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Alice GRANGER-GUITARD

A propos de Les Nourritures affectives, Boris CYRULNIK

Editions Odile Jacob.

 

L'objet de ce livre, l'affectivité, est très nouveau et pas très à la mode. C'est sûr que parler d'affectivité dans un monde de performances et de rentabilité, c'est quasiment inutile. L'émotion, c'est chose à bien baliser, maîtriser. Il ne faudrait pas laisser l'affectivité être la mesure de la qualité d'une rencontre.

L'affectivité telle que nous la présente Boris Cyrulnik, c'est au contraire une chose précieuse, essentielle, je dirais rigoureuse, pour un "vivre ensemble" qui se fait de rencontres nourrissantes au sens large du terme.

Car ce livre sur l'affectivité, je l'ai lu comme un livre sur la rencontre, sur ce qui se passe dans une vraie rencontre, sur comment une vraie rencontre peut ou non arriver. Ce livre, je l'ai lu comme un livre sur les nourritures, mais des nourritures d'un genre nouveau, des nourritures données justement par les rencontres où l'affectivité est ce qui permet de se rendre compte si les personnes qui se sont rencontrées, par hasard ou non, ont bien mangé, en ont eu du plaisir, de l'émotion, ou pas, ont pu se représenter aussi des choses, les faire entrer en résonance.

L'affectivité comme un merveilleux effet de vérité.

Bien sûr, il s'agit de manger au sens large, il s'agit non seulement de se nourrir au sens propre du mot, mais aussi et surtout sensoriellement, intellectuellement, intelligemment, dans une impression à la fois de retrouvailles, de résonance et de découvertes.

Bref, j'ai lu ce livre comme la reconnaissance d'une autre sorte d'oralité, où la faim porte aux rencontres, et où la satisfaction se mesure à l'affectivité.

L'affectivité comme un appareil interne, psychique, privé, absolument unique et singulier, aux mains de personne d'autres que soi et même pas, surtout pas, aux mains de sa propre mère, permettant la mesure, par méthode comparative se situant dans l'entre-deux de la rencontre, de l'effet de vérité de chaque rencontre vers laquelle le désir a porté.

La rencontre, le désir de rencontre, s'il est désir de rencontre d'un autre et non pas d'un même que soi, implique que notre faim se détourne de ce qu'on a à sa portée, qu'on s'en sépare, elle implique déjà un sevrage, un processus de désynchronisation par rapport à ce qui nous stimule dans la familiarité de notre contexte.

Qui s'en va à la rencontre a quitté sa mère et tout ce qui la représente, et a quitté sa filiation qui l'avait installé dans son milieu sécurisant.

Aller à la rencontre, dans un autre milieu, peut-être inquiétant, dérangeant, différent, mais aussi fabuleusement renouvelant, dépaysant, implique une transgression, afin de se trouver, en se nourrissant de rencontres à la fois sources de bifurcations et de ressourcements, une identité à nulle autre pareille, toujours en train de s'enrichir, de se rajeunir, de se surprendre, en particulier dans la possibilité du récit, de la biographie pour se présenter.

Mais aller à la rencontre, dans une aventure parmi les autres s'initiant par une séparation transgressive, mû par un désir paradoxal de ne rien perdre en pariant de célébrer des retrouvailles dans les rencontres elles-mêmes, au moment où rester aurait signifié perdre par l'usure, par l'absence de surprises, de nouveauté, implique d'avoir en soi, en mémoire, une sorte d'étalonnage, une sorte de modèle, pouvant de manière sûre faire reconnaître la qualité affective des retrouvailles dans l'inconnu de la rencontre.

Qui part, vorace, vers les rencontres, a en lui une référence unique, une mémoire biologique, affective, émotionnelle, et une culture bien intégrée, qui serviront d'unité de mesure dans l'entre-deux sensoriel de la rencontre.

Le fait d'avoir vécu des choses très affectives, très sensorielles, très biologiquement significatives avec sa mère dès la vie intra-utérine, cette qualité-là d'émotion, d'où celui qui part s'est échappé pour ne pas y étouffer de l'usure de la surprise, va toute la vie servir de référence dans la confrontation rythmique de la rencontre.

Comme si celui qui partait avait en fait le désir de retrouver dans l'extrême nouveauté et dépaysement de la rencontre la même intensité émotionnelle renouvelée que la première fois, dès la vie fœtale, retrouver les sensations comme elles se sont inscrites de manière naissante, comme elles se sont représentées biologiquement, sensoriellement. C'est dire si ce départ est quand même une sacrée fidélité!

Désir de retrouver, (comme dans une transgression de l'interdit, dans chaque rencontre, où la différence est si importante puisqu'elle renouvelle l'effet surprise, l'effet naissant de l'objet sensoriel inconnu, où la signification sensorielle et le sens d'un signal issu du milieu, de la rencontre, restent aussi merveilleux qu'une première fois, mais reconnus car il y a déjà des représentations psychiques, des références originaires) un état de commencement dans une source de renouvellement, la rencontre, qui implique en quelque sorte d'avoir quitté mère et père, mais en emportant avec soi, comme viatique, les références uniques, affectives et culturelles, qui viennent d'eux, pour pouvoir juger de la qualité de retrouvailles et de renouvellement de telle et telle rencontre.

L'affectivité, pour avoir cette certitude, via les sensations, l'émotion, le plaisir, et même l'impression d'autonomie et de liberté, d'être bien dans son milieu. La culture pour se rendre compte, en comparant les différences de culture entre la sienne et celle de l'autre, que les signaux sensoriels émis par une personne ne le sont pas n'importe comment, cette différence de culture le séparant de l'autre mais lui permettant aussi d'aller à la rencontre de la stimulation nouvelle qu'elle lui offre, comme un fœtus dans une matrice bien plus infinie que celle de sa mère aurait l'immense surprise d'avoir d'autres stimulations sensorielles que les habituelles. Comme dans cette matrice, comme au commencement, mais dans une fabuleuse différence, dans un renouvellement de stimulations incroyable.

Boris Cyrulnik insiste sur l'interaction entre le vivant et son milieu.

L'être humain lui-même est donc en interaction constante avec son milieu, qui s'enrichit et se renouvelle par les rencontres, les sensations qu'elles offrent et les paroles vibrantes de sens parce qu'elles viennent faire écho à quelque chose de notre histoire.

Il met en relief l'incroyable voracité du vivant pour le vivant.

En somme, c'est par voracité, par faim de ces fabuleuses sensations naissantes du commencement, de ce sens qu’a pris pour nous telle et telle chose de notre histoire, que nous avons le désir de nous séparer, de partir vers les rencontres, dans une transgression de l'interdit de l'inceste (ces sensations originaires, biologiques, affectives) dans des retrouvailles avec d'autres personnes.

Retrouver ailleurs, dans les rencontres, la même qualité naissante de sensations et de sens que dans la matrice originaire, n'est-ce pas une transgression de l'interdit de l'inceste qui respecte en même temps cette loi de l'interdit, puisque ce qui est coupé, tel un cordon ombilical, c'est le continuum biologique avec la mère ?

C'est l'affectivité, cette réponse biologique qui se fait en soi, qui se renouvelle dans chaque rencontre comme autrefois, mais jamais dans le même milieu, dans le même contexte. Le contexte de la mère biologique s'est transformé en contexte des rencontres. Et les signes, les mots et la parole, permettent cette mise en route. Permettent d'emporter avec soi, vivante, une mémoire et une faculté de représentation de ce qui restera absent, mais servira à juger, mesurer.

Alors, dit Boris Cyrulnik, la rencontre, c'est risqué. La rencontre se disait avant "le" rencontre, c'était sur les blasons l'animal se présentant de front. Chaque rencontre est d'abord agression, et il faut tout un travail, voire un rituel permettant d'instaurer un entre-deux sensoriel, pour pouvoir se côtoyer et mesurer la qualité affective et culturelle de la rencontre au moyen des références individuelles que chacun a emporté dans ses bagages.

La qualité affective, elle se juge en terme de sensations, de sens, de plaisir, d'émotion. Dans cette rencontre-là, je me sens merveilleusement bien, nous sommes en résonance, nous sommes, chacun des deux, revenus au pays du commencement, là où les surprises sensorielles étaient infinies.

La qualité culturelle, elle se juge au contraire, je crois, par un ensemble de règles, de rituels, qui fait que chacune des deux personnes qui se sont rencontrées peuvent aussi se séparer au nom d'une différence de culture, réitérant cette séparation que le fœtus, en fin de grossesse, sait déjà mettre en acte en se désynchronisant de sa mère pour devenir déjà autonome. Car il ne s'agit pas de fusionner, dans une rencontre! Il s'agit de se nourrir, selon cette autre et incroyable oralité.

Alors, il y a quelque chose, dans une rencontre, qui unit et qui sépare. C'est peut-être l'affectivité. Cette affectivité ne porterait-elle pas à se séparer, pour garder intacte l'intensité du commencement, à retrouver dans la prochaine rencontre? Et si chaque rencontre est nourrissante, transformante, alors une personne ne reste jamais la même justement en désirant retrouver la même intensité naissante des sensations et du sens dans d'autres rencontres, et donc deux personnes pourront se rencontrer souvent, elles ne seront, l'une en face de l'autre, jamais les mêmes.

A retenir, donc, à propos de cette affectivité, la singulière voracité du vivant à l'endroit de ce qui est vivant dans son milieu. Si on n'a pas cette faim-là, diffuse et impérieuse comme chez le fœtus, et urgente comme chez le nourrisson, mais allant se dire ailleurs, si on est gavé, on ne comprendra pas comment cette affectivité peut servir de pivot, d'unité de mesure, et d'effet de vérité dans les rencontres.

Boris Cyrulnik ancre cette importance vitale du contexte pour l’être humain, un contexte qui est changeant avec les rencontres, dans une étude du stade fœtal au cours duquel, stimulé par des signaux sensoriels maternels qui prennent pour lui des significations biologiques et du sens, le fœtus se constitue une représentation psychique, des traces qui lui permettent, dès avant la naissance, de commencer une désynchronisation par rapport au contexte biologique maternel qui le différencie de sa mère et le rend aussi capable, dès son premier jour, par ses sens et le sens qui existe déjà pour lui de percevoir les nouveaux signaux sensoriels extérieurs.

Le nouveau-né apporte déjà avec lui de toute sa vie intra-utérine une sorte de théorie, de mémoire organisée de toute son expérience sensorielle (olfaction, audition, toucher, se mouvoir, se représenter, se désynchroniser) qui lui permet d’ordonner sa propre perception sensorielle du contexte biologique et sensoriel maternel et du contexte culturel qui lui est désigné comme son groupe d’appartenance (on pourrait dire que ce contexte culturel, qui le sépare du contexte maternel pour le mettre dans un contexte de groupe social et de filiation, c’est ce qui fait écho à la première ébauche de séparation que de lui-même le fœtus a été capable de mettre en acte en se désynchronisant de sa mère, en prenant lui-même l’initiative de se représenter ce qui l’affectait). Le cerveau humain, différent du cerveau animal, permet de se représenter une chose absente avec la même intensité affective que si la chose était présente. L’animal ne réagit qu’à un contexte en quelque sorte biologiquement là. Du point de vue cérébral, du point de vue de son appareil psychique, le fœtus, juste avant sa naissance, est déjà capable de se séparer de sa mère simplement en se désynchronisant d’elle, par exemple en se mettant à bouger lorsqu’elle se repose, alors que jusque-là il réagissait en quelque sorte animalement à chaque stimulation au moment où elle se produisait.

Dans son livre, c’est en quelque sorte pour mettre en relief le désir vorace de l’être humain de se représenter, de renouveler, différencier, retrouver de manière naissante l’effet affectif qui résulte de l’interaction avec le contexte ( maternel, culturel, social, les rencontres) qu’il analyse à quoi pense le fœtus, à qui appartient l’enfant, qu’est-ce que c’est que l’inceste (en quelque sorte ne pas pouvoir échapper à un contexte maternel gaveur de stimulations pour aller vers le contexte de rencontres, ne pas pouvoir rompre un continuum biologique et sensoriel, l’inceste mère-fils étant alors le plus incestueux des incestes) et son interdit, à quoi sert la violence transgressive.

Voilà. Un livre dont je me suis affectivement nourrie !

Alice Granger-Guitard

17 août 2002