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Dolce agonia
de Nancy Huston


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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Sabika Désirade, Jean-Paul COMTESSE

Editions Monographic SA. 2004.

Roman très bien écrit, poétique, plein de dévotion à l'égard d'une Gitane andalouse, une femme-sortilège, au pouvoir envoûtant, capable de nommer les choses, la beauté, les symboles, conteuse dans une tonnelle enlacée de plantes grimpantes attirant dans un ailleurs mythique. Sabika, la femme au livre, campée en initiatrice, et inaccessible.

Une telle dévotion, une telle fascination, un tel pouvoir donné à une femme, peuvent agacer. Cela semble alors osciller entre quelque chose de mystique, et du romantisme.

Mais les premières pages du roman permettent d'entendre autre chose. L'importance du père de Sabika. La mère de Sabika, épouse de Alonso Cristobal, eut une aventure avec un Gitan. Sa fille, Sabika, ressemble à une Gitane. Ils sont quatre: Alonso Cristobal et son épouse, le Gitan, et Sabika, officiellement fille de Alonso Cristobal. Lorsque Sabika eut dix-sept ans, sa mère se cloîtra pour toujours dans un couvent de Grenade. Un peu plus tard, Alonso Cristobal et sa fille quittent pour toujours l'Andalousie pour s'installer dans l'Hérault.

La vie, pour ce père et sa fille, s'est arrêtée à ce quatre. Sabika en est le symbole, voire l'incarnation. Alonso Cristobal, à travers sa fille, voit pour toujours le Gitan avec son épouse infidèle dans les bras. Sa fille lui signifie à jamais que sa femme a séduit un autre homme, elle incarne cet instant où le Gitan a été envoûté par elle. Regardant sa fille adolescente et jeune fille grandir, impatiente d'aller vers sa destinée, observant chacun de ses gestes, ses hanches de gitanes, sa sensualité, il peut littéralement sentir l'amant qui fut subjugué par sa femme. A travers la sensualité fascinante de sa fille dans les jardins de l'Alhambra, il se passe le film de l'envoûtement de l'amant par sa femme. Comme il veut immobiliser cet instant-là, et éviter que sa fille fasse à un futur mari ce que sa mère lui a fait, il décide de quitter l'Andalousie, l'exil entrant en résonance avec l'entrée au couvent de la mère. La fille doit rester à jamais inaccessible. Son père se fait son époux fidèle à un passé qu'elle incarne.

Dans l'Hérault, ils habitent une bastide désertée, avec des alentours à l'abandon.

Finalement, Jean-Paul Comtesse écrivant ce roman dédié à Sabika la femme au livre, traductrice et lectrice, révèle le regard du père sur elle, regard qui met en symbiose deux femmes, la mère et la fille, la fille enveloppée par l'image sortilège de sa mère que son père voit en train de séduire l'amant de passage. C'est l'image de sa mère infidèle en train de séduire l'amant de passage, le Gitan, sa mère si fascinante qu'elle eut ce pouvoir d'attirer à elle un autre homme, qui, dans le regard et les paroles du père, capture Sabika, la sauvageonne capable d'ensorceler, d'initier, de nommer, de faire rêver, de faire lire, de faire imaginer, de lire les lignes de la mains. Son père l'a capturée dans l' image toute-puissante de sa mère épouse infidèle séductrice du Gitan! Et elle n'en finit pas d'y être fidèle! Fidèle aussi à la fascination de son père pour une telle image! Comme si son père avait été pour toujours, par l'infidélité de sa femme certifiée par la naissance d'une fille ressemblant au Gitan, subjugué par la vision d'une sorte de scène primitive, sa femme infidèle se superposant à sa mère emportée par son père Gitan, cette scène-là créant littéralement l'image fascinante de la femme en question désormais pourvue de toute la beauté et de toute la sensualité du monde et ayant le pouvoir de tout enchanter.

Alors, ensuite, Thomas-le-Grand-rêveur de passage à la Bastide, c'est une réitération de l'amant qui fut initié au pouvoir envoûtant de la mère de Sabika, il lui permet de certifier qu'elle aussi a ce pouvoir mystique qui le conduira au monastère, qui est l'espace d'un autre monde ouvert par cette voyante! Et tous ceux qui la côtoient sont frappés par son pouvoir d'envoûtement, pouvoir de nommer les choses d'un autre monde, monde mystique, où vivre au-dessus de ses moyens comme dans une sorte de bulle imaginaire, ou comme dans un château plus loin qu'en Espagne. Schéhérazade entrouvre les yeux d'un Lazare endormi, comme sa mère qui a fini ses jours dans un couvent de Grenade, elle est détentrice d'un mystère, et elle écrit à travers d'autres hommes de passage à la bastide le roman d'un religieux retiré du monde, qui est son père encore plus que Thomas. Elle n'est pas femme, bien sûr, à supporter un échec. Religieuse comme sa mère, elle a le pouvoir qui lui a été révélé par son père d'établir les règles à observer dans l'ordre des amours sublimées.

Voilà: Jean-Paul Comtesse a peut-être écrit ce roman sous la dictée d'Alonso Cristobal, faisant vivre cette femme envoûtante autant qu'envoûtée elle-même, si pressée d'être la Madone andalouse.

Alice Granger Guitard