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Alice GRANGER-GUITARD

A propos de Les deux sœurs et leur mère, Françoise HERITIER

Editions Odile Jacob.

 

Dans ce livre, Françoise Héritier élargit la notion d'inceste (inceste de premier type entre consanguins, dont la prohibition existe dans toutes les sociétés) à l'inceste de deuxième type qui se produit lorsqu'un homme a des rapports sexuels avec deux sœurs ou avec la mère et la fille, ou se marie avec la sœur de son épouse après la mort de celle-ci (cet inceste n'est pas interdit dans toutes les sociétés).

Cet inceste du deuxième type donne aussi la seule explication anthropologique cohérente de l'inceste du premier type.

En effet, comme nous le démontre admirablement Françoise Héritier, le fait que dans cet inceste du deuxième type (en fait inceste entre deux sœurs ou entre une mère et sa fille) il n'y a aucun rapport homosexuel entre les deux sœurs ou entre la mère et la fille (elles ne sont mises en contact qu'à travers une tierce personne, le même homme ayant des rapports sexuels avec elles successivement et transportant donc de l'une à l'autre des substances, des humeurs féminines qui réalisent l'inceste, qui ajoutent du même au même) porte à réfléchir sur la représentation du corps, sur la façon dont, dans les différentes sociétés se comprennent (toujours de manière fort rationnelle et presque scientifique malgré l'ignorance) la procréation, les apports paternels et maternels pour l'engendrement d'un enfant, la mécanique des fluides dans les enchaînements généalogiques.

Françoise Héritier, en s'intéressant plus particulièrement à l'inceste de deuxième type (dont l'horreur existe aussi dans notre société comme le démontrent une série télévisée comme "Les cœurs brûlés" ou l'histoire de Woody Allen avec la fille adoptive de sa compagne Mia Farrow), montre à quel point la catégorie de l'identique et du différent, se fondant sur l'observation la plus ancienne qui soit de la différence anatomique des sexes, est à la base de la pensée. Première constatation: identité de sexe, donc même substance; sexe différent, altérité absolue. Rapport hiérarchique aussi, prééminence du masculin sur le féminin, les interdits étant toujours dictés du point de vue masculin.

Sur la base de la constatation physique de la différence des sexes s'élaborent des théories sur la façon dont se forme un enfant. Il y a toute une dynamique des fluides se transmettant de façon différente côté paternel et côté maternel à la base de ces théories et ensuite lors des rapports sexuels, par la nourriture, par la parole, par la reconnaissance, par le lait. Alors que l'assimilation sperme-sang est encore très vivante chez nous dans l'imagination populaire, la théorie de la reproduction dans certaines sociétés africaines dont le système d'alliance est semi-complexe (dans les systèmes semi-complexes, la prohibition de l'inceste de deuxième type est absolue) dit que lors de la pénétration d'un corps par un autre corps (de la femme par l'homme, de l'altérité par de l'identique, tout ceci sur la base de la constatation de la différence des sexes) l'homme apporte à l'enfant le sang par le sperme, sang qui lui vient de son père, lequel le tient de ses aïeux paternels, la mère donnant à l'enfant la matière, les os. Durant les six premiers mois de grossesse, le père, par des rapports sexuels répétés, continue d'apporter par le sperme du sang, de la chaleur, du souffle, du pneuma. Ensuite, lors de l'allaitement, le lait provient du sperme (théorie existant aussi dans le Coran) de sorte que sont interdites aussi les sœurs de lait et toutes les femmes du groupe de la nourrice par exemple.

Il suffit en somme de savoir, dans telle société, comment on se représente l'origine des différents composants du corps d'un enfant en gestation, comment on se représente le cheminement du sang, de la matière (féminine, également chez Aristote, qui pense que la matière féminine doit être maîtrisée et dominée par l'homme, par le souffle, le pneuma, le sperme, sinon en cas d'impuissance masculine se produisent des monstruosités voire la stérilité car les femmes seraient opposées à la reproduction), des humeurs, comment lors d'un contact entre corps marqués par la différence sexuelle se transmettent des humeurs, des substances (le sperme produit le lait, le rapport sexuel permet un transfert de substance identique de sœur à sœur si un homme couche successivement avec les deux et donc fait commettre un inceste entre ces deux sœurs en mettant en commun leur substance identique ce qui est l'horreur même) pour savoir quelles sont les prohibitions, les interdits, les règles d'alliance matrimoniales. La loi de l'exogamie est loin de pouvoir rendre compte de tous les interdits et des systèmes d'alliance.

Françoise Héritier nous montre admirablement à quel point l'horreur consiste à ajouter de l'identique à l'identique, notamment d'ajouter, par contact à travers une tierce personne, de la substance féminine à de la substance féminine identique. L'horreur, c'est cet excès de matière féminine, comme le dit par exemple Aristote. Ajouter de l'identique à de l'identique, de la matière féminine à de la matière féminine identique, provoque la stérilité, des catastrophes météorologiques, sismiques, familiales, des monstruosités.

Si, dans la lignée du père, l'apport du sang reste constant de génération en génération, côté mère l'apport diminue de génération en génération de sorte que, au bout de quelques générations intermédiaires, on peut considérer que l'interdit peut être levé, qu'il ne reste presque rien, et que ce presque rien peut même être sauvé par une nouvelle alliance (alliance matrimoniale préférentielle).

A lire Françoise Héritier, nous comprenons pourquoi elle affirme que le véritable inceste est celui qui se produit entre mère et fille, qui ajoute de la substance identique à de la substance identique. Dans chaque société étudiée (les Hittites, les Grecs, le Coran, les Chrétiens et la notion d'une même chair pour les deux époux, les sociétés africaines, les Romains, notre société qui est de type eskimo) nous entendons que derrière la prohibition de l'inceste (de deuxième type mais aussi de premier type ) il y a l'horreur de l'excès de substance féminine, l'horreur que la fille reste totalitairement en symbiose avec la mère, que cette matière-là ne puisse pas être activée par du différent qui opèrerait une séparation originaire. Il y a presque l'idée que cette fusion-là, cet inceste mère-fille, est anti-vie, anti poursuite donc reproduction de la vie, est stérile et dévastatrice à tous points de vue. S'entend une certaine ambiguïté: les femmes désirent-elles un enfant, ou bien derrière cet apparent désir d'enfant se communiquant de mère à fille sont-elles souvent fascinées par l'inceste mère/fille? S'entend une quasi universelle mobilisation masculine face à cela. S'activer à séparer la mère et la fille, à empêcher toute addition de matière féminine qui empêcherait par son excès que le masculin réussisse la séparation originaire. L'impuissance masculine s'entend un peu différemment face au danger pressenti de l'inceste mère/fille.

En nous mettant au plus près des questions d'humeurs, de substance, de corps identique et différent, de contacts entre ces corps différents, de sang, Françoise Héritier réussit à activer notre pensée encore plus que les notions d'impureté, de péché, de morale. Ces questions d'humeurs, de corps, de contacts, et d'interdits, nous parlent de façon très vive, comme si nous le savions depuis toujours sans avoir besoin de le savoir.

Alice Granger-Guitard

9 avril 2002