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Note de lecture:


L'Etranger
de Albert Camus


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A propos de Borderline, Marie-Sissi LABRECHE
Editions du Boréal (Québec).


Ce roman québécois décrit dans une langue imagée, très sensorielle, la dépendance quasiment foetale d'une grand-mère très autoritaire à sa fille et à sa petite-fille, cette petite-fille, celle qui écrit, étant une fille de rechange par rapport à la fille folle, déprimée. Fille et petite-fille sont arrivées dans un contexte de deuils non faits, la grand-mère ayant perdu deux filles en bas âge.
La petite-fille, la narratrice du roman, est témoin avec toute sa chair de la relation mortelle entre mère et fille. La grand-mère envahit totalement la vie de sa fille, veillant avec une jalousie féroce à ce qu'aucun homme ne l'épouse et donc la sépare d'elle. Lorsque cela arrivera quand même, elle se débrouillera pour faire avouer à sa petite-fille des actes pédophiles de la part de son beau-père sur elle, pour miner le couple et récupérer sa fille. Peu importe la culpabilité de la petite fille parce qu'elle a avoué des actes qui ne se sont jamais produits. Ce qui importe, c'est que la grand-mère, elle, puisse agir sur sa petite-fille, lui faire du chantage affectif, la menacer de la donner au Papa-méchant. Bref, les actes pédophiles sont plutôt le fait de la grand-mère, dans le fait que celle-ci ne se reconnaisse pas de limites pour envahir la vie de la petite, après et en même temps que celle de sa mère.
La brèche (comme le nom Labrèche) est toujours béante, n'importe qui à la suite de la grand-mère peut entrer en elle par cette brèche, elle est nécessaire à sa grand-mère comme à tous ceux qui veulent jouir d'elle, elle est dépendante de ce chantage affectif comme du vin aussi, elle s'enivre en se branchant elle-même à toute demande de l'envahir. Elle est borderline, c'est-à-dire qu'elle cherche en vain une limite, qu'elle ne pourra trouver qu'à la mort de sa grand-mère, qui coupera enfin le cordon ombilical.
Le foetus terriblement dépendant, dans ce roman, ce n'est pas la petite-fille ni la fille folle et dépressive, en permanence sous antidépresseurs et qui finira par se suicider avec pour échapper à la pression folle de sa mère. Le foetus, c'est la grand-mère. Grand-mère totalement, vampiriquement, accrochée à sa fille et à sa petite-fille, peut-être éternellement identifiée à ses petites filles mortes à quelques mois, et prise dans une angoisse de mort imminente elle-même que seule la fille dépressive et la petite-fille hyperactive peuvent différer. Dépendance physique. Autrement, je ne vous aime pas, ni l'une ni l'autre. Si vous vous éloignez. Vous existez en tant que nécessaires. Ma matrice entièrement dévouée et sans personnalité propre : c'est la fille déprimée, sans désir, consommant docilement des antidépresseurs qui la font rire jusqu'à ce qu'elle s'en serve pour se détacher de sa mère par le suicide. Et mon sang qui nourrit de l'extérieur cette matrice, qui vient pulser l'énergie : c'est la petite-fille hyperactive à qui la mère passe tout, qui se fait plein d'histoires dans sa tête, qui est très forte en dessin, super bonne dans la représentation de la réalité mais aussi de ces yeux bleus qui seront une énigme pour la maîtresse, yeux bleus tristes de la mère folle que les antidépresseurs ne délivrent jamais de la pression vampirique de sa propre mère-foetale (la grand-mère de la petite-fille) et yeux bleus aussi de cette grand-mère dont la petite-fille a hérité. A la fin du roman, lorsque la mère s'est suicidée depuis un moment, lorsque la grand-mère meurt enfin de vieillesse, reste la petite-fille avec des yeux bleus qui enfin vont pouvoir s'ouvrir sur la vie.
Impressionnante, cette relation homosexuelle de la petite-fille avec une fille du même âge, même blondeur, même corps, mêmes seins, l'une, l'amie, follement avide de faire l'expérience d'envahissement charnel de son corps dédoublé, l'expérience d'envahissement de son clone, l'autre se laissant faire dans sa chair une colonisation d'elle-même que sa grand-mère fait déjà depuis toujours par sa présence et ses paroles. Hommes ou femme dont elle est le clone, elle se laisse saisir, prendre totalement, tandis qu'elle-même se shoote au vin comme à la jouissance d'être aussi vitalement nécessaire, elle qui est belle, si vivante, si hyperactive, et toujours en manque d'amour, toujours recherchant sans limites la preuve qu'elle est nécessaire à jamais.
Elle doit mourir à elle-même, cette petite-fille, ce qui est dans ce roman dit comme un suicide final en sautant d'un pont, mais dont elle est sauvée. Juste avant, elle s'était défiguré le visage, pour qu'elle ne soit plus belle de cette beauté-là qui invite à l'envahir, par la brèche, foetalement.
A la fin, la petite-fille n'est plus nécessaire, elle est donc délivrée, puisque sa grand-mère n'est pas morte d'un manque de soins de la part de sa petite-fille (qui aurait représenté une mauvaise mère comme une culpabilité inguérissable, métastasique, bouffait peut-être cette grand-mère de ne pas avoir été suffisamment bonne mère pour empêcher ses deux filles de mourir ; d'ailleurs il a l'obsession de cette grand-mère à dire aux psychologues qu'elle s'occupe bien de sa petite fille, qu'elle est normale, qu'il ne faut pas la lui enlever). La grand-mère est morte de son grand âge, de mort naturelle. La petite-fille, borderline, a réussi à la porter jusque-là où sa sépulture peut vraiment avoir lieu sans culpabilité, sans plus craindre que des morts mal enterrés reviennent hanter les vivants. Sa grand-mère tranquille dans sa sépulture, la petite-fille peut naître.
Borderline semble écrire la différence absolue, entre la fille et la petite-fille, du traitement, par tout elles-mêmes, dans leur chair, du problème de la mère, cette grand-mère donc qu'on imagine secrètement minée par la culpabilité d'avoir été par deux fois si mauvaise mère que, pour toute sa vie, des petites mortes viendront d'outre-tombe la hanter et tenter de la faire mourir. La fille est certes entre les mains de sa mère, mais passivement envahie par elle, car s'interposent des molécules chimiques, des antidépresseurs, qui mettent dans son cerveau une juste pression alors que sans eux elle résistait à la pression permanente de sa mère par la dépression, le retrait total. La petite-fille n'est pas sous antidépresseurs. Elle est en relation directe avec la pression imprimée dans sa toute sa vie par sa grand-mère, une pression-excitation, jouissance d'être nécessaire, l'amour si elle prouve qu'elle répond bien à l'envahissante demande. Le facteur temps est important. Pour la petite-fille, la mort, et donc la délivrance, de la grand-mère pour cause de grand âge est une certitude. Elle sera encore jeune quand cela arrivera. C'était différent pour la mère. Elle a anticipé, parce qu'elle ne pouvait pas attendre. Et peut-être parce que les antidépresseurs qui rétablissaient la pression était une non écoute de ce que sa déconnection dépressive était sa façon d'attendre. Mauvaise mère représentée par ces antidépresseurs qui n'ont pas entendu comment elle pouvait se protéger, elle l'enfant pas morte, d'une demande trop excitante, trop envahissante, de la part de sa mère, en se retirant, par une capacité dépressive peut-être pas si pathologique que ça.
A noter que la petite-fille est née alors que la fille était déjà sous antidépresseurs. Comme si cette fille avait alors conçu en remplacement d'elle-même pour sa mère (elle-même mise hors-jeu par le traitement antidépresseur) une petite-fille pouvant, elle, mener à son terme, à travers une aventure borderline, un devoir de sépulture accompli à sa juste heure, au terme d'une longue vie. Borderline, la petite-fille est surtout d'une tolérance totale, monstrueuse, à tout envahissement par la brèche ouverte. Borderline elle est aussi gestationnelle. A la fin, c'est elle qui vit. La petite fille. Vivante, après tant de morts. Peut-être avant elle manquait-il dans cette famille cette capacité gestationnelle , qu'elle se trouve forcée à inventer avec sa chair et avec son corps, borderline en ce sens qu'à l'extrême limite de cette tolérance de grossesse à l'envahissement foetal total elle frise l'intolérance elle aussi totale, elle atteint ce processus de rejet, d'accouchement, qui coïncide avec une mort qui arrive à son heure, au terme juste d'une vie longue, d'où effacement de la culpabilité, d'où repos éternel pour la grand-mère qui ne reviendra plus hanter la petite-fille.
Voilà ce que m'inspire ce beau livre.

Alice Granger