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A propos de La musique d'une vie, Andreï MAKINE
Editions du Seuil.


Ce très beau roman inaugure un nouveau sens au terme introduit par Alexandre Zinoviev, Homo sovieticus, pour présenter aux Occidentaux la mentalité soviétique, pour décrire cette masse humaine prête à la guerre, à souffrir, à se sacrifier, cette stagnation humaine, cette masse humaine qui dort.
Homo sovieticus, ce magma humain emporté par la guerre, par un étrange fatalisme, par le fait que personne n'est à l'abri d'une rafle qui conduit au camp de rééducation dans la neige sibérienne, qui semble être impuissant à lutter contre l'engourdissement de la neige à perte de vue, est, très paradoxalement, la condition de la rencontre.
Roman qui, en interprétant autrement, comme personne et surtout pas comme les Occidentaux, la formule de Zinoviev, enseigne, notamment à l'Occident, comment, sur quelle perte originaire, sur quelle traversée de la guerre et de la mort ( cette expérience par laquelle l'être humain, tel le héros du roman , devient un autre, un soldat dont il a pris l'identité sur un champ de bataille couvert de morts, se perdant à jamais, sans retour) peut advenir la rencontre. Lorsqu'un Occidental, ayant sans cesse à la bouche le mot " communication ", lit ce roman, peut-il ne pas être frappé par le fait qu'il s'agit dans ce livre de quelque chose d'autre ?
Le caractère sacrificiel de l'Homo sovieticus n'est-il pas lié à son savoir inconscient de ce que la vie doit à la mort, de ce que le temps d'enfance doit se perdre (métaphore de la guerre, de la métamorphose en soldat anonyme, de la neige engourdissante, du sommeil mortel, de la perte d'identité, de la rafle imminente), qu'il y a un deuil de soi-même à accomplir, une vanification sans remède de la croyance à la réalisation d'une vie facile (Alexeï Berg, jeune musicien de talent, est persuadé qu'il va avoir une vie dorée à Moscou, à la veille du concert qu'il va donner, mais c'est un leurre, le grand magma de l'Homo sovieticus en décide tout autrement, cela fait penser à un inéluctable refoulement pour qu'autre chose soit possible sur la base d'une sorte d'effacement fatal).
Alors, la musique que chacun peut faire entendre à l'autre, très loin du brouhaha communicationnel et festif de l'Occident, commence par une musique de disparition, celle que font les cordes d'un violon jeté au feu par le père d'Alexeï, semblant dire à son fils que c'est sur la base d'un sacrifice originaire, qui réitère la séparation qu'est la naissance, que c'est sur la base de cette douleur à vivre dans son intensité infinie, que va surgir la vraie musique d'une vie.
C'est sans doute le message que le musicien Alexeï Berg délivre au narrateur du roman, lors de cette rencontre authentique qui est aussi une initiation, une transmission. D'abord : entendre en soi, dans toute son intensité douloureuse, cette musique qui s'échappe du violon qui brûle, que le père (inscripteur d'interdit) jette au feu, pour que la musique d'une vie puisse se jouer.
Il y a dans ce roman, et dans cette rencontre, quelque chose qui se transmet de père à fils, d'homme à homme. Les femmes y apparaissent soit comme la jeune fille idéale que le jeune musicien n'épousera jamais, soit comme prostituée qui s'enfonce dans la nuit après avoir donné une jouissance qui laisse un reste d'insatisfaction, soit comme une femme malade (qui va mourir) qui a sauvé le soldat, donc toujours comme disparaissant afin que la première musique se fasse entendre comme douleur de la perte, comme violon proie des flammes (métaphore incestueuse).
C'est très beau.

Alice Granger