendre à naviguer sur un lac suisse, et une richesse un certain temps continuée par la réussite des affaires de son père, allait inéluctablement à la ruine, comme un placenta voué à la décomposition, décomposition à laquelle la mère ne peut s'opposer. Le père, par des affaires ruineuses, est celui qui ne laisse pas cet univers matriciel se perpétuer. C'est très très intéressant! La mère aussi est intéressante: jamais elle ne se plaint de ce mari qui ruine leur milieu, au contraire elle renforce ce processus de ruine, de décomposition, qui vient du père, elle s'incline, mélancoliquement. Mais ce père désire que son deuxième fils, Blaise, fasse une école de commerce, comme pour que celui-ci réussisse mieux en affaires… Mais Blaise, à quinze ans, parce que cette situation familiale lui a depuis toujours offert une très grande liberté psychique, un luxe de liberté, entend une autre parole du père que celle d'être vraiment initié à la réussite des affaires. L'autre parole, c'est celle qui dit que le milieu matriciel familial est ruiné, qu'il n'existe plus, donc qu'il n'y a pas à s'éterniser ici où ça n'existera plus même avec de bonnes affaires, ceci parce que le jeune garçon a déjà hérité du père toute la richesse d'une liberté intérieure qui ne peut se laisser aliéner. Alors, enfermé par son père dans sa chambre après lui avoir avoué ses dettes, ses absences à l'école de commerce, etc…, et tandis que sa mère reste solidaire de son mari, le garçon s'échappe par la fenêtre et s'en va bourlinguer définitivement. Dans cette décision de partir, prenant acte que le cordon ombilical est coupé et le milieu matriciel ruiné, insistent la mort accidentelle d'une amie d'enfance, qui ne le retiendra donc pas, et celle d'un lépreux dans lequel nous reconnaissons une figure du père rongé par la ruine de ses affaires et pour la mort duquel le garçon se sent coupable, comme pour mieux souligner qu'il tue la relation affective le liant malgré tout à ce père auquel il doit tant de liberté.

C'est étonnant comme toutes ces choses datant des époques riches de la famille et mises au grenier viennent se mettre en résonance avec toutes les richesses transportées par les caravaniers, ou dans les bateaux, ou bien sont celles d'un riche ami brésilien! Ce qu'il a perdu, il semble que Blaise Cendrars le retrouve ailleurs, en bourlinguant, et lorsqu'il les retrouve, elles ne sont jamais à lui, ce sont les caravaniers qui en font le commerce, c'est un ami ou une amie qui les possèdent. Il semble prendre acte de ce qu'il a perdu, avec détachement, mais toujours relié à ça dans le détachement de la bourlingue.

Et puis il y a les livres, la lecture, une sorte d'addiction dont il dit beaucoup, pour lui-même, en parlant de son ami libraire confiné dans sa librairie parmi ses livres rares dont il peut difficilement se séparer. C'est sa mère qui l'a initié à la lecture, au goût des livres, et qui l'a conduit à l'écriture. Ceci n'a jamais cessé, n'est jamais tombé en ruine, a échappé aux mauvaises affaires. Comme son ami libraire confiné dans sa librairie, par l'écriture Blaise Cendrars a quand même trouvé le moyen de ne jamais quitter une autre matrice, de l'intérieur de laquelle il n'a aucun désir de sortir. Bourlinguer vient du père, et lire-écrire vient de la mère. L'auteur, parmi les personnages dont il parle, met en relief par exemple un écrivain qui est comme un frère en identification, Rémy de Gourmont.

Alice Granger Guitard

14 janvier 2004