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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Le principe de Frédelle, Agnès DESARTHE

Editions de l'Olivier.

 

Ce qui est particulièrement réussi dans ce roman d'Agnès Desarthe, c'est la langue, très imagée, très sensuelle, métaphorique. Une langue qui garde, comme une chose pour une autre, transférée, intacte, l'expérience de l'enfance, comme voir, sentir, toucher, goûter, ce qui autrefois dans une sorte de répétition pour la pièce de théâtre d'aujourd'hui était entendu par des voix envahissant les oreilles jusqu'à ce que la transmission soit acquise pour toujours.

Cette langue, à elle seule, atteste déjà que la fille Frédelle n'a pas trop tardé à recevoir l'héritage dont il est question à la fin du roman, un héritage sous forme de talent, d'écriture très singulière, une maison d'écriture à la place de la maison Müter réparée et laissée, une maison qui peut se vendre, sous forme d'écriture, à l'infini, qui est une dot que la fille a finalement reçu de son père. D'une matière à une autre matière. Et une fille dotée, qui a, comme elle dit, une valeur marchande. Valeur marchande, et aussi sensuelle, par exemple pour un homme. Entre les lignes, père et gendre s'entendant au quart de tour en considérant cette "livraison" (entendre aussi "livre") de la fille dotée (de talent, qui peut se vendre), et la fille Frédelle se sentant un cœur de mère parfaitement comblée par son petit garçon Irwin, ce tableau-là semblant condenser la sensation suave d'un homme rencontrant enfin une fille dotée qui lui fait retrouver autrement son enfance, sans perte. Beaucoup de choses, il me semble, s'entendent entre les lignes de ce roman. Beaucoup de choses se disent.

Des exemples de cette langue si imagée et métaphorique: Frédelle sent "le subtil parfum d'automne" et celui du "passé". C'est-à-dire, elle sent vraiment, elle habite vraiment l'espace et le temps devenus éternels, et elle habite aussi à l'intérieur de la langue, elle manifeste une sensualité en éveil, c'est-à-dire qui a été éveillée, autrefois, comme dans une répétition pour savoir en jouir à l'âge adulte, du corps et ses sens à la langue. Elle est si sensible au "zézaiement" de son banquier qu'elle "sentait son ventre chauffer en cône jusqu'à ses cuisses. Dans son entonnoir secret, un ruissellement d'or fondait en tourbillon". Les papiers dans son sac "pesaient comme une enclume", la rumeur se répand "comme une poignée de pollens", "on appuie ses reins au dossier fondant qui a pour vous des tendresses de mère éléphant", son écharpe est "comme une mue de serpent".

Cette fille qui s'avère si richement dotée de talent et qui a acquis une valeur marchande, cela donne un jeu de ce genre: "actions achetées yop! juste avant la hausse et revendues tchac! juste avant la baisse", et aussi, si sensuel: "je nous avais aussitôt imaginés tous les deux, à la traîne, prenant exprès le mauvais chemin, trébuchant oh! comme je suis maladroite! sur une souche, se rattrapant oh! comme vos mains sont chaudes! à la même branche".

Et encore: "moquettes sentant l'ours mort", "une voix de fillette goulue", "ses cheveux sentaient l'herbe coupée", "ses boucles…me parlaient leur langue d'enlacement dans les champs de blé", "le frelon était un fin connaisseur", "le bruit de crécelle à plumes que font les ailes d'un oiseau piégé sous la toiture", "les costumes qui sentent le navet", "caressant le dessus rebondi de ses cuisses", "Frédelle suçotait le pli de son coude", "l'air avait un goût de pêche mûre", "l'extase avait poussé, comme un dahlia géant", "des piles instables de carrelages qui sonnent rugueux quand ont les cogne et rappellent le raclement des palets sur les marelles de cour d'école", "le portail en casse-noix des genoux", "se chauffer le poing à l'arche aromatique infinie", "vous êtes comme des brins d'herbe", "ça va, ça vit, savon. Je m'en vais, je m'envie, je m'envons", "les parois chaudes et molles comme des ventres de velours", à propos de la beauté de Natacha "on serait content de lui peigner les cheveux, de lui enfiler les chaussures, on veut être elle, on veut la toucher, on veut être en elle, on veut l'écraser…Moi je l'aurais violé cette fille", "elle était comme un poison qui aurait bon goût", il faut "la tuer, et la manger ensuite", "quelque chose d'indécent dans son museau", "une amie qui sentait le tissu", "croquant les mûres douceâtres, moins pour le goût que pour avoir la langue noire", "les couronnes larges comme des pneus de tracteurs", "entendre ses consonnes mouillées, sa langue qui glisse entre les dents", "c'est bon de savoir qu'on peut rapporter quelque chose".

Deux détails très importants: -le triangle équilatéral, celui que dessinent l'école, la banque et la maison, mais semble aussi nous indiquer qu'il s'agit, dans ce roman écrit dans une langue qui a gardé, sans perte, l'enfance, dans une nouvelle matière, du triangle œdipien. Une fille, Frédelle, raconte en quelque sorte comment cette situation œdipienne est une sorte d'initiation, une sorte de répétition, pour qu'à son tour et pour son propre compte elle reprenne le fameux "secret" de famille. Elle raconte à la manière des enfants, à travers des histoires que des voix lui susurrent, elle restitue avec talent le vécu de l'enfance enveloppée des voix initiatrices de la famille, elle dit à quel point elle se sent aimée, à quel point la chose s'est enfoncée en elle. Des fantaisies comme les enfants en ont, pour comprendre l'enjeu dans lequel ils sont pris, des fantasmes, des images incroyables pour dire les sensations du corps, notamment sexuelles. Le principe de Frédelle c'est justement que jusqu'à l'âge de dix ans, les enfants sont fous. Et c'est ça qu'elle raconte, cette folie en train de se vivre, la langue pour la dire. On pourrait ajouter: ils sont fous parce qu'ils sont retenus avec leur corps dans une débauche d'harmonie familiale, assaillis de voix initiatrices impossibles à renvoyer, retenus dans cette folie d'être aimés au point d'être investis comme les destinataires, les héritiers, du secret familial qui ne doit pas se perdre, des voix qui forent dans les oreilles jusqu'à ce que les oreilles tombent, jusqu'à ce que l'enfant devenu grand vive ce qu'il a entendu, partageant le secret de cette vie éternelle avec ses parents et sa lignée. Frédelle, on le devine à travers cette langue si sensuelle et métaphorique, continuera de vivre comme une enfant, mais pour son propre compte, dans sa propre maison, et ivre de joie à l'idée d'être richement dotée, séparée de son père, mais comme il l'avait initiée, l'interdit de l'inceste rimant finalement avec la sensualité de l'enfance gardée autrement, dans l'espace-temps d'une chose (disons, l'écriture) pour une autre (Müter, la maison matricielle de l'enfance, réparée pour être un modèle).

- le fait que pour les membres de cette famille, "le chemin de la vie se mordait la queue en cercle infini", "pour une raison inconnue, ils avaient été amputés de l'idée même de perte". Voici le serpent Ouroboros qui se mord la queue, le serpent fœtal, la vie éternelle, le secret de famille enfermé dans la boîte à secret, l'état de non-perte. Quelque chose se transfère du monde de l'enfance à celui des adultes, sans perte, ceci parce que le corps et la langue, parfaitement initiés pendant ce temps où selon le principe de Frédelle les enfants sont fous, réussissent à traverser intacts les frontières et à faire changer de place les objets. A la fin du roman œdipien, Frédelle habite sa nouvelle maison, laisse l'ancienne et son jardin de fleurs, et le fait que ça puisse rapporter quelque chose rend possible qu'à son tour et pour son propre compte elle puisse s'y lover comme le serpent Ouroboros. Elle a compris le secret de la vie éternelle.

Entendre des voix, à commencer par celle de sa mère depuis l'âge de dix ans, n'est-ce pas entendre l'initiation en train de se faire? Alors, l'enfant, comme dans une matrice initiatrice, est baigné de voix. Et ça insiste, et l'enfant est comme une proie qui ne peut pas s'échapper. D'autant plus qu'il y a des effets sensuels, voire sexuels, sur le corps, un fâcheux contretemps, une rose qui éclôt à contretemps, que le refoulement fait pousser dans le froid et le gel.

La fantaisie principale de ce roman est, œdipienne, entre le père et la fille, non sans que l'interdit de l'inceste ne se manifeste. Il se passe quelque chose entre le père et la fille à travers le personnage de Dimitri (transposition du père), qui arrive d'un pays de l'Est, subjugue la jeune Frédelle avec sa belle voiture, qui emmène plus loin que la moto noire de son père. Dimitri est riche, il a un accent d'ailleurs, ils se marient trois mois plus tard, il achète une magnifique maison, en ruines mais avec un jardin avec des fleurs splendides. Dimitri établit les plans de travaux de rénovation de cette maison (que le père appelle "le château de ma fille", car il s'agit en effet que cette fille réussisse, au terme de l'initiation œdipienne, à habiter son propre château car elle aura parfaitement intégré le secret de famille). Mais hélas il meurt trois mois après, disparu dans un pays de l'Est. A l'évidence, cette disparition est la marque de l'interdit de l'inceste, et ce que Frédelle a vécu n'est certes pas rien, cela s'est vécu dans le futur antérieur. Cela aura vraiment été, cette idylle initiatrice entre père alias Dimitri et fille, mais restant comme un mariage blanc, pour blanchir l'argent, l'argent incestueux étant forcément sale, mais pouvant rapporter gros plus tard, lorsque Frédelle richement dotée de talent pourra vendre à son tour. Reste après la disparition de Dimitri (pas vraiment mort) cette maison, et cet argent, beaucoup d'argent, à la banque, et ce chargé de compte, Victor Hugo Espinoza, auquel elle demande, très bizarrement, de le donner, cet argent. Bien sûr, donc comme je disais, encore l'interdit de l'inceste. L'argent, en fin de compte, c'est celui de son père, elle le lui fait à nouveau parvenir sans qu'elle-même y ait eu accès, et elle raconte l'histoire d'un mariage blanc (avec Dimitri alias son père manifestement), d'un réseau de blanchissement d'argent transitant par son compte, des affaires pas très claires de son père, de ses cadeaux qu'elle voulait pour toujours enfermer dans un coffre, pas des vrais cadeaux de voyage mais de pacotille, achetés pendant toute son enfance dans le supermarché voisin. Donc, elle se détache de son père, après qu'elle a pu sous forme de son talent (d'écrivain) hériter vraiment du cadeau de son père, du secret de famille.

Dans cette fantaisie d'une fille avec son père, d'une fille qui rapporte de l'argent à son père, c'est-à-dire aussi qui réussit en fin de compte à le faire apparaître dans sa vraie valeur dans ce roman familial, un père initiateur pour qu'elle-même hérite d'un riche talent qu'elle pourra exploiter et grâce auquel elle aura une valeur marchande…pour un gendre par exemple, et non plus un père incestueux, il y a évidemment une mère qui meurt (mère non incestueuse), et qui abandonne sa fille au tête-à-tête avec son père. Frédelle dit à quel point elle est gênée par les sons du corps de son père depuis que sa mère est morte (tuée par son père, dit-elle), qu'elle aurait préféré ne pas connaître la forme de slip qu'il préfère. Il y a dans ce roman un incroyable travail sur l'interdit de l'inceste. Une fois que la fille a compris, son père n'est plus incestueux, il est initiateur pour la bonne cause. Dans cette fantaisie, on dirait que la mère meurt, incroyablement vite, parce que sa dot était si insignifiante que le mariage n'a jamais pu connaître son palazzo. Au contraire de la mère, qui a régressé par la mort jusqu'à son pays natal dans un chant du cygne magnifique qu'a été son idylle avec Ben l'ami de Marcia amie d'enfance de Frédelle, rejoignant de cette manière-là elle aussi la vie éternelle, la fille est payante pour son père. Elle est mieux que sa mère. Fantaisie œdipienne. Interdit de l'inceste avec la mère aussi. Cela se dit par le fait que jamais la mère n'a emmené sa fille dans son pays natal. Pourtant la mère et la fille ont toujours été si proches l'une de l'autre que Frédelle entendait sa mère parler la bouche fermée. Elle entendait quoi, en fin de compte? Ce que son amie d'enfance, Marcia, lui confie: que sa mère aimait les hommes. Le passage sans reste de ce goût des hommes de la mère à la fille ne se dit-il pas dans la sensualité de la langue, et dans le fait que Frédelle se dise qu'il est si bon de savoir qu'on peut rapporter quelque chose (à un homme, autant qu'une mère pour son garçon mais d'une autre matière). Un autre tableau de fantaisie montre qu'une femme (dans l'histoire du fils de Ma) ne peut être comme une gouvernante, comme une mère attardée, pour un homme, apportant des verres de lait en guise d'apéritif, car alors cela se termine par un crime, la femme tue le mari à coups de couteau, elle n'apaise pas son désir sexuel mais le livre à sa violence inassouvie, et le fils aide sa mère à accomplir le crime en crevant les yeux de son père avec son couteau à beurre, un sexe bien peu pénétrant... Tableau dans lequel le fils de Ma n'a qu'un couteau à beurre en guise de sexe pour se débrouiller avec un désir pourtant immense comme son père.

Très belle représentation du désir sexuel qui ouvre le ventre à travers la fantaisie de ce fils du vieux monsieur ressemblant à un Chinois, qui retrouve son fils mort le ventre ouvert et plein de sang partout. Violence du désir qui, dans l'enfance, se découvre de cette manière si extrême, si physique et si sanguinaire.

Et l'histoire de Tina piquée par un frelon si connaisseur ne raconte-t-elle pas de manière magnifique la sensation si sexuelle et si envahissante comme une totale réaction allergique (marque du refoulement de l'intense sensation de jouissance qui est comme se sentir se remplir d'elle-même, devenir pleine d'elle-même par la gorge, l'œdème de Quincke) que son père lui fait connaître dans l'enfance? Le frelon la pique (l'embrasse) sur la nuque, et alors la réaction du corps ne peut se maîtriser, mais il faut la refouler, l'inceste est interdit, Tina voit un couteau planté dans un reste de citron, elle s'en saisit au moment où elle va étouffer de plaisir, et se le plante dans la gorge. A ce moment-là de la fantaisie, heureusement Oscar, première représentation d'un futur gendre, arrive et la sauve, c'est-à-dire peut faire avancer la sensation dans une voie permise.

Un autre tableau de fantaisie met en scène une sœur et un frère qui s'est pendu parce qu'il était tombé amoureux à la mode de l'amour courtois de la belle Natacha. La sœur explique à son frère que l'amour courtois, qui respecte la beauté d'une femme, qui en reste à la fascination, cela ne va pas, cela fait pendre, une femme, il faut avoir envie de la manger, donc il faut que celle-ci devienne mangeable. Belle leçon de sexualité. Extrême. La tuer, puis la manger. Violence du désir sexuel. La tuer par la jouissance. Qu'elle parte en fumée, en livrant son secret.

Comme justement dans la fantaisie qui livre une sorte de scène primitive entre son père et sa mère et propose en même temps une version si sexuelle de la mort de sa mère. Un mandarin reste à chanter pour une femme grabataire dont les os ne tiennent plus, et qui ne s'intéresse pas à ce que son oiseau lui raconte du monde extérieur parce pour elle, la seule chose qui compte, c'est le trésor qu'elle garde chez elle, dans la boîte à secret (cette boîte à secret est aussi le petit volume carré que Frédelle emporte avec elle, le volant à la bibliothèque de l'école où elle travaille comme psychologue scolaire, livre où elle lit histoire du mandarin qui chante pour la femme grabataire, livre qui s'enfonce dans son ventre comme le secret sensuel violent qui s'échappe de la mère pour venir investir la fille, écrire son corps au ventre). Le désir sexuel grandissant comme la foudre, voici que, tandis que le mandarin chante, une boule de feu vient enflammer le buffet dans lequel la boîte à secret est gardée, mais la femme grabataire réussit à sauver cette boîte, qu'elle garde contre elle. Mais ce secret enflamme, fait partir en fumée cette femme, et le secret s'envole, vient investir la fille.

Une autre fantaisie fait sentir les effets d'un père initiateur entrant chez sa fille sans s'annoncer comme "quelque chose " qui "tremblait entre les côtes de Frédelle, quelque chose qui mêlait la colère, l'astuce, et l'audace, dans le bruit de crécelle à plume que font les ailes d'un oiseau piégé sous la toiture". Lâcher le volatile affolé, ce serait, dit Frédelle, dire la vérité à son papa, qu'il a tué sa mère, c'est-à-dire, entre les lignes, qu'elle a compris la scène primitive. Il a fait quelque chose à sa mère, et elle est partie dans la vie éternelle.

A noter, aussi, comment Frédelle s'apprécie elle-même à travers l'appréciation de son amie d'enfance Marcia, qui dit qu'elle a de jolies fesses de fille, légère teinte d'homosexualité.

En conclusion, il est écrit dans ce roman que le père ne s'intéresse pas du tout à sa fille, qu'un père, non, cela ne veut pas du tout garder sa fille, au contraire il ne cherche qu'à s'en débarrasser, qu'elle vive pour son propre compte. Mais bien initiée… Que le père retrouve sa valeur initiatrice, que cet argent du trafic familial, de blanchiment d'inceste, lui revienne…L'école initiatique, où elle rencontre le garçon surdoué Irwin peut-être comme une représentation de son père, et qui lui explique dans une lettre-chanson comment les oreilles ne tombent plus à force de trop entendre si la transmission s'est bien faite et si le garçon peut conserver intacte son enfance en allant pas du même côté que tout le monde, fait un triangle équilatéral avec la banque (qui s'occupe de blanchir l'argent sale, d'inscrire l'interdit de l'inceste, de faire que l'argent qui transite par son corps-compte comme l'initiation paternelle ne se jouisse pas) et la maison (la maison d'enfance, matricielle, réparée comme la mère initiatrice, mais quittée car l'inceste avec la mère est interdit, le cordon ombilical est coupé mais le serpent fœtal peut aller se lover dans une autre maison, métaphorique).

Voilà, entre les lignes, ce que j'ai lu…

Alice Granger Guitard

4 avril 2003