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Céline
de Philippe Muray


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Alice GRANGER GUITARD

 

A propos de Haïti et la France, Régis DEBRAY

Editions La Table Ronde. 2004.

Nous reconnaissons immédiatement le révolutionnaire Régis Debray dans ce rapport adressé à Dominique de Villepin et auquel ont aussi collaboré Véronique Albanel, Florence Alexis, Gérard Barthelémy, François Blancpain, Yvon Chotard, Myriam Cottias, Jacky Dahomay, Gilles Danroc, Marcel Dorigny, Serge Robert, Philippe Selz.

Révolutionnaire parce que, alors que Haïti est au bord du chaos, il accomplit un acte d'amitié pas seulement envers un peuple, mais il n'oublie pas ceux qui n'ont pas voix au chapitre. Il écrit justement qu'il n'y a pas de nation sans alphabétisation en profondeur, et pas d'alphabétisation, à ce degré de dénuement et d'abandon, sans quelque chose comme une révolution.

Bravo, vraiment!

C'est cela qui me touche: l'intérêt de Régis Debray pour ceux qui, habituellement, n'ont pas voix au chapitre, ceux qui, étant censés ne pas avoir un cerveau aussi intelligent que ceux nés dans le bon milieu, le bon pays, n'auraient donc pas besoin d'être alphabétisés, et par exemple pas besoin d'avoir accès à la langue et la culture française qui furent celles des colons, ceux qui n'auraient donc pas les moyens psychiques d'un intérêt pour la culture de ceux qui les avaient dominés. Il les fait entrer dans le champ des intérêts internationaux, européens, français, et celui de chacun de nous. Forçant chacun de nos compatriotes à se pencher sur leur passé colonial afin de faire entrer dans leur mémoire ce qui, de leur histoire, n'y était jusque-là jamais entré! Forçant à réfléchir sur les intérêts cyniques à favoriser l'illettrisme! Régis Debray met en exergue cette vérité selon laquelle la "démocratie des élites" où que ce soit peut se passer de toute promotion populaire de l'alphabétisation. Mais la démocratie des élites peut-elle indéfiniment dénier la force et la liberté psychique de ceux qui n'ont pas voix au chapitre? En fin de compte, cette force et cette liberté ne pourraient-elles pas, dans l'ombre, s'avérer plus fortes que la démocratie des élites? La même force qui, il y a deux cents ans, poussa des esclaves à un acte immunitaire de rejet.

Pourquoi, comme il le fait, s'intéresser au plus pauvre des pays des Amériques? Qui n'a pas de pétrole, pas d'uranium, ni pierres précieuses, ni armes de destruction massive, ni n'est un lieu stratégique, sans intérêt touristique, ravagé par le sida!

Pour quelle raison Régis Debray écrit-il que le cynisme, consistant à se détourner d'un pays qui n'a rien, n'est pas réaliste?

Comme s'il disait: penchez-vous sur l'histoire de ce pays, depuis son passé colonialiste en passant par la décolonisation, l'indépendance, jusqu'au chaos d'aujourd'hui et vous comprendrez que vous avez laissé échappé quelque chose d'essentiel, qui prouve que s'intéresser au plus pauvre pays des Amériques, à ceux qui n'ont pas voix au chapitre, est très réaliste! Il entend en effet, Régis Debray, et d'autres, des petits qui ne se font entendre ni par leur capacité de nuisance ni par la séduction, mais autrement. Entendre enfin la force singulière qui, il y a deux cents ans, permit à des esclaves de ne plus tolérer l'esclavage ni la colonisation, qui les mit brusquement et par un inaugural acte de rejet immunitaire aux commandes de leur vie! Eux gardèrent depuis ce jour de fin d'une dépendance si lourde la mémoire d'un processus de naissance, qui est celle de la sensation vive et difficile d'un autre temps. Mais comment se mettre aux commandes, lorsque l'acte vital de rejet immunitaire qui vaut acte douloureux de naissance n'entre jamais dans la mémoire des Maîtres blancs, des colons, des dominants, comme un acte qui institue les anciens esclaves comme des égaux, comme des autres habités d'une capacité inquiétante, dérangeante, insoupçonnée, de vivre, qui ne ressemble justement pas à celle des dominants qui, eux, semblent simplement se tourner vers un ailleurs où ils puissent continuer dans la même logique où il y a d'un côté les exploitants et de l'autres les exploités, sans jamais admettre l'ancien esclave qui fut capable de ne plus l'être?

Peuple en effet étrangement rebelle, qui lutta pour la décolonisation et l'indépendance très tôt, esclave ayant humilié le Maître, Napoléon l'esclavagiste terrassé par des Nègres, des choses que les Français ont bizarrement rayées de leur mémoire. Peuple qui, depuis deux siècles, depuis leur décolonisation en 1804, réagit de manière immunitaire à toute tentative d'intervention de l'Occident même bienveillante. De 1915 à 1934, les Etats-Unis qui tentèrent de coloniser ce pays en firent les frais. Rejet immunitaire!

Nous avons, écrit Régis Debray, laissé sur le bord de la route ce demi-frère et surtout ce témoin. Ce témoin de ce qui peut arriver, en deux siècles, à un pays précurseur et prospère, à la colonie la plus riche du monde devenant le pays le plus pauvre des Amériques. Témoin de ce qui peut arriver à un pays dans lequel ni les habitants eux-mêmes ni les pays occidentaux, dont spécialement la France, ne prirent vraiment acte de ce rejet, par des anciens esclaves, d'une logique de dépendance, coloniale et esclavagiste. Dans leur tête, des esclaves purent prouver qu'ils ne l'étaient pas, mais les Blancs n'en prirent pas vraiment acte! En Haïti même, la dénégation prit la forme d'une domination des paysans noirs, nés en Afrique, par des Créoles perpétuant la logique des Blancs en prenant leur place toute chaude, ceci impliquant la rature de l'acte de rejet et de liberté! Des Créoles, croyant que la liberté de leur pays c'était de faire avec leurs paysans noirs comme faisaient les Blancs, occultèrent que dans leurs têtes ces anciens esclaves pouvaient se sentir libres!

Haïti interpelle la France, Debray entend ces petits qui sont si dérangeants! En clair-obscur, les rapports de la France avec Haïti mettent en jeu les rapports de la France avec elle-même, et mettent en lumière une intimité un peu embarrassante, un deuil qui n'a jamais été fait ni d'un côté ni de l'autre à propos d'un passé esclavagiste et colonial.

Régis Debray a cette incroyable capacité d'entendre du point de vue du faible, de l'ancien esclave, du paysan noir. Il écrit que le problème, qui fait que les hommes d'affaires évitent ce pays, de même que les touristes, que l'intelligentsia l'ignore, de même que la télévision, c'est que Haïti fait partie de notre histoire, elle fut notre colonie peuplée d'esclaves, mais elle ne fait pas partie de notre mémoire. Le faible connaît le fort, mais le fort ne connaît pas le faible. C'est-à-dire, n'a pas encore compris les raisons d'être dérangé, interpellé, enseigné, intéressé par lui, n'a pas encore saisi ce qu'il a de singulier, ne l'a pas encore vu comme un autre, d'égal à égal. Alors que le Haïtien, si, il a vu, depuis toujours, depuis la colonisation, et la décolonisation, et l'indépendance, l'autre qu'est le Français, qu'est l'Occidental, et, d'égal à égal, se sentant son égal, a bataillé pour sa libération. C'est depuis le début, depuis la décolonisation, que quelque chose s'est raturé. Que les colons, que les Maîtres blancs humiliés par les Nègres, n'ont pas vu se dresser en face d'eux un égal très singulier, possesseur d'une autre richesse, d'une capacité psychique qui se dresse par un acte de rejet d'un statut horrible de dépendance. Force de se dépouiller d'une dépendance, force de ne plus accepter que ce soit les dominants qui décident de tout! Maintenant, c'est à moi, faisant le deuil de mon statut à la fois confortable et horrible d'esclave, de me mettre aux commandes de ma vie, et avec d'autres comme moi faire une nation, en reconnaissant un Etat garant d'institutions publiques. Mais cette voix ne fut pas vraiment entendue.

Le deuil des triomphes et des humiliations de cette époque de la colonisation et de la décolonisation ne s'est pas fait peut-être parce que n'a pas été reconnue la richesse différente, batailleuse, de ces "petits", ex-esclaves, dont les forts auraient pu prendre de la graine, de la vitalité.

La décolonisation, est-ce que, même deux cents ans plus tard, on sait vraiment tout ce que ça veut dire? De même que la fin de l'esclavage? En tout cas, les esclaves haïtiens de 1791 ont, écrit Debray, donné son faire au dire de 1789, accomplissant à Saint-Domingue la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen initiée à Paris. De même, à la Conférence de San Francisco de 1945, c'est la délégation haïtienne qui a imposé le français comme deuxième langue aux Nations Unies.

Haïti première République noire, et premier Etat indépendant d'Amérique! La force incroyable, révolutionnaire, du décolonisé! D'où lui vint cette force? De la conscience aiguë du dominant, du fort, de l'autre dérangeant, singulier, mettant dehors, faisant peu à peu basculer le sens du mot "esclave" vers le sens d'être né, donc sensation d'être dehors, libre, sensation vive, forte, et inquiétante d'être né? Basculement du sens du mot "esclave"? En face, le colonisateur est peut-être le plus fort, mais il est à l'intérieur, dedans, profiteur comme un fœtus, il n'est pas encore né, il n'a pas cette sensation-là, et il peut même se permettre d'en retarder indéfiniment la sensation, la refouler, en dénier le geste de libération et de rejet accompli par les esclaves, en restant ailleurs dedans leurs conforts, sans jamais admettre devant eux l'autre qui les ferait en sortir comme sortir hors d'un lieu matriciel. L'esclave haïtien, lui, il avait face à lui le colon esclavagiste qui le foutait dehors, donc il avait en face de lui le fort qui lui enseignait littéralement la naissance, mais le fort, lui, n'avait rien d'aussi fort, d'aussi dérangeant, le fort n'était jamais obligé de se sentir dérangé, de se sentir naître. En se désintéressant, en ne faisant pas entrer l'événement dans sa mémoire, littéralement il ne vit pas l'être libre qui venait de naître, dans la direction tracée par la Révolution française! Aujourd'hui, il est temps! Il est temps qu'il se sente dérangé par l'autre libre et si fort dans son dénuement!

Rebelle avantage de l'esclave, qui, une fois qu'il a connu la vive sensation de naissance, ne peut plus tolérer d'autres tentatives de colonisation, développera à cet égard un rejet immunitaire.

Haïti malade d'un trop de mémoire, écrit Régis Debray, et la France malade d'un pas assez de mémoire. L'empire napoléonien naissant a dénié la première défaite infligée par les Nègres de Haïti. Pourtant, c'était remarquable!

Il s'agit maintenant, pour que Haïti sorte du chaos, de se tourner vers un futur praticable, et bien sûr aussi bien Haïtiens que Français ont à assumer leur part de responsabilités.

Les propositions que formule Régis Debray vont toutes dans le sens d'une admission de l'être libre haïtien, aux commandes de sa vie, en train d'inventer une autre façon de vivre, tenant compte du fait que fut catastrophique le choix des Créoles de faire avec les paysans noirs comme faisaient les Blancs. Il s'agit maintenant pour la France, l'Europe, l'Occident, d'avoir foi, comme eurent toujours foi les Congrégations religieuses qui ne cessèrent jamais en Haïti d'œuvrer notamment par des écoles à répandre la culture, l'éducation, la connaissance, en la capacité des êtres libres de ce pays à faire justement autrement que les Blancs colonisateurs étrangement dépendants de leur colonie et non libres! Capacité à former une nation par la sensation d'avoir une capacité de liberté secouant le confort qu'il y a, même horrible, à laisser les autres décider pour soi dans une logique urgentiste, secouant la vieille logique du Maître et de l'Esclave, une même sensation liant chacun des habitants en une même nation, et mettre une deuxième fois en acte la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen! Capacité à admettre l'exigence d'un Etat pour construire des institutions publiques, promulguer des lois, afin qu'un espace de vie propre peu à peu s'ouvre à chacun.

Chaque proposition de Régis Debray est une reconnaissance de la capacité des anciens esclaves noirs à se libérer et à s'organiser, donc à se libérer aussi de la tentation de reprendre à leur compte la logique coloniale des Blancs.

Il s'agit d'aider les paysans dans leurs zones rurales, possibilités agricoles, machines agricoles, routes, lacs artificiels, conditions pour être compétitifs au niveau international, combattre la corruption interne, la fuite des capitaux, faire payer aux riches les impôts et impôts locaux qu'ils doivent, construire des écoles, encourager le bilinguisme, le créole étant plus favorable aux échanges internes et à la cohésion de la population, le français étant indispensable pour les échanges internationaux. Favoriser le jumelage de villes haïtiennes avec des villes françaises (Nantes). Pas de démocratie sans nation, donc sans cette sensation commune à chaque habitant d'avoir fait le deuil de la dépendance d'avec l'extérieur, sensation responsable de liberté, d'avoir à construire, donc sortir de l'analphabétisme, de la misère, de l'ignorance, espérer des Blancs non plus leur domination, mais de pouvoir profiter de leurs richesses culturelles, de leur savoir, y avoir accès sur un plan d'égalité, ce qui ne serait pas possible si l'ancien esclave en restait à sa logique de rejet, logique revendicative, et si l'ancien dominant en restait à la sensation du Maître humilié par un Nègre. Elle est extraordinaire, cette demande des habitants des zones rurales en direction du français! Il s'agit de rompre avec la logique du remboursement de la dette et de la restitution, pour se mettre dans une logique de solidarité. Et la planche de salut passe par l'école, l'éducation, la culture.

Donc, admettre la capacité psychique d'anciens esclaves qui ont eu l'incroyable force de secouer leur joug! Et, du côté de la France, engager notre responsabilité en ne nous éternisant pas dans une logique de vengeance consistant à ignorer et à abandonner la colonie à sa misère comme une ancienne cavité matricielle qui n'a plus qu'à se décomposer, comme elle s'est effectivement décomposée pour faire apparaître ce pays en ruines. La France serait bien immature à ne voir en Haïti qu'une ancienne enveloppe matricielle, enveloppe colonisée par des colons-fœtus, en train logiquement de se décomposer. Pendant deux siècles, Haïti n'a été en somme que cet abri en train de se décomposer, une fois que ses colons-fœtus avaient été mis dehors et étaient allés tranquillement se mettre à l'abri ailleurs pour dénier le fait d'avoir été mis dehors. Et pendant deux siècles aussi, les Haïtiens n'en finirent pas d'éterniser le processus de décomposition de leur propre abri matriciel!

C'est vraiment au sens fort qu'il s'agit d'établir l'état civil enregistrant chaque naissance, sans lequel chaque habitant reste un clandestin dans son pays.

Voilà. Il faut aller lire ce rapport écrit par le vrai révolutionnaire Régis Debray!

Alice Granger Guitard

7 juin 2004