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A propos de La Préférence Nationale, Fatou DIOME
Editions Présence Africaine.


Le style de ces nouvelles est à la fois très classique et coloré, imagé, avec de splendides expressions africaines . Par exemple : " Le lion se désaltère du sang des biches, et les lionceaux lèchent l'herbe ensanglantée. " " Tel un aimant enfoui dans le sable d'une vieille forge, Codou ramassait les déchets de la société. " " Les CV ne voulaient encore rien dire pour nous, mais les plis des vêtements étaient des rebords de cartes de visite. " " ils sont plus avares que le squelette de leur premier ancêtre " " Sache qu'il y a des choses que l'école des Blancs ne t'apprendra jamais à évaluer " " des mètres de langues de chiens pendaient et les mouches en quête de fraîcheur qui s'y posaient finissaient dans une sorte de métro gluant " " Dans ma chambre, Baudelaire tenait des fleurs, mais je pensais qu'il me voulait du mal. " " Tout en marchant vers le centre d'examen, je sentais les fissures de mon cerveau, je priai pour rester étanche. Il fallait éviter la fuite de ma charge scolaire " " Il exécutait des gestes ralentis par la longueur de ses membres " " Roissy Charles De Gaulle se réveille drapé de son manteau d'hiver et ouvre déjà les bras comme une putain qui reçoit un riche client " " le décor d'une porte d'entrée ne présage pas de la qualité d'un domicile " " Toi y en a bien comprendre madame ? " " Pour corroborer l'image idiote qu'elle se faisait de moi, je me contentai d'indiquer le mois " " Elle ne semble pas savoir depuis quand elle est en France, mais elle a l'air de comprendre l'essentiel de ce que je dis " " pour madame Dupont, africain est synonyme d'ignorance et de soumission ".
Même dans les nouvelles qui situent leur récit au Sénégal, il y a un personnage central, celui de l'écolière qui va au lycée, passe le bac, vient en France poursuivre des études supérieures. C'est-à-dire que c'est un personnage, une jeune Africaine, qui s'attaque de face à la colonisation, elle-même si parfaitement colonisée qu'elle maîtrise la langue française bien mieux qu'un grand nombre de Français, et qu'elle va jusqu'à perfectionner, par les études supérieures et les diplômes, sa connaissance de la culture française et occidentale. Une langue française dont elle réussit si bien à se servir pour dire l'Afrique, sa lèpre, sa misère, sa polio, sa polygamie, son appauvrissement par les colonisateurs, mais aussi les nouveaux riches occidentalisés, un mariage si semblable à un mariage en France. Une langue française pour dire de quelle manière humiliante elle est traitée lorsqu'elle se présente avec sa peau noire, à Strasbourg, pour un emploi de garde d'enfants, ou de femme de ménage, ou de caissière pour payer ses études.
En fait, elle donne l'impression de se présenter masquée chez l'ennemi, sa peau noire d'Africaine étant son masque pour qu'on ne se méfie pas d'elle, pour que l'ennemi ne soupçonne pas d'emblée son intelligence, sa culture occidentale, sa supériorité. Tandis qu'elle pénètre masquée chez l'ennemi, sur la terre même du colonisateur, armée de la machine de guerre que représente sa culture, son savoir de lycéenne puis d'universitaire, elle peut observer tous les préjugés ignobles qui font de ses ennemis en réalité des inférieurs, des gens frustres, limités, ridicules. C'est froidement qu'elle vient sur leur terrain, qu'elle observe et note en écrivain toutes leurs tares, en fin stratège, comme pour leur rendre la monnaie de leur colonisation en utilisant leurs armes, ici culturelles. Réussir à leur faire perdre la face. C'est comme si, avec sa seule peau noire d'Africaine, elle réussissait à leur faire commettre les faux-pas qui les disqualifient, à ces Français si sûrs de leur supériorité raciale qu'ils ne voient pas le coup venir, le coup (littéraire) qui leur fait perdre la face. Vous me dites et faites ça, vous avez fait ça à mes ancêtres qui pourtant sont venus mourir sur vos champs de bataille, mais moi, voilà ce que je vous fais, je vous mets à nu dans vos ignobles préjugés, vos ignorances, votre racisme, votre mépris de l'autre. Pris sur le fait ! Flagrant délit !
Il reste que le jeu de mot à propos du titre du livre de Pascal Quignard " Le sexe et l'effroi ", c'est-à-dire " le sexe froid " semble en dire long sur son exil par rapport à la chaleur de l'Afrique. Cette écolière qui s'est déplacée de son petit village vers la ville pour aller au lycée, qui semble avoir tellement misé sur ces études pourtant absolument liée à la colonisation, n'a-t-elle pas, en partant au combat avec les armes de la culture française et occidentale, un peu oublié ce quelque chose qu'elle ne peut apprendre et évaluer sur les bancs de l'école des Blancs comme le lui dit sa vieille amie Codou ?
Bien sûr, tout ce que Fatou Diome dit des Blancs qui se conduisent si mal, qui sont si minables, est très pertinent, implacable, très vrai, et pas du tout à l'honneur des Français. Sauf que dans ce combat pour démontrer finalement sa supériorité à elle, qui ne peut s'affirmer qu'en s'érigeant parfaitement bien colonisée culturellement parlant, elle a peut-être oublié très loin en Afrique, dans son petit village natal, une autre culture, une autre tradition, une chaleur africaine. Elle reste froide, comme avec ce professeur qui l'invite chez lui, lui offre un repas biologique typiquement bourgeois, auquel lorsqu'ils couchent ensemble elle ne peut offrir que sa froideur de colonisée au lieu de le surprendre avec la chaleur africaine autre qu'elle aurait gardée intacte depuis son village d'enfance. Toute à sa froide observation critique des habitudes platement bourgeoises de son hôte, elle ne lui a rien donné elle non plus, préjugeant que lui de toute façon ne voudrait pas se laisser surprendre par l'africanité qu'elle incarne. Elle se conforme, avec son corps, aux produits biologiques qu'il achète et consomme, elle ne prend pas l'initiative de lui offrir une autre denrée, plus chaude, plus envoûtante, plus subversive. Elle semble préférer le seul terrain de la bataille où elle entre masquée pour mieux vaincre l'ennemi tout en paraissant être seulement une victime, alors que, décidément, c'est elle la plus forte et eux minables.


Alice Granger