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Note de lecture:


L'intrigue
de Amélie Averlan



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©e-litterature.net
Alice GRANGER GUITARD

A propos de Le collier de paille, Khadi HANE

Editions Ndzé 2002.

Ce qui me frappe, dans l'écriture de Khadi Hane, c'est sa capacité de renouvellement. C'est sa capacité, en tant que narratrice, de se placer dans des contextes très différents même si l'histoire se passe toujours en Afrique, notamment au Sénégal.

J'avais déjà lu d'elle Ma sale peau noire (Manuscrit.com 2002), que j'avais beaucoup aimé. Autant l'héroïne de "Ma sale peau noire" était rejetée, maltraitée, en premier lieu par sa propre mère car née après le choix polygame de son père, autant celle de "Le collier de paille" est une fille très choyée, par sa mère et par toute la famille puis par son mari, un homme parfait. Très très bizarrement, lorsque la lecture nous a conduits à la conclusion du livre, nous nous mettons à soupçonner que cet état très choyé est aussi une catastrophe du point de vue psychique, qui se dit par un "je n'en ai plus faim" anorexique.

A Dakar, la jeune femme vit dans un confort qu'on pourrait dire occidental. Comme une femme occidentale, elle a, au même titre qu'un homme, un poste de responsabilité dans une ONG. Elle est mariée à Karim, un homme parfait de tous points de vue, il est beau, riche, non polygame, très attentionné à l'égard de son épouse, il perpétue auprès d'elle le confort choyé qu'elle connaissait dans sa famille. Sa mère reste très présente dans la vie de sa fille. Une mère qui, par son caractère capricieux, par les disputes avec son mari par exemple, semble déjà stigmatiser quelque chose qui ne va pas côté femme, et pas seulement femme africaine, mais femme tout court.

L'héroïne de ce livre semble avoir échappé à toutes les difficultés d'une femme africaine prise entre la polygamie si elle est musulmane (pourtant elle aussi est musulmane), la misère, les conséquences culturelles et matérielles désastreuses du colonialisme, le déracinement par rapport aux traditions ("Ma sale peau noire"). Son mari n'est pas polygame bien que musulman, elle baigne depuis toujours dans l'aisance, elle évolue dans la mondanité, elle est indépendante comme une femme occidentale, elle porte jeans et T-shirt, elle n'a pas d'enfants, elle a eu accès à la culture, aux études.

De la même manière que chez nous en Occident, elle est une fille qui n'arrive pas à se séparer de sa mère, à laquelle elle téléphone tous les jours et qu'elle voit une fois mariée tous les deux jours. On dirait que cette mère pressent qu'elle va, justement, perdre sa fille (n'est-ce pas le grand thème de ce livre, avoué par l'anorexie finale?), lorsque celle-ci lui annonce qu'elle va partir dans un village africain éloigné, pauvre et dépourvu de tout confort, un monde absolument différent du sien aussi par la polygamie généralisée qui met à mal la figure de la femme étrangement choyée dans son milieu à elle, pour y mettre en place, en tant que cadre d'une ONG, la construction d'un dispensaire. Cette fille s'aventure trop loin, elle s'aventure là où sa mère, représentée par tout le confort matériel, culturel, affectif, sexuel aussi, marital, ne peut plus rien pour elle. Dans ce village de paysans, pauvre, où les enfants et leurs mères meurent souvent par manque de dispensaire, de soins, où les femmes sont si bousculées par la pratique de la polygamie, la fille choyée, voire occidentalisée comme peut l'être une fille de Dakar née dans une famille aisée, est confrontée à quelque chose de non prévu au programme. La pauvreté, l'inconfort, par exemple le lit de bambous, la nourriture immangeable, la séparation entre les hommes et les femmes, la polygamie (certes cette question assaille notamment sa mère, et Claire sa meilleure amie, comme un danger incroyable, mais pas encore de manière aussi proche), tout cela se met à déranger infiniment la jeune femme, loin des bras amoureux et protecteurs de son mari, homme parfait. Elle se laisse surprendre de plein fouet, avec une violence extrême, sauvage. Se promenant hors du village, voici qu'elle aperçoit dans un champ un paysan au torse nu en train de travailler, dont la beauté fulgurante la saisit sauvagement dans son corps même. Corps et âme, elle est saisie, cela commence par des picotements dans son ventre qui ne vont plus s'arrêter, comme si elle était possédée par une force inimaginable que personne de son milieu, ni elle-même, n'avait prévue au programme.

Le paysan magnifique, fils du chef du village, qui répond lui aussi à cette force qui les précipite l'un vers l'autre, fille et garçon, représente la résistance sauvage, intensément charnelle, que la fille ne savait pas encore qu'elle couvait en elle contre le confort de sa vie, résistance qui désirait une sorte de coupure violente du cordon ombilical. Bien sûr, dans cette vie où finalement tout était possible pour cette fille, un homme de rêve, le confort matériel, avoir la même indépendance qu'un homme, le même poste de responsabilité, ce paysan qui fait violemment intrusion, charnellement intrusion dans sa vie car elle s'est aventurée là où son milieu, voire son occidentalisation, ne peut plus la protéger, est impossible, il est l'impossible possible. Son père, le chef du village, lui interdit de déranger, par l'intrusion de la ville et de l'occident dans le village par elle, l'équilibre traditionnel de ce village, ce serait comme une drogue lui prenant son fils. Elle, une femme venue de la ville, ne peut pas lui prendre son fils. Interdit. Elle brave l'interdit, elle et le paysan accomplissent l'inéluctable la dernière nuit sur la place du village sous le regard du chef tapi dans l'ombre, mais ce n'est pas elle qui emporte le fils, c'est le fils qui la coupe à jamais de sa vie antérieure, qui l'emmène par-delà l'écume, qui fera qu'elle ne sera plus jamais pareille. L'interdit s'est bien inscrit: sous la forme d'un fils qu'elle n'a pas arraché à la tradition africaine représentée par ce village et son chef.

Revenue à Dakar, cette jeune femme n'est plus la même. Lentement, inexorablement, devenue anorexique par rapport à tout ce qui la nourrissait, anorexique par rapport à sa mère, coupée de cette mère, elle s'en va, leur échappe, s'endort définitivement par des barbituriques, rejoint la résistance sauvage représentée par le paysan au-delà de l'écume. Sa mère n'y peut rien. Elle ne peut rien pour sa fille. Il y a un fils, là-bas, dans ce village d'Afrique non occidentalisé, mais où un dispensaire construit par une ONG va pouvoir sauver des enfants, des fils par exemple.

Car le détail important de ce livre, c'est le fait que la mère de cette jeune femme n'ait pas eu de fils. La monogamie du père a fait qu'aucune autre femme n'a pu donner un fils à cette famille. Alors, la fille a été si parfaitement choyée, on imagine. Dérangée certes par les disputes entre ses parents toujours suscitées par sa mère, mais quand même choyée, au sens occidental. Cela devient presque monstrueux avec les préparatifs du mariage de la fille. Occasion de dire que dans ce pays d'Afrique, le Sénégal, les structures de parenté sont différentes des nôtres, le premier père de la jeune fille étant son oncle frère de son père, et la première mère étant sa tante sœur de sa mère, les discussions à propos du mariage et du montant de la dot se faisant non pas entre les parents biologiques de la future mariée avec ceux du futur marié, mais par la tante et l'oncle de la jeune fille. Les parents biologiques, et les futurs mariés, restent en retrait, les futurs mariés n'assistant même pas à la fête. Pour bien stigmatiser que la fille qui se marie vaut un pont d'or, la tante, qui s'est enrichie en occident on ne sait comment, peut-être par la drogue (qui semble représenter dans ce livre la menace de l'occident sur l'Afrique, c'est comme une drogue attirant à la ville des jeunes totalement déracinés de leur village et tradition, perdus à jamais), la tante dépense une fortune pour la fête, elle-même se présentant, dans des toilettes splendides, comme la reine. La fille, elle, ne se sent pas concernée par tant de richesses, de nourriture, d'invités. Elles sont drôles, toutes les tentatives pour vérifier si elle est encore vierge, alors qu'elle ne l'est plus, qu'elle l'a perdue de son propre gré avec son futur mari. En fait, on soupçonne que cette virginité, elle l'a déjà perdue par cette résistance qu'elle ne savait pas encore qu'elle était déjà en elle, qui préparait un très curieux adultère dans ce village éloigné. Le fils, le fils africain, était déjà en train de l'attendre dans le village indemne d'occident, représentant une autre virginité, une sorte de fidélité africaine dans tant de confort occidental dans la ville de Dakar.

Ce livre est donc beaucoup plus que le récit d'un adultère accompli par une femme musulmane qui a tout pour être heureuse.

Un fils africain, un fils fidèle à la tradition, à ses racines, un fils apparemment absent dans ce milieu (car peut-on dire que le mari, Karim, est vraiment un fils, un fils de l'Afrique?) revient de façon très violente, très charnelle, par la fenêtre d'un désir si puissant qu'il détruit, dans la vie de cette jeune femme si sensible à ce qui n'était pas au programme, tout ce qui était occidentalisation (l'anorexie, la très grande fatigue et le suicide par barbiturique étant une façon de dire qu'elle laisse se détruire tout cela, pour partir dans une vie très différente, pas dans un programme à la ressemblance d'une vie de femme occidentale). Le détour par l'occidentalisation, qui fait qu'elle peut avoir une vie de femme indépendante, très loin de l'image de la femme africaine soumise à l'homme, inférieure, semble dans ce livre une représentation du lien de la fille à la mère, la mère choyant sa fille.

Disons que cette fille choyée jusque dans son mariage, c'est la contrepartie magistrale que l'occidentalisation a rendue possible face au statut inférieur de la femme en Afrique. Alors seulement, comme après avoir gagné une partie face aux hommes, devenue l'égale des hommes au point que le chef du village lui sert la main comme à un homme, la jeune femme peut laisser le fils faire une intrusion sauvage et destructrice dans sa vie, car à ce moment-là c'est comme une rupture du cordon ombilical entre sa mère et elle, sa mère et l'occidentalisation étant peut-être la même chose.

Une sorte de réparation de la fille par l'occidentalisation semble s'être opérée, bien comprise par Khadi Hane écrivain, l'occidentalisation dans la ville de Dakar par exemple étant dans ce livre la possibilité pour la jeune fille qui n'a pas de fils pour frère d'acquérir une indépendance ressemblant à celle des hommes. Alors seulement, cette sorte de réparation, ou de reconnaissance, s'étant inscrite, écrite, vécue, la fille peut laisser le fils faire une irruption violente comme l'Afrique elle-même, comme le fait que l'Afrique certes peut remercier l'Occident d'avoir transformé les femmes (dans les villes comme Dakar par exemple, et de là une femme indépendante peut, cadre d'une ONG, partir dans les villages implanter sous forme de dispensaires l'apport de l'Occident en faveur de la natalité, de la vie), mais c'est le fils de l'Afrique qui doit rester tourné vers l'Afrique, fils représenté par ce paysan qui travaille sa terre, qui reste fidèle aux Africains, qui cherche vraiment à construire pour cette Afrique une vie qui lui est singulière. La construction du dispensaire ne change-t-il pas tout? Elle s'attaque par exemple à la mortalité infantile des enfants de l'Afrique.

Alice Granger Guitard

11 novembre 2002