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Note de lecture:


La musique d'une vie
de Andreï Makine


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©e-litterature.net
Cougrand A propos de Permis de nuire, Philippe COUGRAND
Coéditions Nicolas Philippe, Manuscrit.com

Ce beau polar avec meurtres en série, dans lequel ne cesse de rôder une mystérieuse petite vieille en noire munie d'une canne, réussit à merveille plusieurs choses.

D'abord, il tient bien sûr en haleine le lecteur jusqu'au bout quant à l'identité de l'assassin, son mobile, même si la vieille femme en noire est suspectée dès le début de tenir toutes les ficelles.

Puis il décrit avec une telle précision moqueuse, ironique, impitoyable, le monde politicien et celui des affaires qu'on peut dire que, comme l'assassin, l'auteur ne rate aucun des personnages qu'il fait entrer dans ce microcosme pervers, avide de distinction et de pouvoir et absolument indifférent à ceux qui ne sont pas des leurs. Encore plus que ridiculisés, ces personnages sont littéralement mis à mort par des phrases assassines qui les traquent d'un œil omniprésent. C'est le texte lui-même qui règle des comptes. Qui ouvre aux lecteurs ce beau monde de privilégiés, et qu'aucun lecteur ne peut envier tellement chaque personnage est inintéressant. Pouvoir, décorations, privilèges, nymphomanie, et si curieuse absence, en fin de compte, de personnage digne de ce nom. Cette stupéfiante absence de vrai personnage, de personnage de relief, dans ce microcosme de la politique et des affaires, qui fait que personne parmi le peuple-lecteur ne peut jamais se dire « ah ! celui-là je l'attendais, je l'espérais et je le reconnais ! » résonne étrangement avec le fait que ce beau monde évoluant dans son cocon pervers et finalement infantile par son goût de la décoration et de l'apparat ne désire jamais qu'existent des autres, que viennent au monde des autres. Le peuple, ce monde politicien y est parfaitement indifférent. Le peuple est, dans ce roman, l'enfant forclos de ce beau monde implosant sur lui-même.

A la lumière de ce non désir qu'advienne à la vie l'enfant, celui qui justement serait pourtant réparateur de l'absurdité froide qui mine de l'intérieur le microcosme si ironiquement décrit, nous comprenons mieux ce jeune fonctionnaire que nous voyons spectateur de tant de médiocrité. Celui-ci est à la place de l'enfant qui ne peut advenir à son propre rôle, à la raison vitale de sa conception qui est celle réparatrice de relance de toute vie, alors au lieu de jouer son rôle il joue, à merveille, celui de la vieille, celui de sa grand-mère. Or, à cette grand-mère, le Président dont il question dans ce roman refusa une pension de veuve à la mort de son militaire de mari. Ce refus d'une pension fonctionna dans cette famille comme la totale indifférence de nantis à l'égard de ceux dont ils n'avaient nul besoin. Alors, du fils au petit-fils de cette veuve perdura une empoisonnante, avorteuse sensation de ne pouvoir jamais arriver au haut de l'échelle, et naître. Comme une pauvre vieille sans descendance hormis celle de la vengeance parfaitement maîtrisée et totale. Tout remonte, au fil des meurtres, jusqu'au giron infanticide et matricide qui s'anéantise dans l'explosion finale. La figure de la mère (la mère veuve dont l'image est détériorée par le refus de la pension) se stigmatise dans cette jeune mongolienne en train d'accoucher, dont le bébé ne vivra pas puisque lui aussi va mourir dans l'explosion. Il est très intéressant de noter que cette association anti-avortement voulue par le Président et ses idées d'extrême-droite se trouve n'accueillir aucune mère ni non plus l'enfant dont elle n'aurait pas avorté.

C'est la vieille qui fait tout imploser par la bombe à retardement qu'est son petit-fils.Vieille qui incarne aussi un giron en décrépitude, même si c'est apparemment un microcosme de privilégiés, un giron qui ne peut plus rien accueillir de jeunes, qui ne fait que ressasser de vieilles idées d'extrême-droite catho-vichiste. La vieille incarne  la matrice stérile qu'est en réalité ce microcosme fermé sur lui-même.

C'est vraiment incroyable comme un roman qui se présente comme un polar peut en réalité nous emmener dans les méandres si peu généreux et dépourvus d'espoir comme de futur, d'une humanité en implosion.

                                                                                             Alice Granger-Guitard

               

15/02/2002