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A propos de Une enfance à perpétuité, Pierre DRACHLINE
Le cherche-midi éditeur.



Dans ce roman, le personnage principal est l'enfant, s'auto-nommant ainsi pour la vie. Mais rien à voir avec les enfants de notre société festive et émotionnelle, avec lesquels l'enfant ne se reconnaît aucune communauté. Ils sont trop gais pour lui, leurs préoccupations ne sont pas les siennes, il n'est pas de leur monde, ni de celui des étudiants de mai 68.
L'enfant à perpétuité se distingue radicalement en se connectant à la façon de vivre des vieux, qui sont installés dans leur partance vers l'ailleurs définitif, emportés chaque jour un peu plus tandis que la décomposition affecte ce monde-ci, des vieux déjà dans la banlieue de leur vie comme le sont ses parents. On dirait que l'enfant a repéré une matrice qui le fait tomber pour toujours sous son charme dans la manière dont les vieux en partance pour l'au-delà semblent se lover dans cet événement qui les emporte. L'enfant rêve de ne pas quitter cette matrice, alors à défaut d'être mort-né, à défaut de pouvoir dénier directement la séparation originaire, il sera vieux dès sa naissance, en imitant les vieux, et cela marquera pour la vie toute son économie pulsionnelle, sa sensualité et sa sexualité, ses intérêts et ses inintérêts, ce quelque chose de délicieusement agonique dans sa vie, ce suicide au jour le jour qui emprunte aux vieux le style de la sortie-réintégration matricielle définitive. Les vieux en partance lui ont murmuré le code secret pour réintégrer l'univers matriciel à perpétuité.
L'enfant et son père : deux emmurés. Le silence, entre eux. Ils se sont apparemment ignorés, ratés. L'enfant de cinquante ans découvre son père, des détails de sa vie passée, des photos de son enfance, dans les papiers qu'il laisse après sa mort, des papiers désormais inlassablement fouillés. A lire ce roman, ce père silencieux, déjà en train de se retirer vers sa demeure à perpétuité, apparaît pourtant comme le personnage duquel l'enfant prend de la graine pour commencer lui aussi à partir de ce monde-ci dès le commencement. L'enfant n'aurait-il pas été séduit par la façon dont son père silencieux se connectait à l'ailleurs, à quelque chose d'invisible qui l'attirait inéluctablement ? S'inspirant de lui. L'imitant en matière d'économie pulsionnelle, de plaisir dans l'ailleurs qu'ici. Il semble que la vie de l'enfant s'oriente d'emblée sur le territoire du silence, qu'il construit par le goût des livres qui pourrait être une façon d'entendre le silence parlant du père, et les images de cet ailleurs pourraient jaillir de temps en temps par les séances de cinéma qui retardent l'échéance. L'enfant semble avoir vraiment hérité de son père le secret pour se reconnecter à perpétuité à la matrice éternelle dès ce monde-ci.
Nous découvrons l'entrée en scène des femmes, dans ce roman, par la façon dont la mère s'occupe matriciellement de l'enfant lorsque celui-ci attrape la poliomyélite. Pour la vie, ça boîte dans sa tête, il ne claudique pas seulement de sa jambe malade. Il y a déjà le style d'intervention de cette mère, qui le retient un peu chaque jour en dehors de ce monde-ci, le choyant, l'emmenant avec eux, les parents, dans la banlieue de la vie. Puis il y a la vieille Russe, sa grand-mère, son grand amour pour cette vieille qui l'initie au tabac et à la vodka, et surtout lui offre en cadeau son agonie puante de décomposition. Son cadeau : se montrer en train de partir, de s'en remettre entre les mains de l'ailleurs, de se reconnecter au milieu intra-utérin à perpétuité par la mort. La relation entre l'enfant et la grand-mère russe se visualise à travers les relations qu'entretient l'ami rencontré au dépôt de pétrole avec les vieilles auxquelles il loue cher ses services charnels. Emporté ailleurs par les moyens qu'elles lui donnent, cet ami qui craque son argent ainsi gagné. Mais l'enfant préfère le style agonique, suicidaire, la tristesse sur laquelle il flotte, ce qui le rend insolent à l'égard de tout, en particulier de l'école et des professeurs. Cette femme qui aime perdre au jeu trouve aussi grâce auprès de l'enfant. Femme évidemment plus âgée que lui. La librairie qu'il achète, qui s'achemine vers la faillite, contribue aussi à la mise en scène nécessaire à celui dont la vie consiste à s'en aller depuis sa naissance, à dénier la séparation originaire.
Pour conclure, disons que le mot enfant est dans ce roman la signature d'une économie libidinale très singulière, où les vieux en train de partir raconteraient un plaisir étrange, envié et imité par l'enfant.

Alice Granger