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Les petits mots
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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Le rythme de la vie, Michel MAFFESOLI

Editions de la Table Ronde. 2004.

Michel Maffesoli a raison, une mutation a eu lieu, et il s'agit de développer une pensée radicale qui puisse en rendre compte.

A la verticalité du pouvoir et de l'orthodoxie fait suite, par mutation, l'horizontalité de la puissance invisible qu'il faut rendre visible. Je dirais que le vrai pouvoir a eu, sans avoir besoin de le dire, l'intelligence de se rendre compte qu'il pouvait s'implanter sur un terreau beaucoup plus efficace, en tenant compte de l'inconscient collectif, en prenant les gens par les sentiments, par les affects. Il y a une inspiratrice clandestine, qu'il s'agit d'engager au poste de commandes, parce que c'est par elle que les humains sont efficacement pris par les sentiments, par les passions. Comme jamais, l'inconscient collectif peut être exploité, en ramenant la vie en son commencement, par une vraie révolution, le commencement gestationnel, l'état relié, et la puissance matricielle tout autour, invisible, mais qui se visibilise par tout ce qui se montre publicitairement comme ayant joui d'elle et appelant au mimétisme.

Le changement est qualitatif. Un changement de l'imaginaire. Un imaginaire esthétique. La jouissance peut désormais se rapatrier ici et maintenant, dans le donné, dans ce qui est. La fraternité horizontale rompt avec la verticalité du pouvoir du Père, que celui-ci soit Dieu, l'institution ou l'Etat. Faire place nette, sans polémique, du mythe progressiste qui a prévalu en Occident, en finir avec l'aspect prédateur, selon Hanna Arendt, d'un homme maître et possesseur de l'environnement social et naturel entendant maîtriser tout ce qui l'entoure. Et en finir aussi avec l'esprit prêtre qui pense et agit à la place de ceux dont il se veut responsable.

Ici et maintenant, dans le donné, dans ce qui se présente, qui visibilise la puissance invisible, on n'a plus besoin du mythe progressiste, ce qui se réalise matériellement va bien au-delà de ce qui était promis, si bien que les jeunes, par exemple, n'y croient plus, puisqu'il ont déjà, dans le présent, ce que bêtement et ringardement on leur promet, et ils peuvent faire table rase des vieilles idées, des vieux systèmes de pensée, des philosophies caduques. Eux, ici et maintenant, dans le donné, grâce à une puissance invisible qui se présentifie, par exemple par la technologie, ils sont pris par les sentiments, par l'inconscient collectif, par ce qui s'immanentise, par la raison sensible. Michel Maffesoli a absolument raison. Il n'y a pas d'illusions à se faire. Désormais c'est comme ça. Et une pensée qui ne tiendrait pas compte de cette pensée du ventre serait bien ridicule et rangée des voitures.

Désormais, c'est le retour d'une sorte d'érotisation originaire. Révolution qui fait retour à un point originel, écrit Michel Maffesoli. Retour des sens. Une érotique comme fondement du lien social. Une ambiance esthético-émotionnelle a fait retour. Désormais, l'être humain est environné d'une ambiance esthético-émotionnelle qui suscite ses sens par lesquels il est en interaction permanente avec l'extérieur. Il est comme une plante qui interagit avec la terre dans laquelle elle est plantée, avec son humus. Et tout se passe comme si une puissance invisible, matricielle, faisait ce qu'il faut pour présenter, ici et maintenant, à travers les choses et les gens, cet humus suscitant les émotions, par des situations autant précaires, variables, évanescentes, que se répétant de manière imprévisibles à l'infini.

Tout se passe comme si, ici et maintenant, le placenta avait fait retour, un éternel retour nietzschéen au jour le jour sur la base d'une précarité et d'une évanescence qui d'une part intensifie les affects et les passions, et marche pour le renouvellement incessant assurant le commerce lié à cette présentification où l'image a le rôle principal.

Le tragique, cette évanescence au cœur de l'expérience, relance sans cesse le renouvellement des choses, des relations, des situations, dans le cadre d'une addiction à la relation aux autres qui exploite l'inconscient collectif, le cerveau reptilien des émotions, et qui pense l'être humain comme en puissance ne désirant rien d'autre que de revenir à l'état fœtal c'est-à-dire à l'état relié.

Pour ce faire, on a littéralement créé cette puissance occulte, invisible, cette matrice réintégrée pourvoyeuse de sensations au jour le jour face à des sens qui n'en finiraient pas d'avoir besoin d'être suscités, dans une sorte de passivité fœtale. Comme si nous étions dans un temps où la gestation étonnamment remise à l'ordre du jour par la technologie capable d'effectivement assumer la reliance des humains n'avait pas de fin, comme dans une grossesse éternelle où le fœtus ne voudrait pas en finir avec ça qui suscite ses sens comme une mère qui sans cesse mettrait de force un biberon bien rempli dans la bouche du nourrisson à vie sans jamais se demander s'il a faim et sans lui laisser de répit, dans une logique invasive et agressive, et d'autre part sans jamais se demander si cette puissance invisible éternellement enceinte de ce dont elle suscite les émotions, l'inconscient collectif, dans son ventre, n'en a pas assez de ce qui, en elle, occupe tout l'espace, envahit tout son temps, comme des enfants tyrans persuadés que cette puissance ne vit que par et pour eux, et aime être envahie par des enfants fœtus qui ne connaissent pas de limites dans le temps et dans l'espace.

Une puissance invisible, une force en puissance qui se rend visible par la mode, par la publicité, par des stars qui sont de véritables totems, par des manifestations tribales postmodernes, court-circuite en quelque sorte la pensée rationnelle pour aller directement cueillir, en ses creux, l'être humain en suscitant ses émotions, en s'adressant à son cerveau reptilien. Retour de l'archaïque. Comme jamais, on pourrait dire. Pourquoi? Parce qu'il y a synergie entre le devenir technologique et l'archaïque. Comme jamais, par la technologie, et en particulier par l'image omniprésente, mais aussi le téléphone portable, Internet, les moyens de communication qui rétrécissent la planète, l'être humain se sent relié. En relation en permanence avec des situations variables à l'infini, dans lesquelles il peut s'immerger. Pour la première fois, la technologie matérialise la puissance invisible, fait revenir un temps matriciel. Reliés à ce qui est, les êtres humains se laissent envahir par les émotions, par chacun de leurs sens, ils se laissent posséder, il y a une immanence qui attise leurs passions, leurs excès, leurs effervescences.

Bien sûr, si la réalité de ce qui est, ici et maintenant, notamment par voie de l'image omniprésente, est aussi irréfutable, il n'y a aucune raison pour que les êtres humains continuent à espérer dans le progrès, à croire en les politiques. Leurs sens sont en permanence à la fête, en quelque sorte. Cela les possède en puissance ou réellement. Possession d'autant plus intense qu'elle est éphémère, que cette impermanence confère du tragique à l'existence.

C'est donc vrai. Les êtres humains, désormais, sont arrimés à leurs sens, environnés d'humus bien enrichi, reliés à une matrice qui est comme en puissance un jardin éternisé qui stimule ces sens, alors ils partent de zéro, et leurs aînés n'ont qu'à foutre en l'air leurs œuvres leur philosophie, leur savoir. C'est de tout faire commencer par ces sens, dans une ambiance esthético-émotionnelle, qui fait faire table rase de la parole des anciens. Car nous sommes alors dans le préverbal, l'émotionnel n'a pas besoin des mots, la musique (techno par exemple), les images, les rituels des tribus postmodernes ou initiatiques, suffisent.

Evidemment, c'est très intelligent, cette idée de saisir littéralement les êtres humains par leurs émotions, leurs affects, leur corps, même en semblant tout leur permettre, y compris les excès, l'échangisme sexuel, la drogue. C'est très intelligent d'exploiter leur cerveau reptilien, d'introduire une raison sensible, et d'orienter les recherches vers une connaissance ordinaire s'intéressant aux choses présentes de tous les jours qui aménagent les situations dans lesquelles "tout un chacun" se sentirait relié et vivrait un égrégore émotionnel resituant leur jouissance du tout baigne foetal.

Tout cela répondrait à leur nostalgie d'un intérieur matriciel. La puissance organise l'éternel retour de cette matrice, à la fois éphémère, impersonnelle, et assurée, familière car collective. Qui revient par les autres jouissant des "choses mêmes" comme "tout un chacun", qui revient par les choses, par les situations, par le réenchantement du monde, par l'ambiance festive, par toute mise en relation, en osmose avec l'autre. C'est très intelligent pour exercer une forme de pouvoir autrement plus efficace que ce pouvoir ancré sur l'idée rationnelle d'une maîtrise, d'une domination des choses. Un pouvoir qui sait prendre par les sentiments, par les passions, par les affects, exploitant ce qui est en puissance, depuis la nuit des temps, lié au cerveau reptilien et constitue un inconscient collectif, païen, jouant des archétypes collectifs chers à Jung.

Tous les calculs du vrai pouvoir peuvent, mine de rien, se faire sur ça désormais, en gardant, comme alibis, les comédies d'un pouvoir moderne qui est en fait ringard et impuissant. Dans la période moderne, en quelque sorte papa faisait celui qui pouvait tout maîtriser et promettait, par les voies du progrès, de son travail, de sa puissance, de redonner ce que maman, cordon ombilical coupé, ne pouvait plus assurer, donc sur fond de matrice disparue que seul papa pourrait faire revenir autrement. Dans la période postmoderne, la technologie fait que cette matrice, toutes ces possibilités de reliance, de présentifier les choses et les autres dans l'ici et maintenant, éphémères et renouvelables à l'infini, dans le retour d'une immanence matricielle, s'adressant à une raison sensible, créant une atmosphère esthético-émotionnelle, une subjectivité objective, revient comme si elle n'avait jamais vraiment disparue et était éternelle par ses réseaux, ses totems, ses images qui rendent visible ce qui est invisible. Alors, puisque cette puissance maman invisible revenant par toutes les choses et les autres, et les situations ici et maintenant, n'a pas perdu sa puissance, papa n'a plus de raison d'être, son pouvoir ne sert plus à rien. S'il veut conserver son pouvoir, il n'a plus qu'à s'incliner devant un nouvel ordre des choses, devant une féminisation du monde, et même mieux, devant une matriciallisation du monde, et engager dans son affaire la puissance matricielle occulte comme son meilleur PDG. Il y a beaucoup d'argent en jeu… Dont Michel Maffesoli ne parle jamais. Par exemple, la mode. Qui, par les images, disent aux humains, jeunes et moins jeunes, comment s'habiller pour être en osmose avec l'autre. Mais ces vêtements à la mode, les Marques par exemple, sont fabriqués par des enfants, ou des esclaves d'un nouveau genre, dans les pays du quart monde, ceci pour dégager le maximum d'argent, ce rendement exploitant justement le cerveau des passions, l'inconscient collectif, le mimétisme.

La technologie rendant possible d'atteindre les êtres humains directement au niveau de leur cerveau des passions, leur cerveau reptilien, en répondant par une mise en relation permanente à leur nostalgie du ventre matriciel, en leur parlant ventre, émotions, affect, osmose collective et tribale, donne au pouvoir une efficacité jamais vue. Les humains immergés dans les situations qui leur donnent des émotions collectives, des transes, une sorte d'habitude addictive, se croient libres puisqu'il leur semble que tout est permis, qu'ils peuvent s'éclater. En réalité, ils sont tenus en laisse par leurs émotions, par leur dépendance, par leur statut de nouveaux fœtus, par leur addiction qui les fait n'être qu'en étant en relation, qu'en étant sollicités sensoriellement par l'environnement, et en même temps un calcul ne peut-il pas très bien être fait sur leurs besoins émotionnels, sur leur faim de jouissance ici et maintenant. Car le moins qu'on puisse dire c'est que ça fait marcher le commerce, et que la puissance et ceux qui s'en servent peuvent s'enrichir!

L'être humain est censé n'être sensible et en intelligence qu'à ce qui se présente, et qui est d'une qualité phénoménale pour ses sens excités et excitables, et que tout en chacun (expression si chère à Maffesoli…) partagerait, et jamais plus à ce qu'il se représenterait.

Il n'y aurait en somme plus que le présent qui compterait, plus que les expériences éphémères et se répétant ici et maintenant, téléguidées par on ne sait qui, face auxquelles ce qu'on se représente ne pourrait rien. Bref, les êtres humains seraient, au nom d'un inconscient collectif les enracinant dans une jouissance toute fœtale de reliance à une matrice que la technologie sait très bien maintenant matérialiser ou virtualiser, obligatoirement saisis par leur raison sensible, leurs sens ne reconnaîtraient comme stimulus que ceux venant de l'environnement, et non pas ceux venant de leurs représentations ou de leur cerveau supérieur. Pourtant, les dernières semaines de gestation, le fœtus est capable de se dissocier par rapport aux stimulus d'origine maternelle. Il est capable de se représenter des stimulus. Il est capable de se mettre aux commandes même par rapport à ses sens, désirant comme les mettre parfois au repos, et surtout désirant avoir un mot à dire en matière de jouissance. Ceci n'ouvrirait-il pas une autre possibilité en restant justement du côté de cette pensée radicale, à l'écoute de l'expérience des sens dans un environnement donné, que Michel Maffesoli a génialement inventée.

Il y a une pensée critique qui peut peut-être rester une pensée radicale, une pensée qui se développe à partir des racines, à partir du rhizome souterrain fœtal et collectif. La plante elle-même sait réagir à un environnement trop invasif, ne connaissant aucune limite, par exemple en limitant ses pertes en eau sous un soleil trop fort et avec une terre aride, comme les cactus, etc…Les sens eux-mêmes pourraient savoir prendre de la distance par rapport aux stimulus, et un cerveau des émotions apprécier le bruit d'un silence fin comme Elie sortant de sa caverne. Les sens pourraient jouir, autrement, d'un éloignement de la logique invasive, silence au lieu de l'invasion sonore comme si tout un chacun devait obligatoirement être dans la musique comme dans les battements de cœur maternel dans le ventre, comme si tout un chacun devait être au même parfum même lorsque celui-ci, émanent d'une personne dont l'apparence serait la douceur ronde présentifiée, serait en réalité hérissé de piques partant à l'assaut du cerveau des autres forcés d'être au même parfum.

Les sens ne sauraient-ils donc pas jouir de la solitude, et ressentir une immense joie à noter, à côté, un autre humain capable d'admettre le même droit à cette solitude, le même droit à la non invasion systématique des sens comme de la jouissance forcée? Solitude, pour dire que la personne humaine est passée d'un temps gestationnel au temps d'après la naissance, où la reliance ne se fait que sur la base de la décomposition de cette matrice aujourd'hui s'imposant pourtant comme immortelle, comme maligne et non pas bénigne…

La question qui se pose pourrait être: est-ce qu'en "bombardant" en permanence les sens de stimulus extérieurs, de jeux d'éveil en images omniprésentes, en passant par tous ces appareils qui permettent de ne jamais se sentir seuls, en mettant l'enfant au centre des sollicitudes de son entourage continuellement, ne viserait-on pas à empêcher les représentations? C'est-à-dire empêcher que l'être humain soit aux commandes déjà au niveau de ses émotions, de ses affects? Ses sens, bien sûr si ce sont des éponges, alors la puissance invisible peut beaucoup s'enrichir sur eux, et en plus elle occupe et maintient les humains dans les creux, les nouveaux ventres, où ils sont maîtrisés par le biais même de leurs émotions. L'atmosphère émotionnelle est le lieu idéal pour garder sous une étrange surveillance les humains, et faire marcher le commerce.

Voilà: j'ai pris la liberté de développer plus loin la pensée radicale génialement inventée par Michel Maffesoli, cette autre façon de penser, en faisant apparaître qu'elle peut aussi être critique.

Alice Granger Guitard

15 novembre 2004