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Note de lecture:


Monologue avec R.B.
de Rachid Boudjedra


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Philippe Alméras

A propos de La pianiste, Elfriede JELINEK
Editions Jacqueline Chambon.

 

Le père d'Erika, femme de 36 ans, professeur de piano au conservatoire de Vienne, est mort en hôpital psychiatrique. Depuis la disparition du père, Erika vit en symbiose avec sa mère, qui a de l'ambition pour elle, une ambition se limitant exclusivement à la musique, une ambition qui a dû forcement en rabattre pour mieux garder sa fille dans son giron sécuritaire. Erika partage le lit conjugal avec sa mère, lit où elle fut conçue, lit où elle est née, lit vers lequel sans doute elle revient après que l'idylle avec l'un de ses étudiants du conservatoire tourne court par une fin très sado-masochiste.
Fatalement, l'étudiant Klemmer va disparaître de sa vie l'idylle à peine ébauchée et tout de suite lacérée, mise en lambeaux comme le corps d'Erika devenant abject sous les coups sadiques du jeune homme, il s'éloigne comme le père, abandonnant à elles-mêmes fille et mère. Erika, lors de ce premier et très tardif acte sexuel, est abjecte.
Ce beau roman de l'autrichienne Elfriede Jelinek ne raconte-t-il pas une très spéciale initiation par laquelle un jeune homme peut se sevrer d'une forme incestueuse d'amour, celui très classique qui le saisit pour son professeur de piano, femme beaucoup plus âgée que lui, l'âge étant en effet un détail très important, impossible que l'amour et le désir sexuel durent pour une femme dont les signes de vieillesse commencent à se montrer. La question est : de quelle manière, par quels détails essentiels et précis, le jeune homme se focalise sur une femme nettement du passé, en décomposition, frappée déjà par le processus décomposant de l'abjection ? Ces détails sont l'inaccessibilité, la différence d'âge, les rides, l'odeur de charogne qu'il sent se dégager de cette femme, son manque de coquetterie auquel veille jalousement la mère qui confisque systématiquement les vêtements que sa fille s'achète, ou bien à l'opposé les frais extravagants de toilette qu'une femme vieillissante fait pour occulter son âge.
Il faudrait donc lire ce roman en s' orientant non pas à partir de celle qui y apparaît comme l'héroïne principale, Erika, mais à partir du jeune étudiant, Klemmer, qui a trouvé en sa professeur de piano du conservatoire de Vienne la femme qu'il lui fallait pour faire son deuil, à travers un rituel sado-masochiste et abject, de cette forme primaire, incestueuse, de l'amour, et s'éloigner avec des jeunes étudiants de son âge.
Cette femme d'âge mûr apparaît dans sa vie comme la femme des fantasmes et des rêves d'un adolescent. Elle est libre, pas mariée, aucun homme autour d'elle, elle est aussi bien intouchable dans sa distance de professeur de piano auréolée par son art dans la Vienne musicale qu'intouchée visiblement, virginité fantasmatique et idéale à portée de mains pour le jeune étudiant. Si à portée de mains en cette conclusion de l'adolescence, semblant venir tout droit de l'enfance du jeune homme, sa mère premier objet d'amour venue à travers cette femme prendre congé, se décomposant à vue d'œil, voulant imposer à ce jeune homme ses instructions, mais celui-ci la reconnaissant comme abjecte, aliénante, horrible figure du passé qu'il fait saigner sur tout le corps et au visage pour mieux le faire apparaître pour ce qu'il est en réalité pour lui, une sorte d'enveloppe matricielle qui est mise en lambeaux et saigne avec la séparation de la naissance vécue une deuxième fois au terme de l'adolescence.
Erika ne peut que retourner dans l'univers matriciel maternel, puisqu'elle est dans ce roman un personnage qui appartient au royaume des mères. Personnage d'autant plus initiateur (initiation au sens d'un passage définitif d'une structure psychique propre à l'enfance à une structure psychique adulte et exogamique) qu'il se prête à être la cible du processus de l'abjection, ce processus commençant par l'entrée en scène d'un personnage féminin idéal, total et totalitaire, comme le fut la mère du commencement de la vie, un objet d'amour idéal et unique qui, très vite, et même très précocement, s'altère, vieillit à vue d'œil, se décompose, sent mauvais, devient un objet abject, l'objet qui prétendait tout savoir, instruire, faire obéir, être la maîtresse unique enseignant non seulement l'art, la musique, mais comment faire vibrer les cordes de la jouissance, du désir et du plaisir devient abject, fait horreur, et fait s'éloigner exogamiquement le jeune homme.
La fin de ce roman n'est donc pas si sombre que ça, si cruelle, si on la lit du point de vue du jeune homme. Cette femme, Erika, ne correspond-elle pas au pur produit d'un fantasme sexuel de jeune homme encore un peu tourné vers le passé, en ce sens qu'il l'imaginerait comme une extension de sa propre mère, un fruit des entrailles de sa propre mère envoyée, une deuxième fois d'une manière épiphanique, mais pour prendre cette fois-ci congé, dans la vie du fils ? Alors, celui-ci, une fois le sevrage réalisé, avec ce que cela comporte de violence sadique pour mettre en pièces une figure endogamique abjecte, une fois fait le choix exogamique, la renvoie là où il était allé la chercher par tout un travail psychique, auprès du lieu maternel se refermant sur lui-même.