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Note de lecture:


In Tenebris
de Maxime Chattam



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©e-litterature.net
Alice GRANGER-GUITARD

A propos de De vulgari eloquentia, DANTE Alighieri

Editions Mondadori 1990.

Ce Traité de l'éloquence vulgaire, écrit en latin par Dante vers 1307, est une étude de la langue qui encore maintenant, apparaît révolutionnaire.

Suivons-le pas à pas.

A la recherche de la langue vulgaire illustre, illustre au sens d'illuminer, de resplendir, de toucher le cœur de manière grandiose, Dante nous annonce que chaque homme a la sienne, comme une langue naturelle, chaque homme étant par cette langue singulière, cet idiome, une espèce différente à lui tout seul.

Nous nous apercevons donc que cette langue vulgaire n'est pas une langue de communication, mais qu'au contraire lorsque deux hommes se rencontrent et se parlent ils commencent par être frappés par leur singularité respective, par une impression d'étrangeté, avant que quelque chose de grandiose, de resplendissant, les fasse entrer en résonance on pourrait dire d'une manière affective puis intellectuelle. Cette langue vulgaire, cet idiome, c'est ce qui fait que chacun est singulier. Personne ne parle la même langue. C'est pourquoi Dante, partant à la recherche de ce vulgaire illustre, en faisant l'hypothèse qu'il pourrait être parlé dans une région précise par toute une population, s'aperçoit que cette panthère-là n'est localisable nulle part, mais que, par contre, ce qu'elle envoie, c'est-à-dire son parfum, on pourrait dire une entrée en résonance affective et intellectuelle entre des hommes qui se parlent, peut se rencontrer un peu partout, avec plus ou moins d'intensité. Alors, cette possibilité de trouver, de la panthère, son parfum, c'est une vraie chanson. C'est comme chanter de la poésie, cette possibilité de parler sa propre singularité dans l'entrée en résonance avec une autre singularité dans une incroyable sensation de proximité au sein de la distance entre les hommes qui sont chacun une espèce différente.

C'est en se référant à la Bible que Dante nous explique comment un homme commence à parler, dans quelle condition, pour dire quoi, et avec quel interlocuteur. C'est extraordinaire comment, à travers son explication biblique, nous pouvons avec précision comprendre comment à l'enfant vient la langue, pourquoi il parle.

Il dit que non, ce n'est pas possible, ce n'est pas une femme, Eve, qui parle la première, au Paradis terrestre, au serpent. C'est Adam, un homme, qui au contraire parle le premier, pour prononcer le mot el, c'est-à-dire Dieu, et c'est ce Dieu qui lui donne cette faculté de parler. Ceci est vraiment extraordinaire. Adam, précise très finement Dante, c'est un homme sans mère. A entendre qu'Adam est séparé, qu'il a définitivement coupé le cordon ombilical, qu'il s'est absolument désynchronisé du contexte biologico-maternel, ce qu'indique la notion de Dieu, quelque chose d'invisible et d'intouchable qui est aussi de l'absolu, du sacré. En se séparant, en se désynchronisant, Adam garde en lui-même quelque chose d'absolu, de sacré, la joie la plus infinie immortalisée comme inscription, trace indélébile, mémoire, de l'expérience qu'on pourrait dire matricielle dont il s'est coupé pour naître au paradis terrestre. La notion de Dieu, c'est-à-dire qu'il y a quelque chose d'absolument sacré pour Adam, quelque chose d'irrenonçable, raconte que la séparation, donc le fait qu'Adam soit dit homme sans mère et que ce n'est pas Eve qui parle la première, n'est pas du tout renoncer. Au contraire, cette joie infinie Adam veut, par Dieu, par ce point sacré, être celui qui la fait revenir, il ne veut pas être dépendant de la toute puissance et du bon vouloir d'une source extérieure, matricielle, de stimulation. Il veut être celui qui tient les ficelles et celui qui exige une qualité bien précise de joie. En tant qu'homme, à la différence de l'animal, il peut se représenter, parce que son cerveau le rend possible, une expérience du passé qui fut si affectivement joyeuse. Il peut, par les mots, par la pensée, par la langue, faire se représenter à nouveau les conditions de cette joie. Dieu, c'est le point vide sacré qui stigmatise le désir que cela se représente avec une toujours aussi vive joie. En ce sens, Dieu est le créateur. Alors, cette langue vulgaire illustre dont Dante nous parle, elle sert à l'homme à se représenter la joie originaire, paradisiaque.

Dante dit que lorsque Adam parle, pour la première fois, c'est pour se faire entendre. Il insiste sur l'importance de se faire d'abord entendre, plutôt qu'entendre. Comme si, dans une rencontre, qui est comme partir à la recherche de la panthère parfumée, il fallait que, plutôt que communiquer, se faire entendre dans son extrême singularité, dans sa différence, dans ce qu'il y a de sacré et d'irrenonçable en soi, et ceci du point de vue de chacun des deux interlocuteurs, pour que le parfum originaire, naissant, puisse se faire sentir à travers quelque chose d'affectif et d'intellectuel, de la joie, suscité par une étrange reconnaissance mutuelle.

Faire résonner, dans l'entre-deux de la rencontre (Dante situe ces rencontres dans les différentes régions d'Italie avec leurs dialectes différents, ou bien dans ces trois régions qui délimitent trois sortes d'idiomes, le germano-slave, le grec, l'Europe méridionale se subdivisant en français, vulgaire italien et hispano occitan), par la langue idiomatique que chacun parle pour se faire entendre, quelque chose d'originaire et de joyeux qui puisse, comme un parfum subtil, être comme une enveloppe sensible s'étendant de l'un à l'autre suivant la plus ou moins grande proximité reconnue de sensibilité.

Dante dit que, en parlant cette langue vulgaire illustre pour se faire entendre, il faut avoir en soi une unité de mesure, un "cardine", une sorte de pivot, pour mesurer la qualité des choses nouvelles rencontrées. Il faut avoir en soi une référence sacrée, absolue, irrenonçable, une trace indélébile d'une joie ancienne qu'il s'agit de faire se représenter à travers le chemin de la vie, cette vie étant un exil du point de vue de la séparation originaire. Il faut absolument que les conditions de cette joie se représentent, et en se faisant entendre par cette langue ancienne, par cette chanson très poétique, très douce, l'homme mesure la qualité du nouveau contexte amené par la rencontre, un contexte stimulant tant au niveau des sens qu'au niveau de l'intellect, avec la référence unique, ancienne, perdue mais vive, qu'il a en lui. C'est à cela que sert la langue vulgaire.

Cette langue vulgaire illustre mute sans cesse, à la différence de la langue grammaticale qu'est le latin. En effet, pour mieux faire entendre l'extrême subtilité inhérente à la singularité de chacun, chaque homme apprend, dans sa recherche du parfum de la panthère parfumée, des mots de ses interlocuteurs, des mots de différents contextes, d'autres idiomes, qui paraissent pouvoir mieux dire encore sa propre singularité. Il faut souligner à quel point, en montrant le caractère mutant de cette langue vulgaire, la langue ancienne, Dante ancre le destin de l'homme dans la mise en chemin, partant d'un état d'exil mais avec une unité de mesure en soi et un appareil psychique capable de représentation de choses passées. L'homme en chemin, exilé comme Dante le fut, se trouve sans cesse dans des contextes nouveaux, différents, comme à l'affût, humblement, du meilleur mot pour se faire entendre, et ce mot peut être celui d'un autre idiome. Dante dit si finement qu'il est nécessaire que la langue change en rapport aux espaces et au temps.

L'épisode de Babel, c'était comme si les hommes avaient oublié de se faire entendre dans leur singularité et leur différence. Au contraire ils veulent s'entendre, comme si tout le monde était pareil, en somme. Alors, voici la confusion, c'est-à-dire l'oubli de la langue ancienne, celle par laquelle se faire entendre. Plus personne, hormis ceux qui n'ont pas participé à la construction de la tour de Babel, ne peut alors se faire entendre comme singulier, différent, avec la joyeuse sensation qu'une singularité résonne avec une autre singularité, quelque chose de sacré sauvegardé. Chaque corps de métier reste enfermé dans sa spécialité technicienne, utilitaire, et la joie perdue.

Dante nous apprend, dans ce Traité de l'éloquence vulgaire, à quel point la langue est tout autre chose qu'une affaire de communication!

Alice Granger-Guitard

29 août 2002