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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Et il ne pleut jamais, naturellement, Béatrice Commengé.

Editions Gallimard, collection L'Infini. 2003.

Louis et Eugénie. Hölderlin et Suzette. Ferdinand et Emilienne. La Grèce. Le pays de l'enfance, l'Algérie, où il ne pleut jamais, naturellement. Le paradis.

Dans ce roman, une fille est témoin de ce que son père, après la mort de sa femme, s'en va aussi dans sa tête, dans un devenir fou qui entre en résonance avec le devenir fou de Hölderlin dans le sillage de la mort de Suzette déjà annoncée dans un écrit par la mort de Diotima. Une fille est témoin d'un étrange amour entre son père et sa mère, si fort que lorsque Eugénie s'en va, la première, Louis commence à s'en aller aussitôt, par une transformation qui atteint son cerveau, comme s'il ne vivait plus que dans l'instant, et déjà ailleurs.

En lisant ce roman, nous avons envie de dire, s'il arrive souvent que des morts, dans les familles, reviennent hanter les vivants parce qu'ils sont mal enterrés, parce qu'ils ne sont pas en paix, Eugénie qui est déjà partie et Louis qui est en train de le faire ne reviendront pas hanter la vie de leur fille.

Déjà, lorsqu'ils étaient jeunes à Alger, Eugénie était partie. Ailleurs. A Bruxelles. Mariée. Pays sans soleil. Pluie.

De même, la Suzette d'Hölderlin était mariée. Puis Diotima était morte, dans l'écrit d'Hölderlin. Puis Suzette était morte.

C'est curieux comme ces deux hommes, Louis, Hölderlin, à travers deux femmes qui s'inscrivent dans un ailleurs déjà par leur mariage (Eugénie quittant Alger pour Bruxelles où elle se marie, Suzette déjà mariée), deux femmes avec lesquelles la vie ne sera plus que cet amour ( Louis sera le deuxième mari d'Eugénie, Suzette mourra et Hölderlin s'enfermera pour toujours dans sa tour), parlent d'une mort qui n'est pas vivante. La mort est bien morte.

Enveloppé par cet amour qui est tout, comme dans une matrice, et puis, comme à la naissance, la mort est cette enveloppe qui se décolle, se décompose, et est perdue à jamais. Louis, Hölderlin, lorsqu'ils perdent Eugénie, Suzette, il semble qu'ils perdent cette matrice autour d'eux, et qu'ils savent qu'une matrice, morte, décomposée, non retrouvable après la naissance, cela ne sera plus jamais vivant. Alors, de leur vivant, ils s'en vont ailleurs, où cette matrice dématérialisée est partie, qui est préfiguré par Corfou, où le père de Louis, pendant la guerre 14-18, a pu échapper à la mort, et par la Grèce.

Plus rien ne compte pour eux, Louis, Hölderlin, que de partir où est partie cette présence matricielle enveloppante dont il est sûr qu'elle est morte, qu'elle ne reviendra pas. Partir dans ce sillage, dans cette folie, dans cette perte vertigineuse, c'est l'étrange façon qu'ils trouvent de rester vivants du point de vue de leur vérité. Ils ne peuvent rester séparés du jumeau (placenta) qui s'en va. Rien ne pourrait les consoler de ça qui s'en va.

La fille lit les lettres que ses parents s'écrivirent. Elle évoque celles de Suzette. Peut-être pour avoir une idée de la nature de cet amour.

Béatrice Commengé a écrit, avec ce roman, un beau témoignage de fille, qui reste là à ne pas avoir à consoler son père, qui ne lui demande rien, qui est déjà en train de partir là où il ne pleut jamais, naturellement. Une fille que le départ pour toujours des parents laisse dans la sensation que quelque chose d'enveloppant, sensation d'enfance auprès d'eux, est perdu pour toujours, comme le placenta, comme le jumeau, et que cette mort de la chose enveloppante ne sera jamais vivante. C'est son train à elle qu'elle voit alors longer l'autoroute, tandis qu'elle regagne Paris. Ses parents ne l'ont pas gardée dans leur enveloppement. Ils sont partis. Ils l'ont laissée à sa vie. Naître.

Alice Granger Guitard

30 octobre 2003