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Alice GRANGER-GUITARD

A propos de Masculin / Féminin, Françoise HERITIER

Editions Odile Jacob.

 

Françoise Héritier s'interroge dans ce livre sur l'inégalité des sexes qui se constate sans exception dans chaque société, des plus primitives aux plus modernes, et par-delà le discours sur la parité. Le rapport hiérarchique entre les hommes et les femmes, le pouvoir des hommes et l'infériorité des femmes, tout cela semble une évidence depuis toujours, et une évidence ne se discute pas, parce qu'elle ne se voit pas. C'est comme ça. Françoise Héritier met à jour un invariant existant dans toutes les sociétés pourtant différentes par la façon dont elles prohibent l'inceste et organisent l'exogamie, par leur système social de filiation, par leur système d'alliance. Cet invariant se situe au niveau des corps, des humeurs, des flux, au niveau biologique. Sur l'évidence de la différence corporelle se constitue l'opposition différent/identique. Différence biologique des femmes, qui perdent leur sang et n'y peuvent rien. Sur cette base différentielle différent/identique, toutes les autres hiérarchies: chaud/froid, sec/humide, haut/bas, puissant/faible.

Toute la question est bien sûr de pouvoir s'attaquer à ce qui semble une évidence…

Ce qui ressort de ce livre, c'est que toute société semble obnubilée par la continuité de l'espèce, par le renouvellement des générations, donc par la grande question de la reproduction et de la procréation. A cet égard, les femmes sont au premier plan, ce sont elles qui ont le "pouvoir" de donner la vie, ou de ne pas la donner. Le pouvoir des hommes, la supériorité masculine, ne serait-elle pas un moyen de contrebalancer le fait que ce sont les femmes qui donnent la vie?

Impératif du renouvellement des générations, mais pas n'importe comment, système d'alliances et d'exogamie, système de filiation, en quelque sorte l'ancienne génération exige tout un rituel de reconnaissance avant d'accepter de passer le flambeau, mais ce passage de flambeau semble si indispensable, par exemple pour le repos des anciens, des âmes, des morts.

Mais, à lire ce livre, nous avons l'impression, entre les lignes, que tout se passe comme si les hommes n'étaient jamais certains que les femmes acceptent d'être des mères, que cette chose-là n'est pas si naturelle, si évidente que ça, alors par exemple l'ovocyte a besoin d'être activé, il y a une curieuse lenteur côté femme, les femmes perdent leur sang et leur chaleur, elles sont froides, il faut que l'homme apporte vie et chaleur au fœtus par de nombreux rapports sexuels pendant la grossesse…La stérilité est forcément féminine presque jusqu'à nos jours, et c'est la pire des choses. De même le célibat, en particulier féminin, est une calamité.

Bref, il y a le soupçon, entre les lignes de ce livre, qu'infériorité des femmes rimerait avec énorme résistance latente par rapport à l'impératif de la reproduction, qu'il y aurait une grande ambiguïté par rapport à la procréation. Impératif auquel se plier, oui, et entraînant systèmes d'alliance, de filiation, d'exogamie, mais, ceci fonctionnant bien de génération en génération, est-ce toute la vie? S'acquitter de cet impératif envers la société et le groupe, ensuite reste-t-il la possibilité d'autre chose, et la pensée de la différence pourrait-elle se développer?

Françoise Héritier écrit à juste titre que, pour combattre l'ennemi, il faut d'abord le connaître. En ramenant la différence des sexes, l'inégalité des sexes au corps, au biologique, à l'impératif de la reproduction de l'espèce, de la procréation, elle laisse entendre entre les lignes cette question: le désir d'enfant, pour une femme, est-ce naturel, est-ce une évidence?

 

Alice Granger-Guitard

7 avril 2002