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A propos de Que reste-t-il du paradis?, Jean DELUMEAU
Editions Fayard.


Dans ce livre, Jean Delumeau retrace avec érudition toute l'évolution de l'imaginaire paradisiaque occidental au cours des siècles.
Ce qui s'impose, en lisant ce beau livre: cet imaginaire paradisiaque, qui se transforme en même temps que l'Occident après être resté longtemps sous l'influence de la science de Ptolémée et de la pensée néo-platonicienne se trouve révolutionné par les découvertes de Copernic, Galilée et Képler introduisant à la place de la terre comme centre l'héliocentrisme, cet imaginaire paradisiaque est inséparable de l'Incarnation, de l'Annonce faite à Marie, de l'Ascension, de la Rédemption, de l'Assomption, du sacrifice de l'agneau divin, du couronnement de Marie, de l'Eucharistie.
Alors, les images du paradis peuvent apparaître, les images d'un au-delà éternel.
Ces images qui deviennent visibles dans l'iconographie, les œuvres d'art, l'architecture, s'inspirent de textes (Genèse, l'Apocalypse, La Cité de Dieu de St Augustin, le Pseudo Denys, etc…), de la mythologie grecque à partir de la Renaissance, de l'importance croissante de la musique qui fait apparaître des anges musiciens, des jardins d'Orient découverts par les Croisades, la représentation du Couronnement de Marie va de pair avec la cérémonie du sacre dans certains pays d'Europe. Des images où, pendant longtemps, sous l'influence gréco-romaine l'horizontalité prédomine de même que la conception du temps à cette époque est celle d'une continuité, l'histoire étant proche de finir dans cette éternité paradisiaque visible (eschatologie), le naturel et le surnaturel étant intimement imbriqués. Des images faisant entendre, dans le sillage de la conception pythagoricienne selon laquelle l'univers chante, la parfaite harmonie musicale qui règne au paradis. Des images qui, sous l'influence de l'héliocentrisme, de Copernic, Galilée et Kepler, vont intégrer le mouvement, la verticalité (par exemple avec le gothique), le va-et-vient des anges entre le ciel et la terre, cette profonde transformation de la Renaissance à l'âge baroque et au rococo. Tandis que le paradis est de moins en moins visible dans le ciel, tandis que les personnages s'y dérobent là-haut sous les voûtes et les coupoles, avec les trompe-l'œil, l'invention de la perspective, le point de fuite, les mouvements d'ascension, de plus en plus vertigineux à mesure que nous avançons dans l'âge baroque, éblouissent les gens qui regardent d'en bas.
Jusqu'à la Renaissance, c'est la présence des personnages, Marie, la Trinité, le Précurseur, les Saints, les anges musiciens, les élus, qui s'imposent aux gens dans les images où l'horizontalité prime.
Ensuite, les personnages se dérobent de plus en plus dans le haut du ciel, la verticalité éloigne le ciel de la terre, le mouvement ascensionnel entraîne le regard des hommes vers le paradis qui s'ouvre à eux, mais distant. Enfin, dans un processus qui commence lentement avec la Renaissance, les images se laïcisent par leur mythologisation, les peintres (Giogione, les peintres hollandais) maîtrisent peu à peu les paysages, le ciel nuageux, les images de la nature gagnent sur celles du surnaturel. Le protestantisme invite à intérioriser l'au-delà, qui est déjà là. Les progrès scientifiques y sont aussi pour quelque chose dans cette déconstruction du ciel.
Donc, il ne faut pas perdre de vue, même avec la déconstruction du ciel qui a abouti à notre civilisation occidentale actuelle, qu'il n'y a pas de paradis au sens chrétien (mais imprégnant notre société occidentale) sans les personnages de Marie, de la Trinité, et ceux qui les entourent, que l'Eucharistie a fait monter au ciel, même si c'est devenu invisible. Paradis qui est abolition de l'oxymore, par exemple la lumière, éternelle, n'y est plus suivie de la nuit, ni la vie de la mort, ni la joie de la tristesse, etc… Lumière, couleurs, musique. Comme une naissance (être donné à la lumière) sans risque de retourner en arrière, dans les entrailles matricielles sombres, sans être attiré par le péché originaire, ce désir de revenir en arrière, de dénier la naissance. Au contraire, la lumière. Celle dans laquelle, comme le dit Dante, on peut pénétrer comme le rayon de soleil dans l'eau, sans effraction.
Ceci est important aujourd'hui, alors que Jean Delumeau affirme que retrouver le paradis se réalise à travers la fraternité. Question essentielle, alors : comment, au sein de cette fraternité, retrouver non seulement ceux que nous avons perdu et que nous aimions, mais surtout comment y repérer les personnages irrenonçables que sont Marie, le Christ, les saints, etc… ? Maintenant que le ciel n'est plus un lieu, que le ciel et la terre sont confondus, que sont ces personnages ? Comment entendre l'agneau sacrificiel, l'Eucharistie, l'Immaculée Conception, l'Ascension et l'Assomption ?
Juste quelques bribes de réflexion: Marie, ou la façon très paradoxale, apparemment très contradictoire, dont une femme réussit à se démarquer, à se séparer, de la maternité, du rôle matriciel, en commençant par être de manière oblative toute mère de sorte que l'enfant, divin d'être comme un dieu dans une matrice si entièrement à lui, désire s'en séparer, comme l'enfant Jésus du tableau de Léonard de Vinci (Sainte Anne, La Vierge et l'Enfant) s'écarte d'elle en enjambant l'agneau, devenant agneau, c'est-à-dire en faisant envie à d'autres d'être comme lui baignant dans un paradis originaire non perdu, une séparation semblant non faite. Agneau donnant envie de se l'incorporer pour être comme lui, acte d'anthropophagie symbolique, agneau concentrant en faisceau sur lui l'intérêt des autres (dans notre société un peu indifférente dans son discours de la fête, peut-il y avoir des hommes pouvant à ce point attirer sur leur personne l'intérêt de l'autre qu'il voudrait se l'incorporer ? Quelle sorte de mère, relayée par les femmes, celui-ci devrait-il avoir ?) Agneau se faisant dévorer eucharistiquement par ceux qui l'envient sur la croix de son triomphe au point de se l'incorporer, espérant devenir comme lui, et lui, l'agneau sacrificiel, retrouvant dans leur envie à eux, un milieu matriciel (paradisiaque) sans cesse renouvelé, et alors Marie n'a plus à être matricielle, femme enfin désaliénée du rôle de mère. Enfin, ce sont des choses à poursuivre…

Alice Granger